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L'Art de fuir

de Alice Goffman

récension rédigée parThomas ApchainDocteur en anthropologie (Université Paris-Descartes)

Synopsis

Société

Au cours des quarante dernières années, la population carcérale des États-Unis a quintuplé. Pour Alice Goffman, il s’agit d’une incarcération de masse qui cible prioritairement les populations noires défavorisées : alors que seulement deux jeunes hommes blancs sont en prison quand un jeune noir sur neuf est incarcéré. L’art de fuir raconte les effets du système pénal et carcéral sur la vie des communautés noires de Philadelphie.

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1. Introduction

Cet ouvrage est tiré d’une ethnographie menée par Alice Goffman pendant six années dans un ghetto noir de Philadelphie. Il dépeint la vie de jeunes hommes et femmes en proie aux tumultes causés par la présence quotidienne de la police dans leurs quartiers et leurs allers-retours fréquents en prison. Rarement théorique, L’art de fuir se compose de scènes décrites par la sociologue qui développe principalement son récit autour de quelques personnages et de leurs familles.

Entre mandats d’arrêt, peine conditionnelle et séjour plus ou moins long en prison depuis leur adolescence, le quotidien de ces personnages est marqué par ce qu’Alice Goffman qualifie de harcèlement judiciaire. Plus encore, c’est l’existence de tous les habitants de la 6e rue (nom fictif que la sociologue donne au quartier de son enquête) qui est rythmée par les arrestations et de l’incarcération des jeunes hommes.

En effet, l’impact de l’incarcération massive que dénonce Alice Goffman est structurel et tous les aspects de la vie du quartier sont touchés par ce phénomène.

2. L’incarcération de masse des jeunes noirs américains

Principalement ethnographique, l’ouvrage d’Alice Goffman s’appuie néanmoins sur quelques données quantitatives qui montrent de manière édifiante que les jeunes noirs américains sont la cible d’un phénomène d’incarcération massif. Alors que les Noirs ne représentent que 13 % de la population américaine, ils forment 37 % de la population carcérale.

Cette nette disproportion raciale est doublée d’un déséquilibre de classe. En effet, 30 % des hommes noirs non diplômés font un séjour en prison avant l’âge de 35 ans et un « enfant sur quatre né en 1990 a vu son père emprisonné avant l’âge de quatorze ans » (p. 19).

Pour Alice Goffman, cette situation est le produit de l’histoire américaine de la seconde moitié du XXe siècle. Or, la coïncidence de deux processus interpelle : d’un côté, les années 1960 et 1970 voient les Noirs américains accéder à leurs droits civiques après des siècles d’esclavage puis de ségrégation ; de l’autre, c’est à partir des années 1970 qu’est lancée la « guerre contre la drogue ».

En effet, c’est par une politique visant à durcir les sanctions pour la possession, l’achat et la vente de drogues que l’État américain s’engage dans la construction d’un système pénal particulièrement répressif qui, selon Alice Goffman, est « sans précédent dans l’histoire et sans équivalent dans le monde » (p. 17). Ce système, qui aboutit donc à une incarcération massive (3 % de la population américaine est sous surveillance judiciaire), s’accompagne d’un bouleversement des stratégies policières et des moyens mis à la disposition des agents. Ainsi, Alice Goffman remarque que le nombre de policiers à Philadelphie a augmenté de 69 % entre 1960 et 2000.

En outre, le long déclin de la criminalité et de la violence observable à partir des années 1990 n’a pas adouci le système pénal américain. À l’inverse, cette décennie a été celle de l’adoption d’une « politique de tolérance zéro ».

Au durcissement répressif opéré par les gouvernements successifs s’ajoute une réforme des aides sociales qui diminuent progressivement. En de nombreux aspects, les jeunes noirs des ghettos américains se retrouvent dans une situation inextricable. Ils purgent très jeunes des peines parfois très lourdes qui minent leur scolarité, leur passage à l’âge adulte et leur accès à de premiers emplois.

Même lorsque leur histoire pénale débute par de petits délits, les conséquences sont profondes alors que de nombreux États américains privent définitivement ceux qui ont été condamnés du droit de vote, de l’accès aux emplois publics et du droit à l’obtention d’un logement social. La répression pénale tend donc à enfermer durablement les condamnés dans la précarité. Pour Alice Goffman, « la prison est devenue l’une des principales fabriques d’inégalités dans la société américaine » (p. 20).

3. Une fuite permanente

La politique répressive menée aux États-Unis depuis les années 1970 ne se limite pas à l’incarcération de ceux qui sont reconnus coupables de crimes ou de délits : ses effets sont structuraux et impactent profondément tous les aspects de la vie des quartiers comme la 69e rue de Philadelphie. Les personnages principaux de l’ethnographie menée par Alice Goffman sont préoccupés en permanence par la menace d’être arrêté, de sorte qu’ils forment ce que la sociologue nomme « une communauté en fuite ».

L’ouvrage s’ouvre sur le récit d’un incident révélateur des situations d’isolement causées par le parcours pénal des jeunes de la 6e rue. Après une partie de dés entre amis, Alex est agressé. Frappé à coup de crosse de revolver par son agresseur qui lui a écrasé la tête sur le sol, il est dans un état inquiétant. Mais, parce qu’Alex est en liberté conditionnelle, il est inconcevable pour lui de se rendre à l’hôpital.

En effet, les jeunes de la 6e rue savent qu’aller à l’hôpital – sans même parler de se rendre au commissariat ou au tribunal pour porter plainte – revient à courir un risque d’incarcération et nombreux sont ceux qui, pour soigner de graves blessures ou même pour assister à la naissance de leur enfant, sont directement passés de l’hôpital à la prison. L’exemple d’Alex, qui garde à vie les séquelles de son agression, montre en réalité un fait commun : l’expérience de la prison se prolonge dans la vie quotidienne. Un grand nombre de jeunes de la 6e rue vivent en permanence dans la peur d’être arrêtés, principalement pour deux raisons.

Premièrement, certains sont en liberté conditionnelle et tenus à des conditions extrêmement strictes comme l’interdiction de se trouver en état d’ivresse et l’obligation de respecter un couvre-feu. La violation de ces conditions entraîne l’édiction d’un mandat d’arrêt. Alice Goffman rapporte que, parmi les nombreuses personnes qu’elle a rencontrées, seul Alex est parvenu à aller au bout de sa liberté conditionnelle. Deuxièmement, de nombreux mandats d’arrêt sont émis à l’encontre de ceux qui ont manqué à l’obligation de se rendre au tribunal ou qui, à la suite d’une procédure, n’ont pas payé les frais de justice.

Une part importante des jeunes de la 6e rue se trouvent donc dans un état d’alerte constant qui les pousse à éviter non seulement la police, mais aussi toutes les institutions dans lesquelles ils sentent qu’ils pourraient être arrêtés.

4. Une culture de la fuite

L’un des intérêts de l’ouvrage d’Alice Goffman réside dans la manière avec laquelle elle inclue l’ensemble de la communauté de la 6e rue dans l’analyse des conséquences du système pénal américain. En effet, l’état de fuite permanent n’impacte pas seulement la vie des jeunes en proie à des problèmes judiciaires, mais a des répercussions sur la vie quotidienne de tous les habitants du quartier. D’abord, les catégorisations sociales à l’intérieur même de la communauté de la 6e rue sont fortement liées par la façon dont les individus se situent vis-à-vis du système pénal.

Alice Goffman dépeint plusieurs catégories. La dichotomie fondamentale s’opère entre les clean, ceux qui ne font l’objet d’aucun mandat et ont toutes les chances de demeurer en liberté à la suite d’un contrôle de police, et les dirty pour qui le moindre contact avec les autorités conduirait à une arrestation. La catégorie dirty se divise elle-même en deux ensembles : les hot qui font l’objet d’une recherche active par la police et les cool qui sont moins menacés.

Ceux qui ne sont pas concernés directement par la menace d’une arrestation sont également catégorisés en fonction de leurs attitudes vis-à-vis de ceux qui le sont. Les habitants du quartier peuvent ainsi être des riders, catégorie hautement valorisée de ceux qui font preuve de courage dans l’aide qu’ils apportent à ceux qui fuient la police, et les balance qui donnent des renseignements à la police.

Ce dernier ensemble (riders/balance) met l’accent sur l’impact qu’ont, sur l’ensemble de la communauté, les démêlés judiciaires de leurs proches ou voisins. Les relations sociales, en effet, sont conditionnées par cette situation. L’attitude de chacun face aux individus dirty constitue l’espace dans lequel s’éprouvent les relations amoureuses et familiales. Ainsi, les femmes sont souvent jugées en fonction de leurs efforts pour protéger un partenaire en fuite, pour leur fidélité lors de l’incarcération ou leur capacité à résister aux pressions qu’exerce sur elles la police à la recherche de son conjoint.

Lorsqu’un homme est incarcéré, la désignation de la personne, petite amie ou membre de la famille, qui s’occupera de ses affaires, est loin d’être anodine.

Dans le cas inverse, la dénonciation des individus recherchés est une ressource fréquemment utilisée, en dépit du désaveu social qui l’accompagne, par un rival qui veut se débarrasser de quelqu’un, par une petite amie désireuse de se venger ou, même, par un membre de la famille qui considère qu’un séjour en prison mettra un proche à l’abri d’une situation dangereuse. En cela, le système pénal traverse l’ensemble des relations sociales dans la 6e rue.

5. Un harcèlement policier

Par son ethnographie qui adopte le point de vue des jeunes de la 6e rue, Alice Goffman dénonce ce qui constitue un véritable harcèlement d’une police qui ne cesse de perfectionner ses méthodes.

Outre la dénonciation des agressions répétées lors des arrestations en pleine rue, la sociologue utilise sa propre expérience pour montrer la violence de certaines pratiques. Arrêtée et interrogée par la police à la recherche d’un de ses compagnons, elle raconte les pressions que les agents ont exercées sur elle et la manière dont, à plusieurs reprises, ils usent d’insultes à caractère sexuel pour commenter sa présence auprès de jeunes noirs recherchés par la police. La violence physique et morale qu’exerce la police sur les individus recherchés et leur entourage ne se fait pas uniquement sentir dans des situations où elle s’exprime de manière particulièrement visible. Ce qui marque surtout le harcèlement, c’est l’omniprésence de la police depuis le tournant des années 1990 quand, notamment, elle commença à utiliser des programmes statistiques pour mesurer la performance des agents et les dota de tout un appareil technique et informatique pour multiplier les arrestations.

La police a accès aux dossiers de Sécurité sociale, aux factures de gaz et d’électricité, aux registres d’hôpitaux et utilise un logiciel de cartographie des individus recherchés dont Alice Goffman affirme que l’idée est née chez un agent du FBI « après avoir vu un documentaire sur la Stasi » (p. 41).

D’autre part, la plupart des villes américaines ont créé une brigade chargée de l’application des mandats d’arrêt qui traque activement les individus recherchés, quelle que soit l’importance du délit. Quant à l’usage de la violence, il est ouvertement assumé lors des entretiens menés par la sociologue auprès des agents de police qui se réfère à « un usage raisonnable de la force » (p. 102). Selon Alice Goffman, la pression qu’exerce la police se fait sentir sur l’ensemble de la communauté. Pour elle, « l’approche extrêmement répressive de la lutte contre la criminalité finit par être contre-productive, car elle crée des types de criminalité entièrement nouveaux » (p. 259). Ce que cible la sociologue, c’est notamment la création d’un marché des protections et des privilèges, institué par d’autres membres de la communauté à destination de ceux qui tentent d’échapper à la surveillance policière.

Ces individus, par leur action, se livrent eux-mêmes à une pratique illégale et risquée. De manière plus générale, l’ensemble des proches des personnes recherchées sont poussées dans l’illégalité lorsqu’ils tentent de protéger leurs conjoints et des membres de leur famille. Aussi, pour Alice Goffman, « il devient impossible de déterminer dans quelle mesure la criminalité suscite un durcissement des mesures policières, ou si ce sont ces mesures qui contribuent à un climat de violence et d’inégalité » (p. 259).

6. Une ethnographie de la 6e rue

L’ouvrage d’Alice Goffman est le fruit d’un long travail de terrain au cours duquel la sociologue a dû surmonter diverses difficultés. À travers une « note méthodologique », elle revient sur le récit de son ethnographie, celle d’une jeune femme blanche venue d’un milieu privilégié, et explicite comment son identité a influencé la constitution de ses données. Ce récit méthodologique est d’abord celui de l’établissement de relations avec différents personnages dont la rencontre transforme progressivement l’objet même de la recherche d’Alice Goffman. C’est avec la rencontre de Mike, jeune homme respecté de la 6e rue, que l’ethnographie connaît un tournant décisif. Auprès de lui, puis de ses amis, la sociologue fait l’expérience directe de leurs démêlés judiciaires et se trouve confrontée à un monde dont elle ne connaît pas les codes.

Trouver sa place dans la 6e rue nécessite d’abord pour elle d’acquérir des connaissances pratiques nécessaires à la vie quotidienne dans le quartier et à la confrontation avec l’appareil judiciaire. Sa compréhension progressive de ce nouvel environnement et, surtout, sa présence quotidienne dans la 6e rue lui permettent d’accomplir son but : « devenir une petite souris » (p. 303).

En réalité, la méthode exposée par Alice Goffman est manifestement variable. Passant d’une recherche d’invisibilité à une observation participante, les stratégies employées par la sociologue sont moins une posture, c’est-à-dire une stratégie raisonnée, que la conséquence de la place que lui accordent les membres du quartier. Les différentes manières par lesquelles Alice Goffman a pu trouver une place dans la 6e rue ont eu, en retour, d’importantes conséquences sur son identité, si bien qu’elle considère son travail de terrain comme la source de ses difficultés à s’intégrer à la vie universitaire, blanche et aisée, de Princeton. Les questions de race et de genre sont centrales dans le retour réflexif que la sociologue fait sur son travail de terrain. La couleur de peau lui est apparue, selon une perspective constructiviste, comme relative aux contextes et aux relations entretenues avec les différentes personnes.

Bien qu’irrémédiablement blanche aux yeux de l’entourage élargi de ses relations, elle a dû, pour son intégration, acquérir quelques codes culturels lui permettant d’atténuer auprès de ses amis la différence de sa couleur de peau. De même, il était nécessaire pour Alice Goffman d’apparaître comme étant d’un « genre neutre et asexué » (p. 293) afin d’évoluer dans un univers masculin qui demandait de s’écarter stratégiquement des « canons de beauté et de féminité » (p. 310) du quartier. D’une certaine manière, le thème de la fuite, au centre de l’ouvrage, est lui-même tributaire de la place de la sociologue sur son terrain. En effet, n’ayant pas accès à des pans entiers de la vie des jeunes de la 6e rue — par exemple, la vente de drogue où encore la vie en prison — la légitimation de sa présence s’est construite autour de l’acquisition des techniques d’esquive et de l’accompagnement de ses relations face à leurs problèmes pénaux.

7. Conclusion

La vie des jeunes hommes noirs de la 6e rue est marquée par leurs démêlés avec la justice et une surveillance qui s’exerce non seulement sur tous les aspects de leur vie sociale, mais également sur celle de leur entourage.

Par une longue ethnographie minutieusement restituée, et qui prend parfois la forme d’un roman, Alice Goffman entraîne le lecteur dans leur quotidien. Elle montre comment les relations sociales, amicales, amoureuses et familiales, se développent au fil des arrestations et dans un effort sans cesse répété pour fuir la police.

C’est toute une communauté qui est « en fuite » et se trouve plongée dans un profond isolement. Clean ou dirty, tous les habitants de la 6e rue sont confrontés, dès le plus jeune âge et tout au long de leur vie, à une surveillance policière de chaque instant.

Plus encore que l’ethnographie d’une communauté enfermée dans la précarité, l’ouvrage porte une accusation globale sur le système américain, notamment en réemployant le terme de ghetto, tombé en désuétude depuis plusieurs années, et en présentant le ghetto américain comme « l’un des derniers régimes répressifs de notre époque » (p. 265).

8. Zone critique

L’art de fuir, premier ouvrage d’Alice Goffman, a connu une vie mouvementée que commente Didier Fassin en postface. D’abord, il a rencontré un grand succès, rare pour un ouvrage de sciences sociales, qui tient en grande partie de la qualité d’écriture de la sociologue qui retranscrit six années d’ethnographie auprès d’une communauté peu visible et difficile d’accès.

Cependant, il a été, dans un second temps, l’objet de nombreuses critiques qui ont accusé Alice Goffman d’avoir romancé certains passages de l’ouvrage. Plus graves encore, certaines participations de la sociologue ont été jugées illégales, notamment lorsqu’elle raconte avoir accompagné un groupe de jeunes dans une expédition punitive. Enfin, la police s’est défendue en mettant en cause la véracité de certains propos et, en particulier, en niant la pratique consistant à consulter les registres des hôpitaux.

À la suite de cette polémique, qui montre un acharnement étonnant dont Fassin n’hésite pas à dire qu’elle n’est pas étrangère à la volonté d’attaquer un nom de famille célèbre de la sociologie, Alice Goffman s’est défendue des quarante-cinq points qui lui ont été reprochés et de nombreuses imprécisions ont été gommées lors de la seconde édition. Il convient, encore avec Fassin, de rappeler qu’il s’agit là du premier ouvrage d’une jeune sociologue.

Toutefois, son intérêt est grand tant pour la qualité de la restitution d’une ethnographie difficile — rappelant ainsi le travail de Philippe Bourgois auprès des vendeurs de crack dans le Spanish Harlem de New York — que pour sa contribution à l’analyse du phénomène d’incarcération de masse. Sur ce dernier, des ouvrages de Loïc Wacquant offriront notamment un éclaircissement théorique important.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– L’art de fuir, Paris, Seuil, 2020.

Autres pistes– Philippe Bourgois, En quête de respect. Le crack à New York, Seuil, 2001. – Oscar Lewis, La Vida. Une famille portoricaine dans une culture de pauvreté, Gallimard, 1969.– Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, Éditions Raisons d’agir, 1999.– Loïc Wacquant, Parias urbains. Ghetto, banlieues, État. Une sociologie comparée de la marginalité sociale, La Découverte, 2007.

© 2020, Dygest