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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Deux siècles de rhétorique réactionnaire

de Albert Hirschman

récension rédigée parAlexandre ChiratDoctorant en sciences économiques à l'Université Lumière Lyon-2.

Synopsis

Histoire

Cet ouvrage fut publié dans le contexte de retour en force des idées néo-conservatrices incarnées par l’administration Reagan. Bien que ces idées lui répugnent, Hirschman n’entend pas mener une « attaque frontale » contre cette vision du monde mais plutôt produire une analyse « purement historique et logique des types de discours, de raisonnement et de rhétorique » du camp dit réactionnaire .

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1. Introduction

Albert Hirschman distingue trois grandes thèses qui caractérisent la rhétorique réactionnaire : la thèse de l’effet pervers, la thèse de l’inanité et la thèse de la mise en péril. Il étudie ces trois procédés rhétoriques dans les discours prononcés en réaction à la conquête de trois dimensions de la citoyenneté.

Il s’agit de la conquête de droits civils à la suite de la Révolution française, de la conquête des droits politiques au XIXe siècle et de la conquête des droits économiques et sociaux avec le développement de l’État-providence au XXe siècle. Il confronte ensuite ces trois thèses entre elles, et aux thèses qui caractérisent la rhétorique progressiste.

2. La thèse de l’effet pervers

La thèse de l’effet pervers désigne l’idée selon laquelle « les mesures destinées à faire avancer le corps social dans une certaine direction le feront effectivement bouger, mais dans le sens inverse ».

Alors que la Révolution française bat son plein, cette rhétorique fonde les Réflexions sur la révolution française d’Edmund Burke (1790). La lutte pour se libérer de l’Ancien Régime risque d’engendrer des tyrannies plus féroces encore. La thèse de l’effet pervers semble se matérialiser aux yeux de nombre de ses contemporains dans les régimes de la Terreur puis du bonapartisme. Hirschman considère que la thèse de l’effet pervers soutenue par Burke a entraîné un « tournant décisif d’ordre idéologique ». Bien qu’elle dérive de l’influence des Lumières écossaises – Hume, Smith – et de son analyse des effets non intentionnels de l’action des hommes, Burke incarne « le passage des Lumières au romantisme, de la foi optimiste dans le progrès au pessimisme ».

Au XIXe siècle, la thèse de l’effet pervers se retrouve à l’occasion des débats sur l’extension du droit de vote. Étudiant notamment les discours de Nietzsche, Le Bon et Spencer, Hirschman montre qu’ils partagent la vision selon laquelle donner le pouvoir politique aux masses non éduquées et aux instincts grégaires engendrera une bureaucratisation de la société, voire une dictature de la majorité.

La thèse de l’effet pervers se retrouve enfin dans la contestation à l’encontre de l’extension des droits économiques et sociaux. Hirschman souligne qu’elle est un corollaire du principe d’auto-régulation des marchés. Quel que soit le dispositif spécifique considéré, elle revient à affirmer que l’aide aux pauvres contribue à créer la pauvreté contre laquelle on entend lutter.

Hirschman ne nie aucunement l’existence des phénomènes auxquels renvoie le mécanisme de « l’effet pervers ». Il estime en revanche que les réactionnaires surestiment leur importance et rappelle qu’il existe également des effets non recherchés désirables.

3. La thèse de l’inanité

La thèse de l’inanité affirme que « toute tentative de changement est mort-née » en raison de l’existence de « structures profondes de l’ordre social » . Elle est plus paralysante encore pour les promoteurs du changement que la thèse de l’effet pervers. Mais elle est généralement émise par la génération qui succède à celle d’un bouleversement historique. Ainsi, concernant la Révolution française, c’est avec Tocqueville, en 1856, que l’on commence à penser la continuité, plutôt que la rupture, avec l’Ancien Régime.

Hirschman étudie la rhétorique de l’inanité à propos de la conquête des droits politiques en traitant des écrits de Michels, Mosca et Pareto. On a coutume de considérer ces trois auteurs comme les « théoriciens italiens des élites » dans la mesure où, quel que puisse être le régime politique, ils ont une vision de la société scindée en deux groupes distincts, à savoir l’élite et la majorité ou les masses. Ils affirment que l’émergence d’un régime démocratique et du suffrage universel ne renversera pas l’existence de structures de pouvoir établies.

Enfin, la thèse de l’inanité, afin de critiquer les mesures de l’État-providence au XXe siècle, prend la forme singulière de la thèse du « détournement ». Les écrits d’économistes de l’université de Chicago, tels Friedman et Stigler, soutiennent que la classe moyenne détourne en sa faveur des ressources, par le biais du système fiscal, au détriment des plus riches comme des plus pauvres.

Alors que la thèse de l’inanité, c’est-à-dire de l’absence d’effet en raison d’un ordre social « fortement structuré », est logiquement incompatible avec la thèse de l’effet pervers, où l’ordre social est au contraire d’une « étonnante plasticité », Hirschman montre comment les auteurs réactionnaires n’hésitent pas à recourir à chacune d’entre elles . Il conclut sur la grande faiblesse de cette thèse. En raison de la performativité des discours sur le monde social, la thèse de l’inanité est condamnée à s’autoréaliser ou à s’autoréfuter.

4. La thèse de la mise en péril

La thèse de la mise en péril, moins radicale que les deux précédentes, revient à affirmer que « le changement en question, bien que peut-être souhaitable en principe, entraîne tels ou tels coûts ou conséquences inacceptables ».

Hirschman montre que cette thèse se décline soit sous le « principe de la porte ouverte » (il faut s’abstenir d’un changement au regard des changements futurs qu’il entraînera), soit sous le « principe du dangereux précédent » – qui revient à convoquer les enseignements passés. Eu égard aux trois moments historiques de conquête de la citoyenneté, la thèse de la mise en péril intervient afin de mettre en balance le changement promu et les acquis passés.

Au XIXe siècle, on suggère que la démocratie risque de menacer la préservation de la liberté. Benjamin Constant rappelait que la liberté croissante de participer à la vie politique – dite Liberté des Anciens – s’était développée au détriment de la liberté de vivre à sa convenance dans l’espace privé – Liberté des Modernes. Nombreux sont les réactionnaires qui estiment que le suffrage universel met en péril les libertés dans la mesure où il peut conduire à des régimes autoritaires, comme l’illustrerait celui de Louis-Napoléon Bonaparte.

Au XXe siècle, on suggère que l’État-providence est un danger pour la liberté et/ou la démocratie, ou que les dépenses sociales nuisent à la croissance. Le meilleur exemple de cette rhétorique de la mise en péril est fourni par le contenu de La Route de la servitude de Friedrich Hayek.À un niveau généraliste, Hirschman conclut que la rhétorique de la mise en péril révèle « une mentalité à somme nulle » chez les réactionnaires, en ce sens qu’on ne pourrait jamais gagner à un changement social sans perdre ailleurs en contrepartie.

5. Les trois thèses en interaction

Hirschman estime que la thèse de la mise en péril apparaît en premier dans le temps logique de la rhétorique réactionnaire. Elle peut précéder la réforme dont on discute. La thèse de l’effet pervers puis celle de l’inanité surgissent généralement une fois qu’une réforme a été mise en œuvre.

L’efficacité relative de chacune des thèses de la rhétorique réactionnaire est variable. La thèse de l’effet pervers à l’encontre de l’aide aux pauvres a été aux yeux d’Hirschman la plus persuasive. Concernant la conquête du suffrage universel, il estime que la thèse de la mise en péril a été la plus mobilisée. Mais la thèse de l’inanité, à savoir que la démocratisation politique contribue finalement à masquer la nature oligarchique de tout ordre social, a également joué un impact notoire.

Enfin, cette dernière thèse a été la rhétorique privilégiée des réactionnaires lorsqu’il ont discuté des effets de la Révolution française.Premièrement, Hirschman insiste sur le fait que la thèse de l’inanité et de l’effet pervers sont logiquement incompatibles mais s’attirent pourtant réciproquement. Deuxièmement, il montre qu’il a fallu que la thèse de l’inanité de la démocratisation soit abandonnée par les réactionnaires pour que puisse fonctionner la critique de l’État-providence comme mettant en péril la démocratie. Il faut sans doute déceler dans ce phénomène une historicisation des combats de la pensée réactionnaire plutôt qu’une contradiction logique.

6. La rhétorique progressiste

Après avoir présenté la rhétorique du camp réactionnaire, Hirschman expose la rhétorique du camp dit progressiste. Face à la thèse de la mise en péril, les progressistes répondent d’abord en recourant à la thèse du « péril imminent ».

Ces deux thèses sont fondées sur l’idée commune selon laquelle les dommages d’une réforme ou à l’inverse les dommages du statu quo sont inéluctables. Les progressistes suggèrent ensuite que la réforme du suffrage universel renforce les libertés civiles acquises au cours du XVIIIe siècle plutôt qu’elle ne les menace. Ils mettent en avant des effets de synergie plutôt que les contradictions.Face à la thèse de l’inanité, la rhétorique progressiste consiste généralement à affirmer que les changements promus vont au contraire dans le sens de l’histoire, de sorte qu’il est vain de s’y opposer. Cette croyance est un puissant moteur pour l’action.

Enfin, la thèse de l’effet pervers est surmontée en affirmant que la situation est désespérée et que l’on pourra toujours prendre de nouvelles mesures afin de contrer les effets indésirables susceptibles de se produire. Hirschman montre que cette vision se fonde explicitement sur la croyance selon laquelle l’homme peut rationnellement modeler les institutions sociales à sa guise.

7. Conclusion

Les trois grandes thèses progressistes et réactionnaires mises en exergue par Hirschman sont des idéaux-types qui dévoilent les intransigeances intellectuelles de chaque camp. Son but était de montrer que de telles rhétoriques, par leur extrémisme, rendent impossibles la discussion qui devrait caractériser le fonctionnement d’une démocratie.

À ses yeux, ce régime tire en effet sa légitimité de la manière dont la discussion et le débat sont à l’origine de la formation d’opinions devant permettre de dégager des consensus.

8. Zone critique

Le livre d’Hirschman est séduisant dans la mesure où il combine une analyse logique des trois grandes thèses réactionnaires, en même temps qu’il les travaille et les illustre à partir des écrits générés par trois grands bouleversements historiques de la modernité.

L’insertion finale d’une analyse de la rhétorique progressiste est également à saluer : en son absence, le livre serait apparu pour trop partisan et n’aurait sans doute pas eu la portée qui a été la sienne depuis sa parution. On peut cependant déplorer qu’il n’ait pas étudié les discours progressistes avec la même ardeur et la même minutie.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991.

Du même auteur– L'Économie comme science morale et politique, Paris, Le Seuil, 1984.– Défection et prise de parole, Paris, Fayard, 1995.– La Morale secrète de l'économiste, (entretiens), Paris, Les Belles-Lettres, 1997.– Exit, voice, loyalty. Défection et prise de parole, Bruxelles, Éditions de l'Université de Bruxelles, 2011.

Autres pistes– Annie L. Cot, “Albert O. Hirschman: an intellectual maverick”, The Tocqueville Review/La revue Tocqueville, 2010, vol.31, n°2, p.61-79, 2010.– Pierre Grémion, « La réception d'Albert Hirschman à Paris », The Tocqueville Review/La revue Tocqueville, vol.31, n°2, p.97-115, 2010.– Ludovic Frobert et Cyrille Ferraton, L’Enquête inachevée. Introduction à l’économie politique d’Albert O. Hirschman, Paris, Presses universitaires de France, 2003.

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