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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Histoire mondiale de la guerre économique

de Ali Laïdi

récension rédigée parRobert Guégan

Synopsis

Économie et entrepreneuriat

La guerre économique a toujours existé, même si elle n’a pas emprunté les formes que nous lui connaissons aujourd’hui. L’homme s’est d’abord battu pour sa nourriture. Puis les ressources sont devenues un objet commercial, les richesses ont alimenté des routes maritimes, le succès a fait naître des monopoles... que les marchands et les États se sont efforcés de protéger ou de capter à leur profit, en s’affrontant violemment. Intégrée à la guerre traditionnelle comme une arme à part entière, la guerre économique revêt une dimension majeure dans le monde contemporain. Cette synthèse la met en perspective sur une période longue.

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1. Introduction

La guerre économique n’a pas commencé en 2013 avec les révélations d’Edward Snowden sur l’espionnage économique mené par Washington. Dès l’apparition des routes maritimes vers les Indes et les Amériques, les cartes, les journaux de bord, les confidences de marins, bref, le moindre renseignement sur les épices ou les mouillages intéressait les marchands de toute l’Europe.

L’information est ainsi entrée dans le champ de la guerre économique. Car s’il fallait recueillir des renseignements pour les exploiter, il fallait aussi dissimuler ses propres découvertes aux yeux d’une concurrence de plus en plus acharnée, au regard des fortunes en jeu. La compagnie des Indes hollandaise (VOC) faisait donc signer à des marins ce qu’on appellerait aujourd’hui une clause de confidentialité.

Dans le même temps, il leur était demandé de renseigner dans le livre de bord six critères précis sur leurs découvertes : ressources et produits locaux, forces armées, présentation du gouvernement et des lois, us et coutumes des indigènes, informations sur le commerce des concurrents européens, état de l’armée et du commerce de la VOC.

2. L’information, arme économique

Acquérir et protéger l’information « procurent un avantage commercial évidents sur la concurrence », souligne Ali Laïdi. C’est pourquoi il est tentant de la voler. L’exemple du thé chinois est éloquent. Au XIXe siècle, une noria de bateaux transporte du thé entre la Chine et l’Europe, pour satisfaire un marché de plusieurs millions de livres. Les Anglais sont victimes de la contrebande, et Pékin refuse de donner les secrets de sa plante : lieu de production, et technique de culture. En 1848, l’East India Company mandate donc Robert Fortune pour se procurer les meilleurs plants de thé et les acclimater en Inde. Le botaniste a déjà parcouru le pays. Il y revient, les cheveux rasés, grimé en Asiatique. Après de longues expéditions, il réussit finalement à semer des graines et débaucher des jardiniers. Les 12 838 plants qui arrivent en Inde en 1851 vont prospérer. En 1913, la colonie assure 95 % de la consommation britannique.

Si l’information est aujourd’hui le « principal champ de bataille » de la guerre économique, c’est qu’après la chute de l’empire soviétique, c’est-à-dire avec le triomphe de l’économie de marché, l’économie est devenue « le vecteur le plus actif de la puissance » (p. 439). Il est vital d’avoir des informations sur son concurrent ou son produit. D’autant que la crise économique de 2008 a exacerbé les tensions commerciales, et que les ressources (pétrole, métaux...) sont devenues rares, dans un monde où apparaissent de nouveaux acteurs, comme le Brésil, qui entend dominer le marché de l’alimentation humaine.

Les technologies de l’information ont d’ailleurs généré des entreprises de taille considérable. À l’image des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Appel, Microsoft), les grandes multinationales sont même en mesure d’imposer leur vision du monde. Le CA de Wallmart, 485 milliards de dollars, représente deux fois le PIB du Portugal. Quant à Bill Gates ou Carlos Slim, leur fortune personnelle dépasse celle de certains États.

Cette puissance des grands acteurs économiques par rapport aux institutions politiques nous renvoie aux compagnies des Indes, en particulier les compagnies anglaise et néerlandaise, véritables États dans l’ État.

3. Défendre les richesses nationales

Fondée par des marchands, l’East India Company (EIC) est créée en 1600 sur la base de plusieurs privilèges, dont le monopole du commerce au-delà du cap de Bonne-Espérance. Elle se déploie à Aden, Canton, Sumatra, mais surtout en Inde, sur les lieux de production des épices, du café, de l’indigo, etc. Malgré des heurts avec les Hollandais et les Portugais, l’EIC développe son florissant commerce, qui va lui assurer deux siècles de prospérité, poussée par les 155 % de bénéfice des dix premières années. Elle dispose d’armes politiques et militaires pour supprimer ses concurrents étrangers. Le Roi lui accorde le droit de battre monnaie (1677), de rendre justice (1683), de déclencher des guerres si son monopole commercial est menacé. Ce qu’elle n’hésite pas à faire, disposant d’une flotte, qui deviendra plus tard l’Indian Navy.

À terre, où les soldats de la compagnie combattent ceux du Grand Moghol, l’EIC achète des territoires, faisant des Indiens des sujets de la compagnie. Loin de Londres, contrôlant le commerce et le territoire indien, l’EIC se taille ainsi un empire qui finit par faire réagir le pouvoir politique. Une première loi, le Regulation Act de 1773, précise que les acquisitions de l’IEC ont été faites au nom de la Couronne. D’autres mesures lui retireront ses privilèges, dont le monopole sur le thé. Ses soldats indigènes vont par ailleurs se mutiner, obligeant Londres à intervenir, générant un processus qui s’achèvera avec l’indépendance de l’Inde (1947).

L’EIC, la VOC, ou la Compagnie françaises des Indes, ne renoncent à aucun moyen pour gagner la compétition. Dans cette logique d’affrontement, les États font couler le sang pour défendre leurs marchands respectifs. On ne compte pas moins de quatre guerres anglo-néerlandaises entre 1652 et 1784, sans parler des autres conflits, comme la guerre de la Succession d’Espagne (1701-1714), source, comme beaucoup d’autres, de misère pour les peuples concernés. Le choix du duc d’Anjou pour occuper le trône espagnol n’était pas seulement une question de lignage monarchique, souligne l’auteur. Comme l’indique la violence de cette confrontation maritime et terrestre, ce qui était en jeu, c’étaient les possessions espagnoles en Europe, en Amérique et aux Indes. Ni la Grande-Bretagne, ni les Provinces-Unies, ni l’Autriche ne tenaient à les voir tomber dans l’escarcelle française.

En Amérique du Nord comme en Amérique du Sud, les monarchies ont utilisé leurs flottes et leurs soldats pour promouvoir une spoliation, accompagnée d’extrêmes violences. Entre l’intervention directe et les opérations militaires menées sous pavillon marchand, les États ont également développé l’activité corsaire, qui associe secteur public et secteur privé. Tuant et pillant en toute légalité, les corsaires forment une arme économique des plus redoutables et des plus utilisées sur la durée. Cette guerre privée n’a d’ailleurs été abolie qu’en 1856, au Congrès de Paris.

4. Mélange des genres

Au Moyen Âge, où le commerce était déconsidéré mais nécessaire, il n’y avait pas vraiment de frontière entre le commerçant, le guerrier, et le responsable politique. Cela ne met pas la guerre économique hors du champ des échanges. Au contraire. Les républiques maritimes italiennes sont même connues pour leurs rivalités commerciales. Du Xe au XIVe siècle, Venise, Gênes, ou Pise, par exemple, renversent des gouvernements, détruisent des ports, coulent des bateaux, arrachent des privilèges, dans le but d’imposer leur suprématie en Méditerranée, ou simplement sur des marchés locaux.

Beaucoup d’interventions peu chrétiennes se sont déroulées dans le giron de l’Église, la plus grande institution de l’époque. En brandissant l’arme de l’excommunication, le pape Pie II tente d’imposer un monopole sur le commerce de l’alun, très utilisé au XVe siècle dans l’important secteur de la teinture. Rien de comparable, toutefois, avec les Templiers, dont le business florissant mêle religion, guerre et finance, sous couvert de protéger les Croisés.

Les croisades elles-mêmes sont d’abord une immense opportunité commerciale, où tous les coups sont permis. Lors de la quatrième croisade, Constantinople est même mise à sac (1204). Des chrétiens s’en prennent à d’autres chrétiens, car Venise agit en sous-main pour se débarrasser d’un puissant concurrent. En 2004, Jean-Paul II ne manqua pas de demander pardon au patriarche de Constantinople pour cet affrontement fratricide motivé par la eule raison économique.À l’époque médiévale, précise l’auteur, seul Louis XI a vu clairement dans l’arme économique, offensive ou défensive, un moyen de soumettre son adversaire. Longtemps après le souverain visionnaire, les États modernes comprendront à leur tour que la guerre se gagne aussi sur le terrain économique.

Dès l’accession de Hitler au pouvoir, Göring met en place un plan pour mettre l’Allemagne à l’abri d’un embargo. Le blé et le pétrole étant aussi nécessaires que les munitions, il développe un programme d’autarcie agricole et industrielle. Sur le front de l’Est, le Reich cherchera à s’emparer du pétrole de Bakou. A l’ouest, il va piller les pays occupés. Les Alliés répliqueront notamment par le bombardement massif de zones industrielles.

5. Une guerre économique totale

Le comportement allemand trouve son origine dans le blocus dont le pays avait été l’objet durant la Première Guerre mondiale. Lors de la conférence de Chantilly (décembre 1915), les alliés avaient ouvert un nouveau front dans le conflit militaire : celui de l’économie. Pour empêcher l’Allemagne de soutenir l’effort de guerre. Diligenté par les Français, le blocus fut étendu aux pays alliés, via le BCI – bureau central interallié, qui deviendra Bureau of exchange (BOX) après-guerre, signe que l’arme économique est aussi utile en temps de paix.

Ici, on pense aux « réparations », mais l’auteur met l’accent sur les prêts américains des années 1940, et le plan Marshall (1947, 13 milliards de dollars pour l’Europe), considéré comme un « acte politique suprêmement intelligent », par un adjoint de Jean Monnet. Objectifs : mettre l’Europe sous tutelle, et abolir ses barrières commerciales.

L’aide humanitaire relève du même schéma. Car elle consitue le «bras armé » d’une bataille qui porte sur des milliards de dollars. « Chevaux de Troie des multinationales », les organisations (à quelques exception près, comme MSF) ouvrent des marchés considérables : nourriture, santé, équipements à reconstruire, etc. Américains, Britanniques et Scandinaves ne cachent pas qu’elles sont des « vecteurs d’influence ».

Après l’Allemagne nazie, Cuba et l’Iran sont aujourd’hui l’objet d’un embargo que les Américains entendent faire partager au monde entier. Le blocus, c’est-à-dire l’asphyxie, n’est pourtant pas une arme moderne. Les guerres napoléoniennes en fournissent l’illustration.

En mai 1806, les Anglais décrètent un blocus des côtes françaises. Ils ne reconnaissent pas l’Empereur. Ils entendent aussi détruire le commerce entre la France et ses colonies. Après la victoire d’Iéna (octobre 1806) cependant, Napoléon retourne l’arme du blocus contre l’Angleterre, considérant que l’initiative anglaise, qui porte aussi sur le blé, est « digne des premiers âges de la Barbarie ». La mesure française se veut donc défensive, même si toutes les forces de l’empire sont mobilisées pour isoler les îles britanniques, des soldats aux souverains, en passant par les Douanes et le Pape, pressé de respecter le blocus continental. Les ports se ferment donc aux Anglais, qui s’attaquent alors aux pays neutres, détruisant la flotte danoise. L’économie anglaise souffre, ses manufactures sont en crise, ses exportations en berne, mais l’embargo fait aussi du mal aux Européens. L’empereur doit lâcher du lest.

En 1813, Londres n’a toujours pas demandé la paix. Le blocus est un échec politique. L’Empereur a fait plusieurs erreurs, dont celle de le relâcher alors que l’ennemi était à genoux. L’importance de la contrebande témoigne toutefois de l’efficacité de la méthode. Le blocus est d’ailleurs considéré comme une nouvelle arme et, à ce titre, il entre dans le droit international, codifié dans la déclaration de Paris (1856), et surtout par la convention de Londres (1909), dont les 71 articles régissent aussi bien la destruction des navires que les modalités de la neutralité.

6. Briser l’économie de l’adversaire

Si on remonte un peu plus loin dans le temps, on remarque que le blocus existait à l’époque de la Ligue hanséatique, ce réseau de marchands opérant dans les villes autour de la Baltique et de la mer du Nord. De Novgorod à Cologne, ils s’étaient regroupés pour défendre et étendre leurs privilèges, en faisant preuve d’ une forte solidarité.

Puissance dominant l’Europe du Nord, du XIIe au XVIIe siècle, la Hanse est en position de monopole. Ses privilèges lui permettent de s’imposer sans affronter la libre concurrence. Rendant sa propre justice, elle impose aux souverains affaiblis des traités commerciaux qui protègent ses marchés, donc ses membres. Si la diplomatie ne suffit pas, elle passe à l’offensive. Bruges, qui avait décidé un impôt sur le sel fait ainsi l’objet d’un blocus durant deux ans (1368-1360). Privée de céréales, la ville doit céder ... et consentir à de nouveaux privilèges, en plus de payer des indemnités conséquentes. Autres blocus en 1388 contre l’Angleterre, la Flandre et la Russie, en 1451-1457 contre la Flandre…

Comme la Hanse domine les mers, elle peut imposer ses intérêts par des engagements militaires. Avec une flotte supérieure à la flotte anglaise ou hollandaise, elle peut ainsi déclarer la guerre au Danemark, qui avait pillé une vile hanséatique. Elle obtient alors les revenus de plusieurs ports... et le droit de choisir le successeur du souverain !

Le blocus de Napoléon partage avec la Hanse une même dimension continentale, mais il marque une étape suppplémantaire dans l’intensification de la guerre économique : d’une part, il est associé à un projet politique clair (créer un empire européen) et d’autre part, il mobilise toute une administration. Dans le cas de la Hanse, l’objectif est commercial, et le modèle ne fonctionne plus avec l’apparition d’États forts. Par ailleurs, les marchands du Nord n’étaient pas de taille à répondre à la mondialisation : l’émergence des Nouveaux Mondes, qui signe l’entrée des États dans la guerre économique.

Les temps ont changé, mais dans l’esprit de ce livre, surgit un nouveau parallèle : l’adhésion au TAFTA (traité de libre-échange entre Europe et États-Unis) par exemple, n’est-elle pas l’équivalent moderne d’épisodes anciens, pour obliger l’autre à commercer selon ses propres règles ?

On citera par exemple la première « Guerre de l’opium » menée contre les Chinois qui refusent d’ouvrir le pays au commerce de la drogue, avec lequel les Britanniques veulent équilibrer leur balance des paiements. D’autant que l’EIC, qui produit l’opium au Bengale, cherche des débouchés. Après avoir couvert la lucrative contrebande de l’EIC (1 800 tonnes en 1835), les autorités anglaises provoquent un incident, qui entraîne une intervention militaire. Au nom du free trade, Pékin doit signer le traité de Nankin (1842), et remettre un chèque de 21 millions de dollars avec les clés de Hong Kong. La violence est payante.

7. Conclusion

Les conflits liés à l’or noir, invasion du Koweït comprise, montrent aussi quelle peuvent être l’ampleur et les répercussions de la guerre économique, selon une optique libérale. « La compétition inscrite dans l’ADN de l’économie de marché engendre des dérapages, eux mêmes générateurs d’injustices et de violences » (p.13).

Aujourd’hui, si le sang ne coule plus, la guerre économique vise toujours à assujettir l’adversaire. Et elle fait des victimes. Pour l’auteur, aucun doute : l’économie constitue un outil de domination.

8. Zone critique

Par son écriture, cet ouvrage met l’histoire économique à la portée de tous, sans pour autant tomber dans les réductions trop hâtives, ou renoncer aux données chiffrées.Ali Laïdi présente ce livre comme une introduction, conscient que ses 500 pages ne peuvent pas restituer toute cette « vieille histoire » qui accompagnerait l’homme depuis ses débuts. Mais les épisodes relatés donnent un bon aperçu du « commerce à couteaux tirés », avec des pages éclairantes sur la découverte des Indes.

Avec cette synthèse, la première du genre sur « l’introduction de la variable violence dans la main invisible du marché » (p. 14), il est d’ailleurs difficile de considérer chaque conflit comme une séquence isolée ou contingente. C’est bien la théorie économique et ses silences qui sont questionnés.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Ali Laïdi, Histoire mondiale de la guerre économique, Paris, Perrin, 2016.

Du même auteur– Aux sources de la guerre économique, Paris, Armand Colin, 2012.

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