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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La Création des identités nationales

de Anne-Marie Thiesse

récension rédigée parAlexandre KousnetzoffAncien élève de l'IEP de Paris.

Synopsis

Histoire

Les identités nationales sont des faits de culture, et non pas des faits de nature. Il s’agit de constructions humaines, élaborées de manière volontariste à partir du XVIIIe siècle et tout au long des XIXe et XXe siècles. Anne-Marie Thiesse part dans cet ouvrage à la recherche des jalons de cette construction dans l’histoire européenne des deux derniers siècles.

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1. Introduction

Les identités nationales sont, éminemment, des constructions. Elles ne surgissent pas de la nuit des temps, déjà armées et casquées comme Minerve sortant de la cuisse de Jupiter. Seule une dangereuse illusion d’optique peut nous laisser croire le contraire.

Cette illusion d’optique, c’est celle véhiculée et entretenue par l’enseignement national, public, de masse tout au long du XIXe siècle en Europe, un siècle qui a vu l’apogée de l’idée nationale sur le continent, ainsi que pendant la plus grande partie du XXe siècle.Partout, de la Suède à la Bulgarie, de la Grande-Bretagne à l’Allemagne, de la Grèce à l’Estonie en passant par la France et la Russie, des marqueurs d’identité ont été mis en place, afin de singulariser chaque peuple, chaque nation parmi tous les peuples et toutes les nations du continent européen.

Voilà pourquoi Anne-Marie Thiesse est partie à la recherche de tous les artefacts de l’identité des principaux pays européens, de l’élaboration des langues nationales aux costumes régionaux, de la littérature des origines aux épopées dites barbares, de la conception des musées d’ethnographie à l’invention de l’histoire nationale.

2. Naissance des nations

L’histoire officielle est un mauvais guide pour prendre connaissance, avec un minimum de vérité et de fiabilité, des origines des nations modernes. Ces dernières, en effet, et contrairement à ce que proclament les annales autorisées de chaque pays européen, ne se perdent pas dans la nuit des temps.

Aussi la constitution progressive des territoires actuels des pays européens au gré des conquêtes et des alliances ne représente-t-elle en aucun cas la genèse des nations modernes. Cette construction lente et mouvementée n’est que la chronique des royaumes et autres États de la période d’Ancien Régime.

La nation véritable et authentique naît à un moment extrêmement précis de l’histoire, « lorsqu’une poignée d’individus déclare qu’elle existe et entreprend de le prouver » (p. 11). Pour la France, cela fait remonter l’existence de la nation à la Révolution de 1789, et en aucun cas avant cette date et cet événement fondateur.

Il n’existe donc pas de nation au sens moderne, c’est-à-dire avant tout politique, et faisant découler la souveraineté du peuple, avant le XVIIIe siècle. Pour prendre un exemple extra-européen, la nation américaine, portée sur les fonts baptismaux en 1776, date elle aussi du XVIIIe siècle. Nulle part au monde, pas plus en Europe que sur les autres continents, on ne trouvera de nation au sens moderne du terme attestée avant l’époque du siècle des Lumières. Et encore à l’extrême fin de ce dernier d’ailleurs.

Car la nation s’inscrit dans une révolution idéologique issue, justement, de la philosophie du siècle des Lumières. Ainsi, elle est essentiellement conçue comme une communauté élargie unie par des liens abstraits qui dépassent les liens que reconnaissaient les anciennes sociétés, ou sociétés d’Ancien Régime : la sujétion à un même souverain, l’appartenance à une même religion ou à un même état social (les « ordres » de l’Ancien Régime). La nation, en conclusion, est distincte du monarque (et très souvent antagoniste, comme le prouvera à l’envi la Révolution française) et est indépendante des aléas de l’histoire dynastique ou militaire.

3. Qu’est-ce qu’une nation ?

Mais, concrètement, qu’est-ce qu’une nation ? Anne-Marie Thiesse rappelle la définition de Renan : « L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours ». Formule dans laquelle on veut souvent voir la marque d’une conception de la nation qui serait spécifiquement française. Ainsi, la « nation France » ne serait pas ethnique ou organique, au contraire d’autres nations européennes, la nation allemande par exemple.

C’est cependant oublier qu’il existe un préalable à cette affirmation. Ainsi, pourquoi les Provençaux et les Comtois, les Bretons et les Berrichons, les Lorrains et les Auvergnats, les Normands et les Gascons, les Angevins et les Béarnais, les Corses et les Alsaciens seraient-ils, « naturellement » en quelque sorte, appelés à renouveler jour après jour le plébiscite de la nation française, et pas les Piémontais et les Andalous, les Tyroliens et les Bavarois, les Liégeois et les Frisons ?

Car ceux qui citent le plus à propos, et souvent hors de propos d’ailleurs, cette phrase de Renan, la retirent de son contexte et oublient (à dessein ?) de citer la partie du discours de Renan sur la nation qui rend l’ensemble complet aux yeux de son concepteur. Ainsi, pour Renan, la nation, c’est également « un riche legs de souvenirs » ; « comme l’individu, c’est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements », l’auteur précisant même que « le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes ».

L’objet du plébiscite est donc à présent plus pleinement et plus précisément compréhensible. Ce qui est plébiscité dans la nation, c’est avant toute chose un héritage, à la fois symbolique et matériel. La nation est donc avant tout culturelle, avant de se « déverser », si l’on peut s’exprimer ainsi, dans le champ politique.

4. La formation identitaire de la nation

Ainsi, tout le processus de formation identitaire dans chaque pays européen a consisté à déterminer le patrimoine de chaque nation et à en diffuser la religion. Car appartenir à la nation, c’est être l’héritier d’un patrimoine à la fois commun et indivisible, le connaître et lui vouer un culte.

C’est la première étape, la plus difficile, de la constitution des nations. En effet, comme le rappelle Anne-Marie Thiesse, aucun ancêtre n’avait laissé de testament indiquant ce qu’il souhaitait transmettre à ses descendants des siècles à venir. D’autant plus qu’il faut sélectionner ceux des ancêtres que l’on accepte de retenir, les ancêtres « avouables », en quelque sorte.Enfin, et c’est là la tâche la plus ardue, il faut trouver d’hypothétiques ancêtres communs aux Provençaux et aux Normands (aux Souabes et aux Poméraniens en Allemagne, aux Lombards et aux Siciliens en Italie). En France, cela donnera bien entendu le très célèbre « nos ancêtres les Gaulois ».

Voilà pourquoi, pour faire advenir la nation et l’âge national, il faut faire plus qu’inventorier. Il faut, proprement, inventer, faire preuve d’une créativité de tous les instants, qui ne doit jamais se relâcher ni pouvoir être prise en défaut.

Ce sera la tâche de tous les compilateurs de ballades, chansons de geste, épopées, récits fondateurs des temps légendaires, contes immémoriaux… Toute une activité littéraire fébrile qui débutera en Grande-Bretagne (et particulièrement en Écosse) et en Allemagne au XVIIIe siècle et qui, au siècle suivant, fera l’objet d’une quête incessante dans tous les pays européens sans exception. Dans la plupart des cas en effet, sinon tous, ces prétendues transcriptions sont bien plutôt des créations, souvent quasiment ex nihilo.

À partir du milieu du XIXe siècle enfin, à l’âge classique des nations en quelque sorte, les expositions universelles (à Londres en 1851, 1862 et 1908, à Paris en 1855, 1867, 1878, 1889 et 1900, à Vienne en 1873, à Bruxelles en 1897 et 1910, pour ne citer que les plus importantes) deviennent les « hauts lieux de l’exhibition identitaire », pour reprendre l’expression d’Anne-Marie Thiesse. C’est dans ce cadre pacifique, épris de progrès scientifique et technique comme de performance commerciale, que s’organisent les rivalités entre nations sur le contenu identitaire propre à chacune d’entre elles.

5. Déclinaisons de l’âme nationale

Pour autant, ce qu’il importe avant tout de garder présent à l’esprit, c’est que la fabrication collective et progressive des identités nationales ne procède pas d’une matrice unique. C’est même tout le contraire. Puisqu’en effet le sociologue Orvar Löfgren, cité par l’auteur, évoque à ce propos une sorte de kit en « do-it-yourself ».

De quoi s’agit-il ? En l’occurrence, d’une déclinaison de « l’âme nationale » autant que d’un ensemble de procédures nécessaires à son élaboration.

Aussi bien est-il indispensable à présent d’établir la nomenclature limitative des éléments, aussi bien symboliques que matériels, que doit présenter toute nation digne de ce nom. Une histoire faisant mieux qu’établir, prouvant la filiation avec les grands ancêtres, tout d’abord. Puis une série de héros incarnant les vertus nationales au suprême degré (pour la France Vercingétorix, Charlemagne, saint Louis, Jeanne d’Arc…).

Mais aussi tout un ensemble de ce que l’on pourrait nommer les « artefacts de l’identité nationale » : des monuments culturels, un ou plutôt des folklores, des hauts lieux et des paysages typiques, une ou des mentalités particulières, des représentations officielles (drapeau, hymne) ainsi que des identifications pittoresques (costumes, spécialités culinaires, animal et/ou végétal emblématique).Enfin il est un élément absolument déterminant dans la définition de « l’âme nationale » : la langue. La France a la particularité de disposer d’un idiome qui, depuis des siècles, est une langue littéraire de toute première importance.

Pour autant, il est indispensable de rappeler qu’à la veille de la Révolution de 1789, la grande majorité des Français ne parlaient pas français. C’est l’enseignement gratuit, laïc et obligatoire entré en vigueur progressivement à partir du début des années 1880 qui « unifiera » linguistiquement le pays. Auparavant, seules les élites sociales faisaient couramment usage du français comme langue du quotidien.

6. La naissance des langues nationales

Au chapitre des langues, Anne-Marie Thiesse consacre de longs et passionnants chapitres à l’émergence des langues nationales en Europe.

Ainsi de la lente et difficile affirmation du finnois face au suédois en Finlande, ou encore du tchèque face à l’allemand en Bohême. L’auteur fait mention d’une lutte du même ordre en Estonie, où seuls les paysans les plus défavorisés parlaient uniquement l’estonien, face à la langue « officielle », l’allemand, idiome national de fait, avant que le russe ne s’impose avec la russification entreprise à partir du règne de l’empereur Alexandre III.

Dans un registre proche, l’auteur aborde également la quasi-création de langues comme le slovène, le bulgare, le serbo-croate ou le roumain au XIXe siècle.

Enfin, Anne-Marie Thiesse consacre de très éclairantes lignes à la lutte qui opposa, en Grèce, toujours au XIXe siècle, deux versions du grec moderne, la « kathaveroussia » (ou « voie épurée », la langue cultivée des élites) et le démotique (le grec simplifié populaire), comme version officielle de la langue du pays qui venait d’accéder à l’indépendance politique. C’est le démotique qui l’emporta, et qui jusqu’à aujourd’hui constitue ce que l’on nomme le « grec moderne ».

7. Nation et adhésion collective

La nation, comme le rappelle Anne-Marie Thiesse, naît donc « d’un postulat et d’une invention » (p. 14). Mais seule une adhésion collective à cette fiction peut lui donner vie.

Ainsi les succès dans les tentatives de constructions nationales sont-ils le fruit d’un prosélytisme soutenu, incessant, mis en œuvre essentiellement au travers de l’enseignement primaire et secondaire obligatoire.

Ces normes inculquées de manière incessante à ceux qui de sujets deviennent citoyens leur enseignent très précisément ce qu’ils sont, leur assignent comme devoir suprême de se conformer à cette norme nationale édictée et les encourage à diffuser, à leur tour, ce savoir collectif dont ils sont devenus les dépositaires.

Aussi le sentiment national n’est-il spontané qu’à condition d’avoir été préalablement parfaitement intériorisé. En d’autres termes, le sentiment national n’est jamais spontané, c’est-à-dire fait de nature. Il faut qu’il ait été enseigné, transmis, à la fois dans la famille et à l’école.

À ce titre, les tentatives les plus réussies dans l’édification d’une nation ne sont-elles pas l’œuvre des pays que l’on ne qualifie de « grands pays » que, justement, parce que la construction nationale y est plus réussie, plus poussée, plus parachevée qu’ailleurs ?

La France au premier chef, suivie d’autres nations européennes : la Grande-Bretagne, qui peut légitimement être considérée comme la deuxième « nation historique » (selon certains critères, elle pourrait même être la première), puis l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie. Certains « petits pays » européens (la Belgique ou, plus encore, la Suisse) n’étant d’ailleurs pas en reste dans ce processus de construction identitaire.

8. Conclusion

Anne-Marie Thiesse finit par remarquer que la construction des identités nationales n’a pas été liée ou associée à une forme de gouvernement précise. La Révolution française de 1789 a conféré à la nation une souveraineté absolue et fait de la République son expression politique privilégiée. Pourtant, dans les monarchies européennes (c’est-à-dire tous les pays du continent à l’exception de la France et de la Suisse), la nation émergente est bel et bien parvenue à l’existence étatique dans le cadre de l’hérédité.

En effet, dans tous ces pays, y compris dans les nouveaux pays d’Europe orientale (Grèce, Bulgarie, Serbie, Roumanie) où des monarchies « artificielles », dans ce sens qu’elles n’étaient pas légitimés par l’histoire, ont été créées de toutes pièces, le monarque est devenu au fil de temps le symbole, l’incarnation de la nation, et non plus le souverain détenteur suprême du pouvoir politique qu’il était dans les sociétés d’Ancien Régime.

9. Zone critique

Le principal reproche que l’on peut adresser à cet ouvrage tient à ce que le cas de la France n’est quasiment pas traité. Pas de grande synthèse complète dans ce livre sur la création de l’identité nationale dans notre pays. Pourtant, s’il est une contrée dans laquelle la construction nationale a été volontariste, de par la Révolution de 1789, c’est bien la France. On peut d’ailleurs avancer sans risque d’erreur que la France est la première en date des nations européennes.

Peut-être Anne-Marie Thiesse considère-t-elle que cela est connu, trop connu des lecteurs. Ce en quoi elle se trompe. À la place, de très longs passages, certes intéressants, mais sans doute trop développés, sur la création des identités nationales en Roumanie et en Bulgarie, en Serbie et en Hongrie, en Finlande et en Estonie, en Suède et en Norvège.

La plupart des autres « grands » pays (Allemagne, Espagne, Grèce – si importante symboliquement dans l’identité européenne – et, à un moindre degré, Russie), à l’exception peut-être de la Grande-Bretagne et de l’Italie, sont d’ailleurs victimes du même phénomène d’escamotage relatif que la France. Sans doute, là encore, l’auteur considère-t-elle que tout détail est superflu sur un sujet qu’elle présume connu sur le bout des doigts par le lecteur français.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– La Création des identités nationales. Europe, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1999.

De la même auteure– Écrire la France. Le mouvement littéraire régionaliste, Paris, PUF, 1991.– Faire les Français. Quelle identité nationale ?, Paris, Stock, 2010.– La Fabrique de l’écrivain national, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque des Histoires », 2019.

Autres pistes– Benedict Anderson, L’Imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 2002.– Eric J. Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780. Programme, mythe, réalité, Paris, Gallimard, « Folio Histoire », 2001.

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