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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Les filles et leurs mères

de Aldo Naouri

récension rédigée parCatherine Piraud-RouetJournaliste et auteure spécialisée en puériculture et éducation.

Synopsis

Psychologie

Entre les filles et leurs mères circule une violence d'autant plus écrasante qu'elle est inconsciente et bien souvent masquée sous une apparence d’amour et de dévouement mutuel : tentation de la recherche du double idéal pour les mères ; violence et pression pour les filles... Une violence qui non seulement conditionne la nature et le devenir de leurs liens, mais envahit l'univers affectif de toutes les femmes, de tous âges. Dans cet ouvrage au style très personnel et pétri du modèle psychanalytique, le pédiatre Aldo Naouri explore la toute-puissance maternelle et les manières de s'en détacher.

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1. Introduction

Ce livre entrelace réflexions de fond sur la relation des mères avec leurs fils et leurs filles et histoires familiales de l’auteur. Pour lui, les mères surinvestissent leurs filles, leurs semblables sur le plan organique.

À partir de cas concrets rencontrés dans son cabinet, le pédiatre montre comment, de génération en génération, la toute-puissance maternelle revêt des conséquences aussi profondes que néfastes sur tous les aspects de la vie des filles, à commencer par leur propre vécu de mère et d’épouse. Il met en lumière l’injonction qui incombe à certaines d’être le double de la mère. Ainsi que le processus de « déplacement » auquel celles-ci doivent se livrer pour échapper à cette mainmise…

Et ce, souvent au détriment de leur conjoint, premier exutoire à ce malaise. Il rappelle aussi le rôle essentiel du père en matière de séparation de la dyade mère-fille.

2. Donner la vie : un acte porteur de pulsions de vie et de mort

Selon Naouri, la mère est le « centre névralgique de tout dispositif relationnel » (p. 180), vu que c’est son corps qui a porté les enfants. Les liens mère-enfant s’établissent très tôt au cours de la grossesse. Dans une impulsion des forces de vie, le corps maternel va porter l’enfant et satisfaire l’ensemble de ses besoins, sans même qu’il soit nécessaire qu’il les exprime. Pendant la gestation, il va aussi mettre en place dans le cerveau de l’enfant « un alphabet sensoriel » indélébile. Par la suite, ces mères vont se vouer sans limites à leur enfant afin qu’il ne manque de rien. Et l’enfant restera à jamais marqué par la nature et l’intensité de ces premiers liens.

Toutefois, se greffent aussi sur cette relation de toute-puissance, au départ donc positive, des forces mortifères. Car pour la mère, la rencontre avec cet être tant investi par l’imaginaire in utero sera source d’une certaine angoisse. Et très tôt, l’enfant prend conscience que sa survie dépend du bon vouloir de sa mère. C’est sur cette dualité de transmission de force de vie et de mort que repose la toute-puissance de la mère. Laquelle procède rarement d’une intention : elle est directement issue de la relation biologique entre la mère et son enfant.

Autre versant mortifère de cette relation : donner la vie, c'est aussi donner la mort. La mère caresse l’espoir de la mise en échec de la mort de son enfant, et en conséquence de sa propre disparition : c’est le fantasme d’immortalité. Aldo Naouri donne l’exemple d’une mère qui, à deux reprises, sauve son enfant de la mort en lui insufflant son propre souffle. C'est cette angoisse qui engendre une relation « incestueuse » avec l'enfant. Ce fantasme d’immortalité prend toute sa force quand la mère met au monde une fille : avec la similitude des sexes, une relation teintée d’homosexualité s’établit très tôt entre elles.

Avec le garçon, protégé par la différence des sexes, une relation plus distante va s’établir, lui permettant de plus facilement se différencier de sa mère.

3. L’injonction de similitude

Pour la mère, sa fille, au corps si semblable au sien, fait le pont entre toutes les générations de femmes qui les ont précédées. Elle développe ainsi envers celle-ci, de manière inconsciente, mais irrésistible, une injonction de répétition, en lui demandant implicitement de l’imiter en tous points, de vivre des expériences similaires aux siennes, et de ne pas se séparer d’elle. L’emprise est encore plus forte avec une fille née après plusieurs garçons, car elle est chargée de restaurer le « continuum » féminin qui, génération après génération, assoit cette règle. Une sorte de fantasme de clonage, de recherche d’un double idéal, qui s’inscrit, pour Aldo Naouri, dans la pulsion incestueuse décrite dans le complexe d’Œdipe, mais déviée : car, plus que le père, c’est la mère, premier objet d’amour, qui en est l’acteur principal.

En cas de résistance, la mère se livre à une entreprise de culpabilisation, menaçante ou larmoyante, mais toujours terriblement efficace. Cette relation de domination est en effet basée sur deux axiomes. Primo, l’infaillibilité de la mère, concept porté par un discours qui, dans toutes les cultures, fait de celle-ci le modèle à atteindre. C’est ce qu’Aldo Naouri appelle la « mère paradigmatique ». Les mères sont par définition irréprochables. C’est pourquoi les filles étouffent leur ressentiment et leurs revendications. Elles refoulent leur agressivité et la subliment en devenant un jour, à leur tour, les mères de leurs mères… Secundo, la culpabilité : la violence des rapports entre mère et fille étant occultée par le fantasme de l'entente parfaite, les filles ont le sentiment de trahir leur mère par ces ressentis.

Toutefois, dans une fratrie qui compte plusieurs filles, cette injonction n’en vise jamais qu’une seule, souvent celle qui correspond au rang de naissance de la mère. Or, les filles non soumises à l’injonction maternelle se sentiront, du coup, rejetées ou abandonnées par une mère pourtant respectueuse et non invasive. Confrontées à cette fameuse culpabilité propre à la période œdipienne, elles vont s’acharner à conquérir l’estime de leur mère, à répéter le plus fidèlement possible son aventure. Ce qui fait prédire à Naouri qu’il ne peut y avoir d'issue dans la relation mère-fille : soit celle-ci est sous l'injonction de sa mère et ne peut en sortir, soit elle n'y est pas et s'y soumet d'elle-même pour essayer de lui plaire.

4. Les conséquences de l'emprise maternelle

Cette toute-puissance maternelle revêt des effets, souvent méconnus, sur de nombreux aspects de la vie des filles. À commencer, selon Naouri, par la détermination du sexe de leurs enfants à naître. À tel point qu’une telle aliénation joue sur l’aspect biologique de la procréation : quand l’aliénation au désir de la mère est totale, ou quand il y a, entre mère et fille, une entente supposée parfaite, toute procréation ne pourra donner lieu qu’à une succession ininterrompue de bébés du sexe faible.

Cette continuité du culte féminin vient masquer la difficulté de la fille à se révolter face à cette emprise. À l’inverse, quand il y a eu prise de conscience de cette injonction de répétition et que la fille a pu s’en affranchir, la procréation va plutôt donner lieu à une succession de garçons, pour faire échec à l’injonction de répétition.

Selon l’auteur, une autre conséquence de cette relation invasive avec une mère trop invasive peut être la stérilité, l’adoption (le plus souvent de garçons) ou la grossesse tardive. Avec, dans ce dernier cas, un choix du partenaire qui ne se fait pas non plus au hasard, celui-ci étant, lui aussi, souvent marqué par une relation excessive avec sa mère.

Cette emprise maternelle influe aussi sur la personnalité de la fille. Par le regard, la mère confère à sa fille son identité sexuelle. Quand elle est survalorisée, elle abandonnera le « complexe du pénis » de la petite fille, cher à Freud, pour se muer, à l’âge adulte, en femme « phallique » : de chipie, elle se fait hautaine et péremptoire. « Elle fera partie de ces femmes glaciales au narcissisme ravageur, “dominatrices, frustrantes, égotistes, castratrices et mortifères” », prédit Naouri (p. 265). Et celle qui procrée n’aura d’autre choix, pour détourner le refoulement mis en place, que de mettre au monde une fille.

Pour mieux investir celle-ci, elle est prête à se débarrasser promptement du géniteur. Ou bien à faire de ce dernier un exutoire, via le phénomène de déplacement.

5. Le déplacement de la frustration

Cette violence profondément enfouie et déniée, en même temps qu'invivable, ne peut, le plus souvent, s’évacuer qu’en procédant par effet de déplacement dans l’environnement immédiat. Cela se fait soit sur le partenaire, soit sur le garçon à la descendance suivante. Comme toute relation amoureuse se rejoue sur la tonalité de l’amour premier porté à la mère, la fille caresse l’espoir de retrouver, avec son partenaire, l’accent de cette première relation. Or, alors même que ce choix du compagnon est censé constituer, pour elle, une séparation salvatrice d’avec sa mère, cette relation la confronte à ses pulsions premières. Et c’est sur son mari ou son amant qu’elle va décharger, de manière inconsciente, l’agressivité et la violence qu’elle n’a pas pu déverser sur sa mère.

Ce déplacement sera d’autant plus incompréhensible pour le compagnon que le vécu amoureux de la fille et du garçon diffèrent totalement. « Si le destin amoureux du garçon est, naturellement et dès le départ de sa vie, hétérosexuel, le destin amoureux de la fille est tout aussi naturellement homosexuel », déclare Aldo Naouri (p.181). Qui ajoute : « la rencontre de l’homme avec une femme se situe toujours sous le signe des retrouvailles, alors que celle d’une femme avec l’homme se situe toujours sous le signe de la découverte » (p.181). Le premier vivant toujours ses relations amoureuses futures comme une forme, plus ou moins aisée, de substitution de sa relation avec sa propre mère. Alors que pour la fille, il s’agira d’une forme de conversion, voire de trahison.

Cette frustration persistante explique aussi, selon Naouri, la mésentente ordinaire que la plupart des brus entretiennent avec leur belle-mère, alors qu’on note peu de soucis entre les hommes et leur belle-mère en général. La fille se place dans une « incapacité à faire sienne une expérience supplémentaire de mère, celle de la sienne propre lui suffisant amplement » (p.175). Le rejet de sa belle-mère étant le reflet de celui qu’elle n’aura, de fait, jamais pu exprimer à sa mère. « Les relations qu’on s’autorise avec ses beaux-parents sont en général celles-là mêmes qu’on s’est interdit d’avoir avec les siens », estime Naouri (p. 177).

6. La grand-mère, personnage éminemment toxique

« Faut-il tuer les grands-mères ? », s’interroge Aldo Naouri, citant une question entendue de nombre de participants dans le cadre d’un congrès de psychanalystes. « On ne peut jamais comprendre un destin autrement qu’en reprenant le parcours relationnel sur trois générations au moins », postule-t-il. (p. 222). Selon lui, la grand-mère, et particulièrement la grand-mère maternelle, exerce une influence aussi toxique qu’insidieuse dans la relation que les mères entretiennent avec leur enfant. La fille prenant l’engagement de sa mère auprès d’elle et de ses enfants comme signe de son amour gratuit, or celle-ci n’a pour seul rêve que de lui devenir indispensable.

Cette mainmise des grands-mères sur la vie de la famille est encore accentuée par la multiplication des familles monoparentales. Les enfants étant confiés le plus souvent à la mère, celle-ci se rapproche alors naturellement de la sienne pour gérer son quotidien. De fait, les grands-mères en arrivent à prendre seules la direction des événements, dépouillant parfois leurs filles des prérogatives de la maternité. Entre les filles devenues adultes et leur mère âgée, tout comme plusieurs décennies plus tôt, le paysage est composé, selon Naouri, d’« un inextricable mélange d’amour et de haine, de soumission et de révolte, d’espoir et de renoncement, d’audace et de résignation » (p. 171).

Ici, l’injonction de répétition peut parfois prendre des aspects dramatiques. L’auteur cite une grand-mère qui lui dit, presque en jubilant, que sa mère était le second enfant de sa mère, qu’elle a eu un garçon qui est mort à trois mois de la diarrhée ; que la même chose lui est arrivée et que c'est ce qui va arriver à sa propre fille. Ou encore, cette arrière-grand-mère imposant, par son emprise, le choix du prénom de son mari décédé, à son arrière-petite-fille, via sa fille – la grand-mère de celle-ci – pour le bébé garçon dont elle rêvait. A la clé, un nourrisson apathique, car occupant la place d’un mort.

7. La place du père

Au milieu de cette dyade mère-fille, le père a une mission essentielle : celle de « séparer » ce couple fusionnel mère-fille. Dans cette mission, celui-ci se heurte toutefois à plusieurs écueils. D’abord, il joue le mauvais rôle. La protection paternelle vise à donner réalité aux « forces de mort », nécessaires et structurantes qui sont, selon la théorie freudienne, au centre des premières angoisses de l'enfant.

Ce qui fait toujours taxer le père de violence, face à une mère détentrice, elle (du moins en apparence) de la pulsion de vie et de l’adhésion à toutes les exigences du bébé. Théorie d’Aldo Naouri : dans le cadre du complexe d’Œdipe, le père est tué symboliquement par l’enfant pour pouvoir grandir et s’en émanciper. Mais suite à ce rite de passage inconscient, la fille a plus de mal que le garçon à se détacher de sa mère, son double. Contrairement à ce dernier, elle essaiera d’amadouer le père, dans une rivalité avec l’autre femme qu’est sa mère. Une conversion qui entraîne chez elle un sentiment sourd et durable de trahison.

Ensuite, le père ne pouvant, à lui seul, faire le poids face au lien biologique mère-enfant, sa fonction ne lui échoit que si elle lui est concédée par la mère et si lui-même accepte de l’assumer en toute conscience. Mais pour que la mère accepte d’accorder cette place au père de son enfant, elle doit avoir pu repérer elle-même au préalable cette place dans sa propre histoire. Autre frein : avec les « nouveaux pères », qui n’hésitent pas à assumer des fonctions traditionnellement maternelles (soins aux enfants, câlins, garde à la maison…), la figure paternelle, naguère clairement définie comme symbolisant respect de la règle et ouverture vers l’extérieur, se brouille, au nom de l'égalité des sexes.

La grand-mère peut elle aussi être mise en position de père, face à la mère, afin de mettre en échec la toute-puissance de sa fille. C’est pourquoi il peut y avoir plusieurs personnages paternels pour l’enfant, la fonction paternelle ayant la propriété d’être atomisable, à la différence de la fonction maternelle. C’est dans la relation – chaste – qu’elle noue avec ces différents acteurs que la mère récupère une partie de son identité propre.

8. Conclusion

Un livre qui peut apparaître profondément pessimiste sur la fonction maternelle et ses relations à sa progéniture. Aldo Naouri pense en effet que les processus, d’ordre inconscient, mis en œuvre pour la mère, échappent à tout contrôle, figurant le nœud d’une violence insoupçonnée et d’une profonde aliénation mutuelle. Mais la fin de cet essai permet une autre lecture, plus optimiste.

Aldo Naouri invite les femmes, à la lumière des acquis (sociaux, sexuels, personnels) qu’elles ont arrachés ces dernières décennies, à légitimer, moralement et socialement, cette violence inavouée qu’elles éprouvent à l'encontre de leurs mères. En bref, qu’elles fassent reconnaître leur droit à briser ce rapport presque incestueux, sans remords ni culpabilité. Objectif : libérer les mères, et donc les enfants et conjoints, de l'emprise des générations féminines antérieures.

9. Zone critique

Cet ouvrage offre un éclairage utile sur la complexité des liens intergénérationnels et sur leurs impacts symboliques dans le couple. Il souffre toutefois de nombreuses limites. Sur la forme, d’abord. Dans cet essai au style souvent assez ampoulé, l’alternance de tranches de vie de patientes, de témoignages, d'introspection et d'éclairages analytiques n’est pas toujours facile à suivre. Sur le fond, ensuite certaines théories pétries de psychanalyse développées dans ces pages semblent assez hasardeuses.

Naouri déduit en effet des réalités biologiques à la lumière de critères psychanalytiques. Selon lui, les maternités multiples de garçons refléteraient ainsi une libération de l’un et l’autre conjoint par rapport à leur mère. Faut-il pour autant placer toutes les naissances de filles sous le signe d’un déséquilibre relationnel ?

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Les filles et leurs mères, Paris, Odile Jacob, 1998.

Du même auteur– Les Pères et les Mères, Paris, Odile Jacob, 2005

Autres pistes– Odile Lion-Julin, Mères : libérez vos filles, Paris, Odile Jacob, 2010.– Doris-Louise Haineault, Fusion mère-fille : s'en sortir ou y laisser sa peau, Paris, PUF, 2006.– Caroline Eliacheff, Mères-filles : une relation à trois, Paris, Le Livre de Poche, 2003.– Maryse Vaillant et Judith Leroy, Vivre avec elle, Paris, La Martinière, 2004.

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