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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Figures publiques

de Antoine Lilti

récension rédigée parBruno Morgant TolaïniEnseignant à l'université de Nîmes et docteur de l’EHESS en histoire moderne.

Synopsis

Société

Bien avant le cinéma, la presse à scandale et la télévision, les mécanismes de la célébrité se sont développés dans l’Europe des Lumières, puis épanouis à l’époque romantique dans les sociétés occidentales. Des écrivains comme Voltaire, des comédiens comme Garrick, des musiciens comme Liszt furent de véritables célébrités, suscitant la curiosité et l’attachement passionné de leurs admirateurs. La politique fut très rapidement touchée par le phénomène : lorsque le peuple surgit sur la scène révolutionnaire, il ne suffisait plus d’être légitime, il fallait alors être populaire.

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1. Introduction

À travers cette histoire de la célébrité, Antoine Lilti retrace les profondes mutations de la société des Lumières et révèle les ambivalences de l’espace public aux XVIIIe et XIXe siècles.

Il appuie sa démonstration sur de nombreuses trajectoires concrètes, notamment celle du philosophe Jean-Jacques Rousseau, qu’il présente comme un écrivain célèbre et adulé en son temps, mais qui finit pourtant par maudire les effets de sa célébrité, miné par le sentiment d’être devenu une figure publique que chacun observait.À la fois désirée et dénoncée, la célébrité apparaît comme une forme de prestige personnel, de même que la gloire allait aux aristocrates qui avaient la charge de défendre le royaume. La principale différence entre ces deux notions réside dans leur temporalité : la gloire est généralement posthume, alors que la célébrité induit nécessairement l’immédiateté.

Ainsi, l’historien évoque l’apparition de la célébrité au cours du XVIIIe siècle, dans le contexte d’une profonde transformation de l’espace public et des premiers développements de la commercialisation des loisirs (multiplication des journaux et des images, mode, spectacles, etc.). Il remet en cause l’historiographie traditionnelle, qui voyait dans la célébrité soit un phénomène universel, existant à toutes les époques, soit un phénomène très récent, apparu avec l’essor des médias modernes après la Seconde Guerre mondiale.

2. Voltaire

L’ouvrage débute par l’évocation des cérémonies organisées pour Voltaire de son vivant, en février 1778, à Paris, alors qu’il avait quitté la ville depuis près de 30 ans en raison de l’hostilité que lui vouait Louis XV.

Les visites de personnages importants se multiplièrent chez le marquis de la Villette, où il logeait ; l’Académie française le reçut en grande pompe ; Benjamin Franklin lui demanda solennellement de bénir son petit-fils. Ces hommages culminèrent dans une cérémonie à la Comédie Française, où Voltaire assistait à la représentation de sa tragédie Irène. Il était alors, selon la formule, « l’homme le plus célèbre d’Europe ».

En effet, l’homme savait occuper l’actualité, maniant la polémique mais aussi les bons mots ; les journaux relataient ses faits et gestes et sa célébrité dépassait les simples cercles littéraires. Il n’était plus, depuis longtemps déjà, un simple écrivain mais un personnage public suscitant la curiosité. Ainsi, le nom de Voltaire était un argument publicitaire qui attisait les convoitises des libraires et encourageait les contrefaçons, par appât du gain. À ce propos, Antoine Lilti explique que la célébrité est à la fois une grandeur et une servitude parce que, en faisant de l’homme célèbre une figure publique, elle lui impose des obligations, notamment d’exemplarité et de justification publique. Voltaire dut, par exemple, se défendre avec vigueur d’accusations d’impiété.

Voltaire n’était pas seulement un nom, et c’est sans doute ce qui le distinguait des grands écrivains du passé : il était aussi un visage, qui pouvait être vu dans toute l’Europe. Ses portraits peints étaient nombreux, ainsi que les bustes ou les gravures le représentant, toujours plus abondants à partir de 1760. Un artiste en particulier s’était spécialisé dans les images de Voltaire : Jean Huber, virtuose des « découpures », une technique consistant à représenter une silhouette ou un visage en découpant du tissu.

Il réalisa notamment en 1772 une série de petits tableaux le montrant dans son intimité, buvant son café ou jouant aux échecs. Huber avait compris que les ressorts de la célébrité invitaient Voltaire à jouer avec son image publique, en introduisant « une dose de ridicule » pour susciter l’intérêt du public, sans pour autant nuire à son prestige. Il fallait humaniser l’homme public, le rendre plus proche.

3. Les premières figures publiques : la société du spectacle

Antoine Lilti rappelle que les sociétés urbaines d’Ancien Régime étaient régies par l’exigence de représentation. L’exercice du pouvoir nécessitait des spectacles et des rituels, des mises en scène complexes, depuis les entrées royales dans les villes jusqu’aux fêtes de la cour. La culture aristocratique, encore prépondérante à la fin du XVIIIe siècle, supposait que la valeur d’un individu fût indissociable de son statut public : l’honnête homme comme l’homme de cour avaient conscience de jouer un rôle, d’incarner un statut.

La vie était ainsi perçue comme une représentation, un spectacle permanent où chacun devait figurer selon la place qui lui avait été attribuée. La croissance urbaine du temps, l’émergence de métropoles densément peuplées comme Paris et Londres, où les habitants devaient sans cesse interagir avec des inconnus, ne fit que renforcer cette évolution : il s’agit d’une illustration de la théorie de l’homme social comme acteur, préoccupé avant tout de l’effet produit sur le spectateur.

Si tous étaient acteurs, certains l’étaient plus que d’autres : ils en faisaient leur métier. Les représentations théâtrales n’étaient plus cantonnées aux pièces de la passion, jouées par les fidèles sur le parvis des églises lors des fêtes religieuses, ou réservées à une petite élite de courtisans, mais elles devenaient le divertissement urbain par excellence. Les salles permanentes s’étaient multipliées depuis le XVIIe siècle dans toutes les capitales européennes et, de plus en plus, dans les grandes villes de province. L’opéra, la comédie, mais aussi les spectacles forains attiraient un public à la fois dense et mélangé, composé de nobles, de bourgeois, et de gens du peuple qui s’entassaient. Au XVIIIe siècle, le spectacle était devenu un trait essentiel de la culture urbaine.

Analysant des trajectoires individuelles afin de décortiquer les mécanismes de la célébrité, Antoine Lilti souligne les fortunes amassées par les acteurs du temps, notamment celle de l’Anglais David Garrick, l’une des plus grandes vedettes de son temps. Il explique également que, progressivement, l’intérêt du public est allé au-delà des performances artistiques, basculant vers la vie personnelle de ces personnages publics. Il prend notamment pour exemple l’Italien Farinelli, castrat qui fit le tour de l’Europe et qui fascinait autant pour ses qualités vocales que pour la curiosité à propos de la barbarie qu’il avait subie.

4. Les supports de la célébrité

À la fin du XVIIIe siècle, les acteurs avaient également droit à des portraits et leur image était largement diffusée à travers toute l’Europe. Il s’agissait là d’un phénomène nouveau qui traduisait la place que prenait le théâtre dans la vie urbaine du temps. Si la photographie a, au XIXe siècle, assurément modifié l’histoire de la célébrité, une transformation notable de la culture visuelle avait déjà eu lieu au siècle précédent.

Elle reposait sur des innovations techniques, comme la gravure sur cuivre au burin et à l’eau-forte (acide nitrique), qui permettaient des tirages assez importants, autrefois inaccessibles à la gravure sur bois, et des images plus ressemblantes. Mais la mutation était surtout sociale et culturelle.

Dans les grands centres urbains, les portraits étaient de plus en plus visibles, sous toutes formes de supports : des portraits peints exposés jusqu’aux figurines de porcelaine devenues des cadeaux à la mode, en passant par les nombreuses gravures vendues sur les éventaires de marchands. Le marché du portrait explosa, encourageant des pratiques commerciales douteuses comme des reproductions faites sans autorisation ou la réalisation d’images très peu ressemblantes.

De même, les effigies des célébrités furent progressivement intégrées aux divertissements populaires, avec l’apparition des premiers musées de cire (Philippe Curtius fonda le premier théâtre de figures de cire en 1770 à Paris et son élève, Marie Tussaud, partit pour Londres et installa son fameux musée à Baker Street en 1835).

La célébrité était également le fait de récits, discours et textes. Or, dans le domaine de l’imprimé aussi, les mutations ont été décisives au cours du XVIIIe siècle. Le public alphabétisé a connu une croissance considérable et le rapport au livre s’est largement transformé. Les journaux se multiplièrent, notamment ceux intéressés par l’actualité mondaine.

Ces derniers offraient à leurs lecteurs les nouvelles des spectacles et des parutions littéraires, et, de plus en plus, des anecdotes sur la vie, publique et privée, des personnes célèbres. La notoriété de quelques individus très connus s’émancipait alors des cercles traditionnels où circulait la reconnaissance (cour, salons, théâtres et académies) et projetait dans l’espace public un ensemble de représentations – de discours et d’images – destinées à un public indéfini et anonyme de lecteurs, de curieux et d’admirateurs.

5. Le cas Rousseau

Selon Antoine Lilti, Rousseau fut à la fois un cas exemplaire et exceptionnel. L’auteur de La Nouvelle Héloïse était non seulement un des écrivains les plus connus de l’Europe des Lumières, suscitant un enthousiasme parfois spectaculaire, mais il fut également l’un des premiers à commenter sa propre célébrité.

Obnubilé par la question de sa figure publique, Rousseau se livra, dans sa correspondance et ses textes autobiographiques, à de nombreuses réflexions sur les conséquences d’une notoriété qu’il jugeait « funeste ». La trajectoire de Rousseau, particulièrement bien documentée, permet de saisir les mécanismes de la célébrité et de suivre le destin d’un écrivain peu préparé à se retrouver, du jour au lendemain, au centre de l’attention publique. Profondément orgueilleux de sa reconnaissance sociale, Rousseau vécut pourtant cette notoriété comme une épreuve, voire une malédiction. Elle corrompait, selon lui, les relations humaines qu’il pouvait entretenir.

De son vivant, la célébrité de Rousseau était devenue un élément de son identité. Il était alors commun d’associer l’écrivain à ce thème, alors nouveau, de la célébrité, que ce soit pour moquer son goût de la publicité ou, au contraire, pour plaindre sa destinée. La notoriété de son nom induisait un désir de voir, de contempler même, l’homme célèbre. Détracteurs et admirateurs de Rousseau étaient d’accord sur un point : il ne faisait rien comme les autres. Son image publique était celle d’un homme absolument singulier et original, considéré soit comme un fou, soit comme un homme sensible et sans égal.

Revenant sur la rédaction des Confessions, Antoine Lilti indique que la revendication d’authenticité présente dans ce récit de vie correspondait d’abord à un souci d’attirer l’attention publique. Rousseau se mettait constamment en scène, par des gestes aussi peu discrets que le refus d’une pension royale, après le succès du Devin du village, ou encore l’adoption en toute circonstance d’un vêtement incongru mais pratique, un caftan, qu’il appelait son « habit d’Arménien » et qui devait manifester son dédain des conventions et contraintes sociales, son choix d’une vie simple, sans luxe.

Il refusait également de publier ses écrits sous pseudonyme (comme le faisaient Voltaire ou le baron de Holbach à la même époque), revendiquant ses idées politiques et désirant en retour une forme de reconnaissance publique.

6. Romantisme et célébrité

Antoine Lilti revient sur la notion de « romantisme », galvaudée selon lui par l’usage courant. Il indique qu’il désigne le contexte culturel du début du XIXe siècle, marqué par l’accélération du développement de l’imprimé et par la naissance d’une véritable industrie culturelle. Les tirages des journaux se multipliaient, l’économie des spectacles poursuivait son développement, tout comme la publicité ; le romantisme, comme mouvement littéraire, artistique ou musical, fut largement tributaire de cette médiatisation accrue de la vie culturelle. Il était aussi lié profondément à l’expression des sentiments, idéalisant l’amour, le sublime, les émotions fortes mais aussi l’introspection ; cette nouvelle sensibilité se manifestait par la promotion de l’artiste, du poète, omniprésent dans son œuvre. Les écrivains se mettaient souvent en scène en génies sensibles et incompris, en créateurs puissants ou en héros mélancoliques.

Des libraires habiles et des imprésarios rompus aux nouvelles techniques publicitaires encouragèrent la rencontre entre des artistes désireux de mettre en scène leur moi souffrant ou triomphant et des lecteurs prêts à s’enthousiasmer ou s’identifier. C’est ainsi que la célébrité s’imposa progressivement comme un trait caractéristique de la vie culturelle, et débordant également peu à peu sur le domaine politique. Antoine Lilti prend ici l’exemple de lord Byron, célèbre de son vivant dans toute l’Europe, et qui incarnait la figure du poète romantique. John Murray, son éditeur, a joué un rôle très important dans son succès, mettant en œuvre de subtiles méthodes de marketing. Pour la première édition de Childe Harold, par exemple, il en fit la publicité dans les journaux mais ne mit en vente qu’une édition relativement chère, destinée à une élite assez restreinte. Aussi, le livre a été médiatisé par les pairs de Byron, des membres de la bonne société londonienne, avant de se répandre dans la bourgeoisie.

Murray fit également diffuser de nombreux portraits, que le poète, très préoccupé par son apparence physique, commandait et contrôlait lui-même. Byron, engagé auprès des Grecs dans leur lutte pour l’indépendance contre l’empire Ottoman, trouva la mort, à 37 ans, à Missolonghi. Cette disparition provoqua une véritable onde de choc et l’homme devint, pour la jeunesse européenne, une figure héroïque, celle d’un libérateur alliant le talent poétique et le courage militaire. La notion de célébrité franchit alors une nouvelle étape, et celle de Byron se mua en véritable mythe.

7. Conclusion

Cet ouvrage montre que des phénomènes que nous sommes habitués à considérer comme récents plongent en réalité leurs racines au cœur du XVIIIe siècle. La célébrité, telle que nous la connaissons aujourd’hui, s’inscrit dans le temps long. Des auteurs, à l’instar de Voltaire ou Rousseau, devenus des monuments de notre littérature, n’ont pas connu la notoriété a posteriori mais ont, au contraire, savamment exploité de leur vivant cette dimension publique de leur art, au point parfois d’en dénoncer les travers.

Proposant une étude généalogique de la célébrité, Antoine Lilti explique également que cette notion naît avec le développent de nouveautés techniques qui ont permis de diffuser très largement et de manipuler l’image de ces individus. L’historien nous fait ainsi découvrir une révolution médiatique, bien antérieure à ce que nous aurions pu imaginer.

8. Zone critique

La plus grande surprise, à la lecture de ce livre, réside dans l’usage constant d’anachronismes de la part d’Antoine Lilti, tels « people » ou « fan ». Les historiens ne sont guère coutumiers de telles pratiques, mais ce qui peut paraître déroutant au premier abord devient rapidement un outil nécessaire à la compréhension de la démonstration. Car les parallèles temporels entre le XVIIIe siècle et le XXIe siècle sont constants et frappants.

Bien plus qu’une mise en lumière de quelque personnages emblématiques des Lumières ou du romantisme, le livre permet de cerner les origines d’un phénomène que nous connaissons bien et qui envahit notre société actuelle. Antoine Lilti a également le grand mérite de traiter d’un sujet jusque-là négligé, voire méprisé par l’historiographie, en raison de sa supposée légèreté.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Figures publiques : l'Invention de la célébrité, Paris, Fayard, 2014.

Du même auteur– Le Monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 2005.– L'héritage des lumières - Ambivalences de la modernité, Paris, Le Seuil, 2019.

Autres pistes– Jean Goulemot, La Littérature des Lumières, Paris, Nathan, 2002.– Nathalie Heinich, De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique, Paris, Gallimard, 2012.– Jürgen Habermas, L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1992 [1962].– Daniel Roche, Les Républicains des lettres. Gens de culture et Lumières au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 1988.– Raymond Trousson, Jean-Jacques Rousseau, Paris, Tallandier, 2003.

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