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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Femmes, race et classe

de Angela Davis

récension rédigée parThéo JacobDocteur en sociologie à l'EHESS, chercheur associé aux laboratoires PALOC (IRD-MNHN) et CRH (EHESS)

Synopsis

Société

Dans cet essai, Angela Davis réalise une histoire du mouvement féministe aux États-Unis. Du XIXe au XXe siècle, elle montre que les luttes pour les droits des femmes ont été affectées par les inégalités sociales et raciales qui structurent la société américaine. Sur ce terreau, les femmes afro-américaines ont bâti une culture égalitariste, inconnue des femmes anglo-saxonnes. Afin de rompre avec les structures racistes et patriarcales du capitalisme, elle propose de repenser les liens entre socialisme, antiracisme et féminisme.

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1. Introduction

Que savons-nous de l’histoire des États-Unis ? Avons-nous déjà entendu parler de Sarah Moore Grimké (militante abolitionniste), Sojourner Truth (militante abolitionniste noire), Susan Anthony (cofondatrice du mouvement des suffragettes aux États-Unis) ou Lucy Parsons (anarchiste afro-américaine) ? En vérité, la première puissance mondiale n’est connue qu’à travers les faits d’armes de sa population masculine : les pères fondateurs de l’Indépendance, la conquête de l’Ouest, le mouvement pour les droits civiques de Martin Luther King... Tous ces récits oublient le rôle des femmes dans la naissance de la nation américaine.

Dans un pays bouleversé par l’effervescence révolutionnaire des années 1970, Angela Davis, jeune enseignante à l’Université de San Diego, offre, avec la parution de Femmes, race et classe en 1981 une nouvelle approche de l’histoire nationale, en déplaçant son regard du côté de la population féminine. Selon elle, « l’historien ou l’historienne » qui orientera ses recherches sur les femmes américaines – et en particulier sur les femmes noires – « rendra un service inestimable à l’histoire » (p. 10).

Mais comment entreprendre une histoire de la condition féminine dans un pays marqué du sceau des inégalités sociales et raciales ? En effet, « il faut à la fois parler des femmes blanches qui travaillaient sur les machines pour des salaires de misère, et des femmes noires qui connaissaient les rigueurs de l’esclavage » (p. 160). On ne peut pas non plus oublier ces « femmes d’intérieur », symboles de la classe moyenne et de la bourgeoisie blanche. En chercheuse militante, Angela Davis propose donc une histoire du genre féminin, qui n’occulte ni la lutte des classes ni l’héritage esclavagiste.

2. La femme noire dans le système esclavagiste

Le système esclavagiste a créé une différence fondamentale entre « femmes noires » et « femmes blanches ». À l’exception de la main-d’œuvre ouvrière qui travaille dans les ateliers de tissage à partir du XIXe siècle, la femme blanche est reléguée à la sphère domestique. Avec la révolution industrielle, elle se voit confier la responsabilité du foyer, pendant que l’homme travaille à l’extérieur. Cette répartition des tâches est propre à la société anglo-saxonne. De son côté, l’esclavage n’opère aucune distinction de genre : chaque être humain est une unité de travail. « Tout comme les garçons en âge de travailler, les filles devaient creuser la terre, cueillir le coton, couper la canne à sucre et récolter le tabac. » (p.10) Contrairement à sa « sœur blanche », l’esclave noire passe donc l’essentiel de son temps à l’extérieur. Évidemment, la femme esclave est soumise à un « double fardeau » : en plus de son travail aux champs, sa « fonction reproductrice » est essentielle à la viabilité économique de l’exploitation. De plus, le viol est une pratique courante, permettant au maître ou au garde d’esclaves d’affirmer sa position de domination. Néanmoins, la procréation n’est pas conçue comme une activité primant sur la production. Quelle soit enceinte ou qu’elle ait récemment accouchée, la femme esclave est soumise à une logique de rendement : elle sera malgré tout envoyée au champ ! Même après l’abolition de l’esclavage en 1865, une telle organisation du travail continue d’influencer la vie sociale des afro-descendants. En 1890, sur 2,7 millions de femmes afro-américaines, 38,7 % travaillent encore dans l’agriculture comme métayères, fermières ou ouvrières agricoles. En 1940, près de 60 % d’entre elles travaillent hors de leur foyer comme employées domestiques. Pour ces femmes, contraintes de travailler pour des salaires de misère, « la fin de l’esclavage ne reste qu’une abstraction vide de sens » (p.70). Néanmoins, cette répartition du travail a façonné une culture égalitaire dans les rapports hommes-femmes.

3. De l’« égalité négative » à l’« égalitarisme positif »

Le système esclavagiste a contribué à diminuer les distinctions de genre. En considérant les esclaves – hommes, femmes et enfants – comme une masse homogène, l’esclavage aurait ainsi découragé la phallocratie chez les esclaves. Le pouvoir patriarcal étant associé au privilège de la race blanche, il fallait endiguer la domination masculine au sein des communautés afro-américaines. Ainsi, l’état civil de la plantation enregistrait le nom de la mère, mais il omettait celui du père. Cette configuration sociale a encouragé la naissance d’une égalité homme-femme, inconnue des communautés anglo-saxonnes.

« Dans les limites de la famille et de la vie communautaire, les Noirs ont réussi une chose prodigieuse. Ils ont transformé l’égalité “négative”, née d’une égalité dans l’oppression, en égalitarisme positif dans leurs rapports sociaux. » (p. 18) En effet, la femme noire, qui est à la fois une force productive et reproductive, se voit conférer un rôle essentiel dans la survie du groupe. Selon Angela Davis, elle bénéficie d’une légitimité supplémentaire dans l’organisation communautaire, du fait de son statut privilégié reconnu par ses homologues masculins. Les femmes noires dérogent donc aux codes traditionnels de la féminité. « Parce que l’égalité sexuelle dans le travail les épuisait physiquement, elles bénéficiaient d’une plus grande égalité dans leur communauté d’esclaves que leurs sœurs blanches, qui étaient “maîtresses de maison” » (p. 161). Loin de l’image douce et effacée de la « femme de foyer », les afro-descendantes se seraient vues léguer « un héritage de dur labeur, d’autonomie, [...] de ténacité, une volonté d’égalité » (p. 21). Pour l’auteure, cet héritage a apporté une contribution essentielle aux combats pour le droit des femmes menés sur le sol états-unien.

4. L’abolitionnisme et la naissance d’un « féminisme blanc »

Les horreurs de l’esclavage ne sont pas étrangères à la prise de conscience féministe qui naît aux États-Unis en pleine guerre de Sécession (1861-1865). Comme le montre également la politiste Françoise Vergès, les premières revendications féministes naissent de l’analogie constatée entre la situation des femmes et celle des esclaves. Tandis que les États « esclavagistes » du Sud s’opposent aux États « abolitionnistes » du Nord, les premières voix pour les droits des femmes se font entendre. Les femmes blanches issues de la classe moyenne ont ainsi recours à la métaphore de l’esclavage pour décrire leur oppression.

Ces dernières jouent un rôle prépondérant dans le mouvement abolitionniste. « En refusant l’esclavage, elles [protestent], ouvertement ou implicitement, contre leur exclusion de l’arène politique » (p. 32). La « Convention internationale contre l’esclavage » organisée à Londres en 1840 constitue d’ailleurs un moment fondateur du mouvement féministe américain. De retour aux États-Unis, les participantes s’organisent pour lier la défense de leurs droits à la cause abolitionniste. En 1866, Lucy Stone et Susan B. Anthony créent l’Association américaine pour l’égalité des droits (AERA) qui réunit les militants anti-esclavagistes et les « suffragettes » qui militent pour le droit de vote féminin.

Cette alliance se renforce au lendemain de la guerre de Sécession. « Aidées par leurs sœurs blanches, les femmes noires jouèrent un rôle essentiel dans l’édification de nouveaux bastions. [...] Leur unité et leur solidarité ont porté l’une des plus belles promesses de notre histoire » (p. 77). En effet, durant cette période, les luttes contre le racisme et le sexisme se renforcent mutuellement. Imprégnés par l’esprit des « suffragettes », les clubs de femmes noires militent à leur tour en faveur du droit de vote. Néanmoins, cette convergence n’est que momentanée ; rapidement, les inégalités sociales et raciales de la société américaine brisent l’unité du mouvement.

5. Le poids des inégalités sociales et raciales

Les 19 et 20 juillet 1848, la Convention de Senecca Falls rassemble suffragettes et militants abolitionnistes. Organisée dans l’État de New-York, cette conférence affirme le droit pour les femmes d’accéder à une citoyenneté pleine et entière. Elle se conclue sur la « Déclaration des sentiments », qui imite la Déclaration d’indépendance américaine de 1776.

Néanmoins, ce texte ignore l’oppression spécifique des ouvrières blanches et des esclaves noires. Cette réticence du mouvement féministe à considérer les inégalités de race et de classe va continuer à s’affirmer. À la fin du XIXe siècle, le racisme s’étend à tous les segments de la société américaine. Dans les États du sud, où l’abolition a été vécue comme une véritable humiliation, de nouvelles lois ségrégatives sont mises en place, tandis que les émeutes et les lynchages racistes se multiplient. La défense des intérêts de la classe moyenne blanche devient alors la priorité des « suffragettes ». Afin de convaincre les représentants politiques et les électeurs du Sud, le mouvement féministe américain adopte « des thèses racistes basées sur un esprit de classe » (p.82). Le vote des femmes blanches est promu comme un moyen d’assurer la suprématie de la « race anglo-saxonne » ; l’accès des Américaines à la citoyenneté empêcherait ainsi les noirs d’accéder au pouvoir politique.

Les « suffragettes » défendent également l’idée d’un vote censitaire : seuls les américains disposant d’un certain degré de fortune – et donc d’instruction – devraient avoir le droit de participer aux élections. Pour la bourgeoisie blanche, il s’agit ainsi d’ « assujettir les trois grandes catégories composant la classe ouvrière américaine : les Noirs, les immigrants et les Blancs incultes » (p. 82).

Cette « idéologie bourgeoise » ressurgit dans les années 1970. À l’instar des « suffragettes » qui s’étaient rangées du côté des théories racistes, les militantes du droit à l’avortement présentent la contraception comme un moyen d’endiguer la prolifération de la misère et la disparition de la race blanche. « Ce que les privilégiées réclamaient comme un “droit” devenait pour les pauvres un “devoir” » (p. 146).

Sur fond de politique eugéniste, on assiste à des campagnes de stérilisation – dont 43 % sont pratiquées sur des femmes noires. Du XIXe au XXe siècle, le mouvement féministe n’a donc fait que reproduire les discriminations de classe et de race qui irriguent la société américaine. C’est pourquoi les droits des femmes doivent être dorénavant pensés conjointement à la lutte contre le capitalisme.

6. Sexisme et racisme, des composantes du capitalisme

Les positions réactionnaires du mouvement féministe américain sont les conséquences de sa connivence le capitalisme. C’est donc du côté du prolétariat qu’il faut chercher des solutions au racisme et au sexisme. L’auteure expose ainsi que, dès les années 1820, « les ouvrières blanches avaient largement mérité le titre de pionnières dans le mouvement des femmes » (p. 42). Si leurs combats furent ignorés par les « suffragettes », le mouvement ouvrier fut l’un des principaux creusets de la lutte pour l’égalité des droits. Dès 1900, le Parti socialiste américain est la seule organisation politique à défendre le droit de vote des femmes. Quelques années après sa fondation en 1919, le Parti communiste entame lui aussi un large chantier de réflexion sur la question du racisme aux États-Unis. « L’idéologie bourgeoise [...] possède le pouvoir [...] de réduire les horribles cris de la souffrance humaine à des murmures à peine audibles avant d’imposer le silence » (p. 85). Viols et lynchages sont les conséquences d’une organisation sociale promue par le modèle capitaliste. C’est une manière pour la « classe blanche dirigeante » de réaffirmer son pouvoir, lorsque son autorité est contestée. Reprenant les analyses de Friedrich Engels et de Karl Marx, l’auteure affirme que le développement de la propriété privée explique tant l’oppression de l’esclave que celui de la femme au foyer. Mais pour Angela Davis, une fois l’esclavage aboli, la société blanche capitaliste entre dans une nouvelle phase de son développement. La « femme de la classe moyenne », jusqu’alors assignée à résidence, intègre le monde de l’entreprise, quand les afro-descendantes, dont les ancêtres travaillaient dans les champs de coton, deviennent à leur tour employées de maison. L’abolition du travail domestique pour les femmes issues des classes privilégiées renforce l’exploitation de leurs sœurs défavorisées. « Les femmes sont donc particulièrement concernées par le combat du socialisme ». Seule la suppression du « règne du profit économique » pourra garantir la remise en cause des inégalités sexuelles et raciales.

7. Conclusion

Dans cet essai, Angela Davis réalise une histoire du féminisme américain. Loin de constituer un mouvement homogène, ces luttes ont été déterminées par leur origine sociale et raciale. À travers l’analyse comparative, l’auteure montre que l’esclavage a façonné un rapport homme-femme plus égalitaire chez les afro-américains, quand les revendications féministes de la classe moyenne se sont imposées aux dépens des femmes prolétaires ou issues des minorités raciales. Ces intérêts antagonistes sont intrinsèquement liés aux structures du capitalisme : pour l’auteure, l’émancipation des femmes passe donc nécessairement par le socialisme ! Cet ouvrage témoigne d’une grande actualité. À l’heure où les mouvements sociaux se montrent particulièrement divisés, l’auteure rappelle la nécessité d’articuler antiracisme, féminisme et anticapitalisme, afin de faire naître de nouvelles solidarités. Un leitmotiv aujourd’hui repris par le mouvement contre les violences policières, Black Lives Matters, aux États-Unis.

8. Zone critique

Le marxisme revendiqué d’Angela Davis a freiné sa reconnaissance universitaire. Aux États-Unis, son engagement révolutionnaire lui a même valu d’être condamnée à mort en 1972, avant d’être acquittée face à la pression internationale. Accusée de soutenir l’Union soviétique, cette militante a subi la persécution politique du gouvernement américain. Néanmoins, la politiste afro-américaine connait aujourd’hui une nouvelle postérité, tant en Amérique qu’en Europe. Plébiscitée par des auteures de premier plan telles que Françoise Vergès ou Elsa Dorlin, elle est l’une des principales inspiratrices du « féminisme décolonial ». Par ailleurs, sa pensée fait écho aux nouveaux mots d’ordre en vogue dans les sphères militantes – tels que l’« intersectionnalité » ou la « convergence des luttes ». Face à la résurgence d’un féminisme occidental et bourgeois, centré sur l’identité et la peur de l’Islam, cet ouvrage offre des clés indispensables pour penser les luttes de demain !

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Femmes, race et classe, Paris, Éditions des Femmes-Antoinette Fouque, 2018 [1981].

De la même auteure– Femmes, culture et politique, Paris, Messidor-Éditions Sociales, 1989. – Les Goulags de la démocratie : réflexions et entretiens, Paris, Éditions Au Diable Vauvert, 2006.

Autres pistes :– Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, Paris, Éditions La fabrique, 2010. – Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités : introduction à la théorie féministe, Paris, PUF, coll. « Philosophies », 2008.

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