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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Qu’est-ce que la science ?

de Alan Francis Chalmers

récension rédigée parSandrine SchianoDocteure en Lettres Modernes (Paris IV-Sorbonne) avec une spécialisation en épistémologie.

Synopsis

Philosophie

Dans ce livre, devenu un classique, A.F. Chalmers condense les principaux débats et travaux menés en épistémologie des sciences tout au long du XXe siècle. L’auteur pousse dans leurs ultimes retranchements les développements les plus récents des modernes théories de la connaissance, à travers quatre figures majeures de l’histoire des sciences – Karl Popper, Imre Lakatos, Thomas Kuhn et Paul Feyerabend – qu’il expose et critique dans le même temps, et parfois même compare entre eux. De fait, ces théories sont conçues comme des outils qui parviennent à parler du monde avec un certain degré d’efficacité.

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1. Introduction

Qu’il s’agisse de l’école française ou de l’approche anglo-saxonne, la philosophie des sciences dont parle Chalmers s’est principalement intéressée aux conditions conférant une légitimité scientifique à des énoncés dans lesquels se matérialise la connaissance.

Comment s’ordonne une démarche productrice de connaissances ? Les déduisons-nous directement de l’expérience, ou bien la précèdent-elles ? Quels sont les rapports entre théorie, observation et expérience (falsificationisme) ? Comment passe-t-on des énoncés singuliers résultant de l’observation aux énoncés universels constitutifs d’un savoir scientifique (inductivisme) ? Comment formuler des descriptions vraies de ce qu’est réellement le monde (réalisme) ? Comment juger des composantes théoriques de la science en termes d’utilité et d’instruments (instrumentalisme) ?

Souvenons-nous de la méthode appropriée définie par Claude Bernard dans son Introduction à la médecine expérimentale en 1865, qui pariait pour l’expérience plutôt que l’hypothèse comme critère de démarcation : la méthode doit assurer la conformité de la science aux faits. La question est devenue centrale pour cette discipline qui a pris pour nom « épistémologie des sciences » et a été reprise et amplifiée à partir de Karl Popper et sa Logik der Forschung (1934).

Poussons encore plus loin le débat, avec Chalmers, en cherchant à situer la ligne de démarcation entre une théorie scientifique et une théorie qui ne l’est pas, entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. La science explique-t-elle quelque chose ? Que nous décrit-elle ? On a tendance spontanément à associer science et vérité. Mais sous quelles conditions sait-on scientifiquement quelque chose ?

2. Comment savons-nous ce que nous croyons savoir ?

Considérez l’énoncé suivant : voici un morceau de craie (p. 52). Rien de plus innocent que l’observation de ce petit bâton blanc cylindrique. Mais comment savons-nous ce que nous croyons savoir de ce morceau de craie qui fait appel autant à l’observation qu’à un savoir théorique qui ne nous prouvera jamais avec certitude que nous avons affaire aux composants chimiques du carbonate de calcium et que son usage, usage social, est de tracer des lettres sur un tableau noir ?

Comment rendre compte de ce qui est observable ? De manière un peu abrupte, on dira des sciences exactes qu’elles sont empiriques et analytiques ; elles mettent en œuvre le contrôle par l’expérimentation, l’observation, la formalisation logico-mathématique de théories hypothético-déductives. Les théories que livrent les chercheurs décrivent assurément un monde externe, objectif, positif. Mais les théories ne font-elles que cela ?

Dans son éternelle conquête de la connaissance, la pensée scientifique a été bouleversée de fond en comble – particulièrement à la Renaissance avec les découvertes de Galilée et de Newton et celles des XIXe et début du XXe siècle, dans le sillage de Carnot, Whewell ou Bernard –, obligeant les savants à se faire philosophes, épistémologues. Alors, faut-il voir ces théories comme des « récits », comme des « valeurs » qui contribuent à produire le monde qu’elles sont censées décrire ? Le passage du « monde clos » de la cosmologie aristotélicienne à l’« univers infini » dont Isaac Newton fera ensuite la théorie est-il uniquement une question de méthodologie ? Et une méthodologie peut-elle expliquer à elle seule un changement scientifique ?

Les découvertes de Galilée, Newton, Darwin ou Einstein, outre leur propre intérêt scientifique, ont eu une portée épistémologique et un impact philosophique considérable. Le scientifique idéal, pour Chalmers, rappelons-le, est un observateur sans préjugés (p. 44). Mais les révolutions scientifiques, comme les appelle Thomas Kuhn, changent profondément les manières de voir et le fonds d’hypothèses partagé par les savants peut tout autant relever de l’émotionnel que du rationnel (relativisme) ; ce que validera Paul Feyerabend dans sa théorie anarchiste de la connaissance, en soutenant que « les préjugés, la passion, la vanité, les erreurs, le simple entêtement » se mêlent inextricablement aux « lois dictées par la raison » (Feyerabend, p. 167). La physique est changeante, capricieuse, et les tenants de la science ne fondent pas nécessairement leurs points de vue sur des critères objectifs.

Chalmers expose, en bon pédagogue, les arguments philosophiques, logiques ou historiques, à l’appui de la thèse « que les théories scientifiques ne peuvent être ni prouvées ni infirmées » (p. 15-16). Il se propose alors de montrer, d’un point de vue épistémologique, que ces arguments ne conduisent pas pour autant à faire de la science une pratique subjective et individuelle, cette dernière ne pouvant être au demeurant à l’abri des préjugés ou des idéologies.

3. Grandeur et décadence des préjugés sur la science

Premier préjugé : « L’époque moderne tient la science en haute estime. » (p. 13) L’aura dont elle bénéficie en fait un modèle à suivre ou à imiter. Du quotidien de nos vies aux coulisses du monde universitaire, les signes fleurissent sur la haute considération dont jouit la science. Son pouvoir, symbolique, institutionnel, politique est immense. Il n’est guère actuellement, ce que souligne l’auteur dans son introduction, de théorie qui n’accole à l’épithète « scientifique » un label de qualité, un critère de prestige, voire même d’argument publicitaire.

Chalmers s’interroge, quant à la « particularité » qui lui confère « une sorte de mérite ou signale qu’on lui accorde une confiance ». Car, poussant davantage le débat, que possède la science qui mérite qu’on la place au-delà (ou en deçà) des autres branches de l’arbre du savoir ?

Deuxième préjugé : accorder la primauté à la base empirique de la science. Les développements modernes en philosophie des sciences ont prouvé les profondes difficultés soulevées par l’idée que la science serait empirique, l’une des raisons étant qu’il n’existe pas la moindre méthode permettant de prouver que les théories scientifiques sont vraies ou probablement vraies.

Puis Chalmers montre que les tentatives faites pour reconstruire logiquement la « méthode scientifique » soulèvent des difficultés supplémentaires, car il n’existe pas de méthode permettant de prouver que les théories scientifiques ne marchent pas. Les développements modernes sur les théories de la méthode scientifique démontrent que la science n’est pas une activité rationnelle.

Troisième préjugé : la parfaite objectivité de la science, de son histoire et de ses méthodes. Peut-on réellement être un scientifique neutre ? L’électromagnétisme, l’astrophysique, la chimie organique ou la radioastronomie sont certes nés de l’expérience et n’auraient jamais vu le jour sans elle. Mais une expérience scientifique ne peut pas toujours trancher un débat épistémologique ou évincer le langage commun, même s’il est malaisé de décrire de la même façon la propagation des ondes et la couleur d’une simple table de cuisine.

Chalmers exprime en filigrane son point de vue personnel sur la manière dont on doit voir les choses, en matière de méthode et de théorie, et placer le curseur entre rationalisme excessif et délires irrationnels. Il faudrait se tenir humblement à distance des sciences ou, simplement, faire preuve d’humilité, en déstructurant leurs méthodes – quelquefois trompeuses –, en prenant acte de l’intelligence du réel, de notre manière de nous adapter, des limites, surtout, de nos connaissances dans des domaines – pensons à l’astrophysique – dont la complexité est souvent vertigineuse.

4. Du discours de la méthode : du bon usage de l’observation et de l’induction

La science, soumise en permanence à la remise en question, progresse par rejets successifs d’hypothèses et s’inscrit dans un long processus de rectification des croyances.

Popper relève que c’est l’œuvre d’Einstein qui lui a fait prendre conscience qu’on ne pouvait, comme on le croyait et le disait, tirer méthodiquement les théories de l’expérience (p. 73-74). En effet, une théorie physique tenue pour vraie depuis plus de deux siècles, celle de la physique de Newton, que l’expérience vérifiait tous les jours, se révélait soudainement fausse. C’était prendre la mesure, en science, que quelque chose considéré comme stable pouvait se révéler bancal. « Qui sait à quoi ressembleront les théories futures ? » (p. 214)

Chalmers illustre cette problématique à travers de nombreux exemples qui lui servent essentiellement à sanctionner le critère de l’induction, dont l’usage excessif peut se révéler « naïf » (p. 30-34). L’inductivisme scientifique est pourtant le modèle le plus couramment présenté, et ce depuis Francis Bacon, pour expliquer la découverte et l’élaboration des théories scientifiques. L’induction consiste à penser qu’une théorie peut être obtenue par une généralisation d’énoncés d’observation.

Mais en retour, toute observation présuppose des connaissances qui déterminent ce que nous observons (Hertz, pour détecter la vitesse des ondes radio en 1888, ne fut pas un observateur innocent et impartial ; autre exemple, celui de Galilée, qui peut voir au moyen de sa lunette le relief de la Lune parce que son œil est exercé par la pratique du dessin, et c’est parce que sa maîtrise du clair-obscur et des effets de perspective lui permet de reproduire le relief, qu’il est capable de le voir).

De nombreuses attitudes sont possibles face au problème de l’induction.

Le schéma poppérien (hypothèse/expérimentation/confirmation ou non de l’hypothèse) montre combien une expérience ne peut être réalisée si l’on n’a pas un morceau de théorie en tête, et cette expérience en retour ne pourra ni vérifier ni garantir, mais seulement falsifier (au sens anglais du terme) l’hypothèse de départ. Une théorie scientifique (par exemple, toutes les dindes sont nourries tous les jours de l’année à 9 h) n’est pas nécessairement garantie par l’expérience, mais réfutable (falsifiée) par celle-ci (la veille de Noël les vit toutes décapitées à 9 h du matin). Le savant autrichien avait bien perçu que le caractère scientifique d’une théorie ne tient pas à ce qu’elle soit vérifiée ou vérifiable, mais à ce que d’avance elle s’expose à se voir réfuter par l’expérience, fondatrice de savoirs nouveaux.

5. Du discours de la méthode : ne jamais recevoir aucune chose pour vraie ?

Quel est le rapport que la pratique scientifique entretient avec le réel ? La réalité de la science est-elle vraie ? Ou n’est-elle que convention ? Si le critère de l’objectivité reste primordial aux yeux de Popper et de nombreux savants, on sait que depuis Imre Lakatos (un élève de Popper) et Thomas Kuhn, cette objectivité a été remise en question. Avec le logicien hongrois et l’historien des sciences américain, le débat porte sur les questions de l’évaluation et du choix de la théorie et les façons de démarquer la science de la non-science (p. 136).

Pour Lakatos, si les scientifiques ne décrivent pas la réalité telle qu’elle est, ils la soumettent à un faisceau d’énoncés et de théories qui peuvent toutes se réfuter et être réfutées par la suite. La position de Lakatos, proche du rationalisme, vise à déterminer cependant un critère universel, toujours soumis à des tests, pour déterminer la valeur scientifique d’une théorie (la théorie ondulatoire de la lumière de Fresnel dérivée de l’électromagnétisme de Maxwell, p. 156), et le noyau dur (formé de quelques hypothèses très générales) d’un programme de recherche (c’est-à-dire une structure qui permet de rendre compte du développement des théories scientifiques et d’expliquer leur évolution par exemple, le passage du modèle de Ptolémée au modèle de Copernic).

Thomas Kuhn s’est interrogé pour sa part, dans les années 1960, sur la manière de concevoir l’histoire de la science, qui se présenterait comme une suite de révolutions se succédant afin de remplacer les théories de la science « normale » (l’électromagnétisme classique, la physique newtonienne), confrontées soudainement à un problème inédit ou une anomalie. Loin de réajuster le « paradigme mourant » (le cadre théorique), l’anomalie en question déclenche une crise, suivie d’une réponse prenant la forme d’une révolution scientifique (ou période de science « extraordinaire »), et donc d’un nouveau paradigme (les travaux de Lavoisier sur la combustion de l’oxygène faisant franchir un pas capital à la chimie, le passage de la physique newtonienne à la physique nucléaire).

Mais faire intervenir l’histoire dans la science et la faire évoluer par bond, crise et paradigme, n’est-ce pas déjà lui injecter une petite dose de relativisme et prouver le caractère relatif d’une connaissance ? C’est là qu’entre en scène Paul Feyerabend (un autre élève de Popper) qui n’entendait rien moins que « casser la baraque » aux théories incommensurables et à la raison raisonnée et dont le relativisme tous azimuts, rendant toute forme de savoir équivalente, rangera la science physique sur le même plan qu’un culte vaudou ou un tirage d’horoscope (p. 183).

6. Conclusion

Qu’est-ce que cette chose que l’on appelle la science ?

Loin de fournir des réponses fermes et définitives, cet essai, au style épuré et accessible à des non-spécialistes, enrichit la question en confrontant les paradoxes. La révolution copernicienne n’a certes pas eu lieu en lançant un chapeau ou deux de la tour penchée de Pise. Nous introduisant aux principales méthodes qui ont structuré les découvertes de la science moderne, ramenant à Francis Bacon la paternité de la méthode scientifique moderne, et s’appuyant sur des exemples précis ressortissant à la physique, Chalmers s’évertue dans cet essai à entreprendre un véritable travail de sape des fondements même de la méthode scientifique.

Il va, comme Henri Poincaré, soupeser la valeur des hypothèses, comme Karl Popper, Gaston Bachelard ou Bertrand Russell, lever les obstacles et réformer l’opinion, s’opposant au positivisme logique dominant, en remettant en cause une forme d’empirisme exagéré affirmant que les théories déduites de l’observation n’ont de sens que si elles sont tirées de l’observation.

Dans une perspective historique, nous pouvons encore préciser que Chalmers se situe à une période à laquelle les idées de Popper et autres Bachelard commencent véritablement à trouver leur écho auprès de la communauté scientifique, vers la fin des années 1950 et au début des années 1960, c’est-à-dire vingt ou trente ans après la rédaction et la publication de certains de leurs écrits majeurs, en 1934 .

7. Zone critique

La question du scientifique est rarement posée, alors même qu’elle est cruciale. Chalmers y entre de plain-pied en résumant de façon abordable les philosophies de la science les plus classiques. On pourrait lui reprocher de verser dans une critique outrancière des méthodes de la science. Il approfondira ses propositions dans son second essai, La Fabrication de la science, qui peut se lire comme un prolongement du premier.

Opposé aux absolutismes scientifiques, Chalmers montre la nécessité d’adopter une position partagée, subtil mélange de réalisme, de rationalisme et de relativisme, ce qu’il appelle le réalisme non figuratif, mais dont le caractère non tranché peut poser des problèmes de compréhension certains. On pourrait aussi lui objecter qu’il ne propose aucune alternative, tout en continuant à montrer qu’une certaine défense de la science en tant que savoir objectif est possible.

Saluons la force de cet ouvrage qui réside dans ce combat mené contre les utilisations illégitimes de la science, souvent polluée, comme le pensait Lakatos, par la dimension sociopolitique. Omettre de faire barrage à « l’idéologie de la science », qui s’évertue à employer les deux concepts douteux de science et de vérité – comme s’ils allaient de soi –, c’est appuyer quelque part des positions conservatrices. On ne sait si les voies de la science sont pavées de bonnes intentions, mais elles sont, comme le souligne Chalmers en conclusion, semées d’embûches.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Qu’est-ce que la science ? Récents développements en philosophie des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend, La Découverte, 1987.

Du même auteur– La Fabrication de la science, Paris, La Découverte, 1991.

Autres pistes– Paul Feyerabend, Contre la méthode. Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, Paris, Le Seuil, 1979.– Thomas Samuel Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques, Paris, Champs Flammarion, 1983.– Imre Lakatos, Preuves et réfutations. Essai sur la logique de la découverte mathématique, Paris, Hermann, 1984.– Ulises Moulines Carlos, La Philosophie des sciences. L’invention d’une discipline (fin XIXe-début XXIe siècle), Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2006.– Karl Popper, La Logique de la découverte scientifique, Paris, Éditions Payot, 1973.

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