dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Stalingrad 1942

de Alexander Werth

récension rédigée parArmand GraboisDEA d’Histoire (Paris-Diderot). Professeur d’histoire-géographie

Synopsis

Histoire

Le Stalingrad de Werth est un des livres les plus clairs et les plus denses qui existent au sujet de la bataille-clé de la Seconde Guerre mondiale. Fin connaisseur de la langue et de la culture russe, l’auteur a couvert l’événement. Il dépeint à la fois la situation à l’arrière, le déroulement des opérations, de juillet 1942 à février 1943, le moral des troupes et du haut-commandement soviétique, l’influence de la bataille sur la situation intérieure et extérieure de l’URSS, et livre une description de la ville libérée et des portraits de combattants qui resteront dans les annales.

google_play_download_badge

1. Introduction

1941. L’Europe est soumise à Adolf Hitler. Rien ne semble pouvoir lui résister, surtout pas cette URSS qu’il méprise doublement, puisqu’elle est dirigée par des communistes et qu’elle est peuplée de sous-hommes .

Dès le 22 juin, il lance près de trois millions de soldats, dotés de l’armement le plus moderne, à l’assaut. But : détruire et asservir l’URSS. Dans un premier temps, les armées soviétiques essuient défaites sur défaites, reculant jusqu’aux portes de Moscou, de Léningrad et de Stalingrad. Maîtres de cette importante ville industrielle, les Allemands domineraient le Caucase, les champs pétrolifères de Grozny et Bakou et les plaines céréalières du Kouban, privant les Russes de leurs approvisionnements. Ce serait la fin. Le monde serait livré à la barbarie nazie. Unanime, le peuple russe ne pense plus qu’à une chose : arrêter la Wehrmacht. Le plan du Kremlin est le suivant : (1) empêtrer la machine de guerre allemande dans une forme inédite de guérilla urbaine, (2) dans le plus grand secret, préparer une manœuvre d’encerclement, (3) libérer le Caucase et l’Ukraine, (4) foncer sur Berlin.

Ayant pu interviewer soldats, officiers et généraux, ayant vu de ses yeux les ruines fumantes de la ville-martyr, Alexander Werth nous livre ici un récit à la fois juste et renseigné qui, malgré son ancienneté et la pléthore de livres parus depuis sur cette bataille légendaire, n’a rien perdu de sa fraîcheur et de son intérêt.

2. On ne recule plus

Une des grandes qualités du récit de Werth, c’est de nous donner à comprendre la mentalité soviétique à l’époque de Stalingrad. Les Russes savent que, s’ils perdent, le pays sera livré aux nazis, qui ne promettent qu’atrocités. Car le plan d’Hitler est simple : il s’agit d’exterminer les indésirables (Russes, Juifs, communistes…), et de réduire le reste en esclavage. On promet, des lettres de soldats allemands saisis par l’Armée rouge et citées par Werth en témoignent, deux ou trois serviteurs slaves par Allemand. C’est donc, pour les Russes, une lutte pour la survie.

Tous les Soviétiques savent que leur armée ne peut plus se permettre de reculer. Ce serait l’effondrement. On fait taire les dissensions internes. Staline organise la réconciliation du régime avec l’église orthodoxe , rétablit les épaulettes, la discipline traditionnelle et ranime le culte des grands héros nationaux d’avant le régime communiste. Le peuple s’unit autour du Parti communiste, dont les effectifs croissent par millions. À l’arrière, dans l’Oural et au-delà, on reconstruit à la hâte les innombrables usines qui avaient été démontées lors de la retraite , on conçoit de nouveaux tanks et de nouvelles armes, telle la fameuse Katioucha , et on travaille sans relâche. Les combattants de Stalingrad, eux, reçoivent l’ordre impérieux de ne reculer à aucun prix. La population de la ville a été largement évacuée, mais pas complètement. Le pouvoir, pour frapper les esprits, veut que Stalingrad vive. Ainsi, durant toute la bataille, l’usine de tracteur continuera de fonctionner, réparant les tanks sous le feu ennemi.

Les stratèges soviétiques sont allés chercher le point faible de l’armée allemande là même où se trouvait sa force : dans les tanks et dans l’aviation. Car, si ces nouvelles armes sont d’une redoutable efficacité dans la plaine (on l’a bien vu dans le Nord de la France), elles n’ont pas été prévues pour le combat de rue. Là, elles se révèleront aussi destructrices que parfaitement inefficaces. Dans une ville en ruine, comment manœuvrer des tanks ? Comment faire face à ces commandos-suicides se glissant sous les chars avec des ceintures d’explosifs ? Comment faire donner l’aviation sans prendre le risque de tuer les siens et provoquer l’apparition de nouvelles ruines propices à la stratégie ennemie ?

Rue par rue, maison par maison, étage par étage, c’est la guerre dans la ville en ruines, dévastée littéralement par le déluge de feu qui, de part et d’autre, jour et nuit, s’abat sur ce qui, hier encore, était une ville modèle du régime soviétique, avec ses hauts immeubles, ses usines ultra-modernes et ses cités-jardins.

3. Détruire l’envahisseur

Le plan des Allemands : prendre la ville en tenaille, en attaquant simultanément par le sud et par le nord.

Pour cela, ils lancent offensives sur offensives, alignant, pour chacune d’entre elles, pas moins de dix divisions et cinq cent blindés appuyés par une aviation totalement maîtresse du ciel et qui largua sur Stalingrad la bagatelle de cent mille tonnes de bombes.

Ainsi, malgré le courage d’une poignée de défenseurs , la Wehrmacht avançait, quartier après quartier, dans une ville littéralement en feu, acculant les Russes à la Volga et bombardant sans relâche les bateaux qui tentaient de traverser la Volga pour alimenter les combattants. Imbus de leur force et ne voyant aucun renfort venir au secours des assiégés, les Allemands étaient persuadés que leurs adversaires étaient à bout de course. Erreur fatale.

Sur les hauteurs dominant l’autre rive, les Soviétiques avaient installé plus de cent canons et mortiers par kilomètre. Surtout, on préparait la manœuvre. La nuit, on déplaçait secrètement hommes et matériel pour former l’armada qui allait encercler le fer de lance de l’armée allemande, cette fameuse VIe armée du maréchal Friedrich Paulus, sans laquelle les nazis seraient privés de la force qui leur avait donné la victoire.

Enfin, le 19 novembre, les Soviétiques lancèrent leur attaque. Le succès fut total, les Russes profitant de l’effet de surprise et de ce que les Allemands avaient laissé leurs flancs sans protection. De plus, en attaquant simultanément en plusieurs points, ils empêchaient leurs adversaires de regrouper leurs forces pour contre-attaquer. En un mot, ils avaient magistralement mis en échec la tactique de la guerre éclair.

En quelques jours, l’encerclement était réalisé. Hitler avait donné l’ordre de tenir la ville : Paulus ne tenta pas de sortir, malgré que ç’eût certainement été possible, de l’avis même des généraux russes interrogés par Werth. Il ne restait donc plus qu’à renforcer l’anneau et à repousser l’unique et malheureuse tentative, menée par von Manstein, pour briser de l’extérieur l’encerclement.

4. Dans les ruines fumantes de Stalingrad

Certains d’être bientôt dégagés par leurs compatriotes, les troupes de Paulus se battirent férocement. Mais, désormais, c’est les Russes qui avaient le dessus, non seulement sur le plan stratégique, mais encore en termes de vêtements, de nourriture, de munitions, de moral et de mobilité.

Impossible pour les Allemands de ravitailler la VIe armée : leurs avions étaient systématiquement abattus. Bientôt, manquant de tout, les soldats du Führer se mirent à manger des chats, des chiens, du cheval gelé. Il faisait moins trente, moins quarante, et ils n’avaient pas de vêtements chauds. Terrés dans des caves, ils ne sortaient plus que la nuit, hirsutes, sales, dégoûtants, estropiés. Eux, naguère si arrogants, eux qui avaient littéralement mis à sac le pays, rasant les villages au nom de la supériorité raciale, les voici qui étaient réduits à une vie tout à fait bestiale. Les Russes, s’ils avaient parfois quelque compassion pour les soldats roumains ou italiens, n’en avaient aucune pour les représentants de la race des Seigneurs. Ils étaient heureux, reconnaissants au destin. Un soir, Staline annonça à la radio qu’on serait à Berlin avant la fin de l’année.

C’était faux, mais, incontestablement, rien ne pouvait désormais arrêter les Russes, dont la soif de vengeance était inextinguible. Les écrivains Grossman, Ehrenbourg, Tolstoï (Alexis), Simonov, ne faisaient pas, alors, dans la compassion. « Des journées et des nuits de terreur sont désormais leur lot, écrivait Grossman ; ici même, dans le noir et le froid, au milieu des ruines, sans feu, avec seulement quelques lambeaux de charogne à se mettre sous la dent, ils verront à quoi ressemble notre vengeance sous le ciel étoilé et cruel des nuits de l’hiver russe . » Quant aux idéologues, ils exaltaient à la fois le patriotisme russe et les valeurs communistes qui, à les entendre, avaient joué un rôle décisif dans la victoire, donnant aux soldats un idéal digne d’inspirer le sacrifice, à l’État la force de déplacer et de réorganiser l’industrie et aux kolkhoziens celle de mettre en culture les vastes steppes de l’Asie centrale.

Conséquence directe de Stalingrad, les soldats de l’Armée rouge libéraient bientôt Rostov et le Caucase, pénétraient en Ukraine et découvraient l’immensité des destructions et des crimes perpétrés par les Allemands. Ce n’était que charniers, villages abandonnés, crimes, tortures, atrocités.

Toutes horreurs que, visiblement, les chefs allemands devaient trouver tout à fait normal d’avoir commises, à en juger du moins par le tableau pittoresque que Werth dresse de sa rencontre avec eux, dans une isba de la région de Stalingrad. Friedrich Paulus au fond, ne disait rien. Quant aux autres, ces « monstres hideux, bouffis d’orgueil », ils « respiraient l’arrogance du Boche mâtinée d’un sentiment d’infaillibilité propre aux nazis. »

5. Conclusion. Un tournant stratégique, tactique et politique

En somme, on l’a dit et répété, Stalingrad fut indéniablement le tournant de la guerre.

Aucune surprise de ce point de vue à la lecture du livre de Werth, plutôt une compréhension en profondeur de ce que cela signifie vraiment. Tout d’abord, que la tactique de la guerre éclair, fondée sur la rapidité motorisée et les grandes manœuvres en terrain plat sillonné de routes en bon état, est totalement mise en échec par le choix délibéré, imposé par les Soviétiques, de combattre dans la ville même, puis d’interdire à l’adversaire, que l’on attaque en plusieurs points simultanément, de regrouper ses forces.

Deuxièmement, ce tournant s’est fait, et c’est un point sur lequel Werth insiste, en l’absence presque totale d’aide occidentale.

Troisièmement, l’orgueil des Allemands leur fit commettre deux erreurs fatales : sous-estimation de l’adversaire, refus de reculer.

Quatrièmement, il s’agit d’une victoire matérielle et organisationnelle, les Soviétiques ayant accompli, en amont de Stalingrad, des prodiges industriels et logistiques sans précédent. Enfin, on comprend bien à la lecture de l’ouvrage, qu’il s’agit aussi d’un tournant dans l’histoire de l’Union soviétique, qui s’assume dès lors pleinement comme l’héritière de l’Empire russe et qui se vivra, pour plusieurs décennies, comme la fille de la « Grande Guerre patriotique » au moins autant que de la Révolution.

6. Zone critique

Écrit à chaud juste après la guerre par un homme dont les sympathies allaient naturellement à la Russie, la patrie de ses pères, le livre d’Alexander Werth brille par les descriptions, les rencontres et les portraits de personnages historiques comme von Arnim, particulièrement dégoûtant, le général Tchouïkov ou de nombreux simples soldats ; il éblouit encore par la description de Stalingrad libéré et ravagé, et par ce crépuscule étonnant, ce ciel bleu, blanc et rouge, qui semble, sous la plume de l’auteur des Derniers Jours de Paris, comme le baiser de la France écrasée sur le front de la Russie libératrice. Surtout, il sait rendre, car il a le don de l’empathie, l’atmosphère qui régnait en URSS en cette fin de 1942, quand le destin du monde était entre les mains des Russes et après la bataille, quand le nom de Staline, aujourd’hui synonyme de crime, signifiait victoire et liberté.

Toutefois, c’est indubitablement ce qu’on appelle un livre à charge, en noir et blanc. Une eau-forte. Les Allemands sont mauvais, pleins de péchés, de crimes, tout dévorés d’orgueil et de suffisance. Les Soviétiques sont aimables, forts, généreux. Les généraux allemands sont antipathiques, hautains, inhumains, les Soviétiques humains, travailleurs, compétents, humbles. Le combattant soviétique est travailleur, et se dévoue ardemment à la défense de la Patrie, quand l’allemand n’est mu que par de bas instincts de pillard.

Bien évidemment, il y a là une part de vérité, cruciale, et qui a le don de nous faire sentir le degré de sympathie dont bénéficiaient alors les Soviétiques, y compris Staline, dans le monde « libre ». Mais pas un mot de leurs erreurs ou de leurs faiblesses, du destin tragique d’un Rokossovski, artisan de la victoire mais victime de la répression stalinienne, pas un mot du rôle des commissaires politiques ou de ces soldats qui se tenaient derrière les défenseurs de Stalingrad, prêts à les abattre s’ils reculaient.

Et, enfin, une confusion totale entre l’Union soviétique et la Russie, phénomène compréhensible à une époque où le Kremlin tentait de réconcilier la nation et le régime, mais qui a le grave défaut de rejeter dans l’ombre les millions de combattants soviétiques qui n’étaient pas Russes mais Ukrainiens, Caucasiens ou Asiatiques et dont une part très importante, selon le témoignage de Vassili Grossman, se retrouvèrent participer à la bataille. Et de façon décisive, puisque ce sont précisément des citoyens des provinces asiatiques qui formèrent, à la grande confusion des Allemands, le gros des troupes venues in-extremis, sous les ordres du général Rodimtsev, secourir les combattants harassés de Stalingrad et reprendre la colline Mamaï.

7. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Alexandre Werth, Stalingrad 1942, Paris, Fayard, 2013.

Du même auteur

– La Russie en guerre, Paris, Tallandier, 2011.

Autres pistes

– Antony Beevor, Stalingrad, Paris, Fallois, 1999.– Grossman Vassili, Vie et Destin, Paris, Paris, L’Âge d’Homme, 1980.– Tchouïkov Vassili, Stalingrad, la bataille du siècle, Paris, éd. du Progrès, 1982.– Nékrassov Viktor, Dans les tranchées de Stalingrad, Paris, Presses de la Cité, 1963.

Films

– Youri Ozerov, Stalingrad, 1989.– Joseph Vilsmaier, Stalingrad, 1993.– Jean-Jacques Annaud, Stalingrad, 2001.

© 2020, Dygest