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Le mythe de la « théorie du ruissellement »

de Arnaud Parienty

récension rédigée parMarc CrépinJournaliste indépendant. A occupé plusieurs postes à l'étranger et dirigé les rédactions de France Culture et de France Info.

Synopsis

Économie et entrepreneuriat

Dans cet ouvrage, Arnaud Parienty examine sous toutes les coutures l’idée ancrée du ruissellement économique. Il démontre qu’un tel postulat ne résiste pas à la vérification des faits. Réduire la charge fiscale qui pèse sur les plus fortunés, pour développer la croissance et l’emploi est une pure illusion. Il établit donc l’inanité de cette théorie du ruissellement, lui dénie même le statut de théorie. Elle tient plutôt du mythe. Il explore ainsi les modèles économiques, interroge tous les auteurs, analyse les statistiques, examine la relation entre fiscalité, croissance et emploi pour finir par conclure que la validité du mécanisme du ruissellement n’a jamais été démontrée.

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1. Introduction

Deux dirigeants politiques ont donné à Arnaud Parienty l’idée de ce livre. À l’automne 2017, Donald Trump et Emmanuel Macron évoquent à propos de la gestion du budget de leur pays respectif, la théorie économique du ruissellement. L’un de façon triviale pour en faire un élément de sa réforme fiscale, et l’autre, pour la contester. D’ailleurs comment peut-on soutenir, en sciences économiques, une telle idée dont personne n’est jamais parvenu à démontrer la véracité ?

Ce n’est pas une loi économique. Il s’agit plutôt d’un mythe auquel on adhère et qui a la vie dure. Cette idée consiste à postuler qu’un allégement important de la pression fiscale sur les contribuables les plus riches, dégage des moyens financiers qui seront ainsi réinvestis dans l’activité industrielle et commerciale. Rapidement, les volumes financiers libérés pour les classes les plus favorisées doivent contribuer à relancer l’économie et permettre de renforcer la consommation. Le but est, bien sûr, d’entraîner un rebond de la croissance dont les plus modestes finiront par bénéficier.

Arnaud Parienty part du principe qu’il faut d’abord essayer de comprendre la théorie du ruissellement. Il mène donc dans ce livre une longue analyse, vérifie à travers différentes expériences la validité de la métaphore budgétaire, cite les commentateurs et les dirigeants politiques qui ont fait de cette théorie un principe de gestion de leur politique fiscale. Il tente de l’analyser mais il n’a d’autre choix que d’en souligner l’absurdité.

Il décrit le contexte historique dans lequel elle s’est imposée depuis un siècle et tente de confronter les données économiques aux certitudes de certains analystes. Comment une idée aussi peu vérifiable peut-elle encore inspirer le monde politique ?

2. Le mirage américain

En chercheur averti, Arnaud Parienty réagit d’abord à une contradiction qui apparaît dans le discours officiel de l’exécutif français en janvier 2018. Le porte-parole du gouvernement assure qu’on « ne fait pas de cadeaux aux riches. Ce gouvernement permet à l’argent d’être investi dans les entreprises pour nos emplois en France ».

Or, ces propos résument précisément une notion déjà ancienne mais réapparue en 1980 aux États-Unis, celle du « trickle down effect », l’effet de ruissellement, dont les conseillers néolibéraux de Ronald Reagan ont fait le principe central de la nouvelle politique budgétaire.

À l’époque, le directeur américain du budget résumait ainsi son objectif: « Donner des réductions d’impôts aux tranches supérieures, aux individus les plus riches et aux plus grandes entreprises, et laisser les bons effets ruisseler à travers l’économie pour atteindre tout le monde ». Près de 40 ans plus tard, le nouvel hôte de la Maison Blanche, pourtant très contesté au Sénat, parvient à imposer cette fameuse réforme fiscale dont le New York Times dresse la liste des gagnants et des perdants : « Du côté des gagnants, rapporte l’auteur : la famille Trump, les autres promoteurs immobiliers, les grandes entreprises multinationales et leurs actionnaires, les millionnaires, les gestionnaires de fonds, les écoles privées et ceux qui peuvent les payer, l’industrie des alcools, les architectes, ingénieurs, comptables et juristes. Du côté des perdants : les acheteurs d’assurance santé, les personnes âgées, les familles à bas revenu, les propriétaires de logements coûteux et les générations futures ».

Entre l’illusion des promesses de la réforme et la réalité des effets produits, il y a débat. Les premiers à exprimer leur inquiétude sont des membres du Congrès dont le comité sur la fiscalité découvre que Trump vient d’augmenter la dette publique qui promet de passer en dix ans, de 1300 milliards de dollars à 1500 milliards. La diminution de 25% du taux d’imposition des entrepreneurs, et diverses autres mesures vont coûter pendant la même période, 1150 milliards de dollars au budget américain. Ce qui entraîne donc des critiques notamment lorsque les sénateurs alliés de Donald Trump affirment que les classes modestes bénéficieront des retombées. Ce qui n’a jamais été prouvé sous Reagan, ne l’a pas été non plus sous les autres administrations républicaines et ne devrait pas l’être davantage sous Trump.

Le principe du ruissellement creuse seulement les inégalités. Le multimilliardaire américain et homme d’affaire philanthrope, Warren Buffett, s’interrogeait, à propos de cette politique : « Est-il normal que je paie moins d’impôts que ma secrétaire » ? Il devait ensuite réclamer une taxe supplémentaire pour les très grandes fortunes avant de publier sa propre déclaration d’impôts… ce que Trump n’a jamais fait.

3. Une théorie imaginaire ?

Dans un chapitre central, intitulé « la folie Laffer » Arnaud Parienty revient sur les préjugés et les intuitions qui ont conduit certains experts, mais aussi des économistes libéraux opposés à la fiscalité excessive, à citer les travaux d’un américain, Arthur Laffer. En 1974, il a contribué à donner de la substance à la théorie du ruissellement. Certes on peut remonter à Adam Smith ou au président américain Coolidge dans les années 1920, pour trouver des partisans d’une réduction de l’intervention de l’Etat qui annonce un phénomène analogue au ruissellement.

Mais, souligne Arnaud Parienty, les recettes nécessaires au fonctionnement de l’État, il faut bien les trouver quelque part, si la quote-part des hauts revenus diminue. La courbe de Laffer permet de mesurer le taux optimal de recettes de l’Etat pour un taux d’imposition donné. Laffer postule qu’une « baisse du taux d’imposition pourrait finir par payer pour elle-même ». L’hypothèse tient en ce que la baisse des prélèvements fiscaux des plus riches, est compensée par un renforcement de l’activité, ce qui élargirait l’assiette de l’impôt sans qu’il soit nécessaire d’augmenter la charge fiscale des plus modestes. Hypothèse séduisante mais peu crédible !

La courbe de Laffer méconnaît beaucoup d’effets qui n’ont rien à voir avec le taux d’imposition. Par exemple, la variation du taux de prélèvement n’est pas nécessairement une motivation pour les hauts revenus. Un chef d’entreprise ne travaille pas toujours pour l’argent et la satisfaction ou le plaisir qu’il tire de son travail n’est pas lié à la variation du taux de prélèvement fiscal. Autre illustration selon l’auteur, la plus forte croissance de l’économie américaine est intervenue alors que le taux maximal de l’impôt n’avait jamais été aussi élevé : 91% entre les années 1940 et les années 1960, avant de diminuer de nouveau.

Certes Ronald Reagan a fait passer le taux marginal supérieur de 50% à 28% et un regain de croissance s’en est suivi, exemple aussitôt brandi par les économistes néolibéraux. Mais c’est oublier que les recettes fiscales ne sont pas limitées aux impôts sur le revenu, d’une part, et que, d’autre part, la réforme Reagan avait aussi supprimé toutes les niches propices à la dissimulation. Enfin, cette réforme coûta si cher que, rapidement, le Congrès fut contraint de revoter des hausses d’impôts considérables dans les quatre années suivant sa mise en place.

4. L’impossible recherche d’un modèle scientifique de l’effet de ruissellement

Dès les premiers chapitres, Arnaud Parienty se donne pour tâche de trouver une définition à l’effet de ruissellement économique. C’est d’autant plus difficile qu’il en existe plusieurs. Il cite d’ailleurs un humoriste américain des années 1930, Will Rogers qui critiquait les baisses d’impôts pour les hauts revenus décidées par le président Herbert Hoover : « On a mis tout l’argent en haut, en espérant qu’il finisse par ruisseler vers les nécessiteux. M. Hoover était un ingénieur. Il savait que l’eau ruisselle vers le bas. Versez-la au sommet et laissez-la agir et elle atteindra même les points les plus secs. Mais il ne savait pas que l’argent ruisselle toujours vers le haut. Donnez-le aux gens d’en bas et ceux du sommet finiront rapidement par le récupérer, d’une manière ou d’une autre ».

Arnaud Parienty rappelle donc que personne encore n’a pu définir scientifiquement, autrement dit à partir d’une hypothèse cohérente, vérifiée par les faits et confrontée aux données empiriques, l’effet de ruissellement. À noter que si le français utilise le mot « théorie », l’anglais, emploie le terme « effect », plus proche de la réalité. Il tente néanmoins de définir trois versions du phénomène tant espéré ou si souvent annoncé par les économistes libéraux.

Il distingue le « ruissellement naïf » où l’argent pris aux pauvres et donné aux riches finit dans la poche des moins nantis à la suite des dépenses des riches. Or, il est évident, explique-t-il, que l’argent circule. Les dépenses des uns font les revenus des autres. Mais si le but ultime est d’améliorer la situation des plus démunis, il est plus efficace de leur transférer du pouvoir d’achat que de leur en ôter au bénéfice des plus riches.

Puis, le « ruissellement faible » où l’argent pris aux pauvres et donné aux riches stimule la croissance et l’emploi, ce qui est bon pour les pauvres. Cette définition suppose que l’argent des riches est épargné et sert aux investissements. Un truisme peu convaincant affirme Arnaud Parienty. Enfin, le « ruissellement fort ». Dans ce cas, les baisses d’impôts consenties aux plus favorisés, explique-t-il, créent de la croissance, assez forte pour engendrer de nouvelles rentrées fiscales, qui compensent les cadeaux fiscaux faits aux riches. Ce qui correspond à l’effet décrit par Arthur Laffer.

5. Épargne, consommation… qui alimente la croissance ?

En fait, rappelle l’auteur, l’idée du ruissellement, bien que farfelue, a fait l’objet de discussions sérieuses à partir des années 1950. Le transfert des revenus vers les riches, à l’envers, comme on le dit souvent, est-elle une source de la croissance ? C’est cette fois l’économiste britannique Nicholas Kaldor qui vient à la rescousse pour tenter d’établir une théorie. Il juge que ceux qui possèdent le capital épargnent davantage que les salariés. Il faut donc les favoriser en déplaçant une partie du revenu national vers eux car plus l’épargne s’accroît, plus les investissements augmentent.

Arnaud Parienty utilise aussi les analyses de Kaldor pour comprendre ce qu’il appelle « la principale transformation de l’économie mondiale depuis 1980 » : la croissance chinoise. Et effectivement, la croissance spectaculaire du pays, longtemps demeurée à deux chiffres, a entraîné la création de centaines de millions d’emplois et a réduit les inégalités de façon spectaculaire.

Il note que, au même moment, dans les pays développés, le taux d’épargne varie de 20 à 25% alors qu’en Chine il est de plus du double, 45 à 50%. La logique du modèle de Kaldor veut que l’épargne produit l’investissement et donc de la croissance même si les inégalités se développent de façon importante. Les Chinois cependant, incapables de consommer la totalité de leur production, l’exportent comme ils exportent leur épargne. La remarque qui s’impose est que la politique fiscale chinoise n’agit pas sur les taux de l’impôt sur le revenu. Le taux maximal est aujourd’hui de 45% alors que la Chine est devenue le pays qui compte le plus grand nombre de milliardaires au monde.

Reste à savoir si en Chine ou ailleurs, en Allemagne par exemple, l’épargne supplémentaire est investie par ses détenteurs, particuliers ou entreprises. Arnaud Parienty évoque le « théorème de Schmidt ». Dans les années 1970, le chancelier allemand Helmut Schmidt aimait à proclamer « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain qui font les emplois d’après-demain ». Si tout était aussi simple, la théorie du ruissellement fonctionnerait certainement.

Or, souvent l’épargne ne trouve pas d’investissement productif. En 2017, c’est le cas des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), riches à elles quatre de 450 milliards de liquidités sans but aucun. L’épargne trop souvent est alors une rente.

6. Redistribuer à l’envers

La liste des effets négatifs de la théorie du ruissellement est impressionnante. Les classes moyennes ou défavorisées doivent faire face à divers inconvénients : déscolarisation de leurs enfants, la baisse du niveau de qualification, la dénatalité, l’instabilité sociale, voire politique, la remise en cause de la classe moyenne, et finalement le blocage de la croissance, au contraire de ce qui était escompté. Les inégalités, résultat de cette politique ont longtemps été considérées comme un « mal nécessaire » souligne l’auteur.

Mais cela ne résiste pas à de nombreux examens à commencer en 2014 par une étude de l’OCDE : l’augmentation des inégalités entre 1985 et 2005 aurait eu un effet négatif sur la croissance des années ultérieures. Une autre étude du FMI parvient aux mêmes conclusions.

7. Conclusion

Arnaud Parienty connait ses classiques. En excellent pédagogue, il replace dans son contexte à la fois historique et international, une théorie qui n’en mérite même pas le nom et démontre son statut de fantasme économique. Il n’hésite pas d’ailleurs dès les premières pages à faire appel à l’un des économistes américains des plus brillants : Robert Reich, ancien ministre du travail de Bill Clinton. Cet universitaire malicieux et rigoureux, parle de « canular cruel » à propos du « trickle down effect », la théorie du ruissellement. Il explique dans un de ses cours popularisé sur Internet que ce n’est que « balivernes ».

En augmentant le taux maximal de prélèvement de l’impôt sur le revenu aux Etats unis, Clinton avait créé, de 1993 à 2000, 23 millions d’emplois. Pourtant, ce taux était passé de 31 % à 39,6 % sous les protestations des conservateurs mais il avait surtout permis de relancer l’économie pendant 8 ans. Georges Bush qui lui succédait écouta les conseils des partisans du ruissellement. Il rétablit le taux maximal à 31%. Sans effet sur la croissance, plutôt môle et qui allait ensuite s’effondrer avec la crise de 2008.

8. Zone critique

Les qualités d’un pédagogue engagé, sa compétence et ses références, peuvent aussi se révéler être un défaut, une expertise parfois ardue pour le plus grand nombre ou pour ceux qui ne partagent pas ses opinions politiques. Mais Arnaud Parienty progresse dans son raisonnement en toute impartialité. On aurait aimé aussi qu’une question posée dès le début du livre, la préférence des partisans de la théorie du ruissellement pour l’investissement privé plutôt que public, soit approfondie.

Parienty met en scène Emmanuel Macron et plusieurs ministres qui en se défendant de tout soutien pour la théorie du ruissellement, estiment malgré tout qu’il faut ménager les riches d’un point de vue fiscal. La ministre du Travail juge ainsi que les acteurs privés sont plus à même d’investir dans l’économie que ne le serait jamais l’État. Cette thèse comme la thèse opposée méritaient d’être éclairées.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Le mythe de la « théorie du ruissellement », Paris, La Découverte, 2018.

Du même auteur– School business, Paris, La Découverte, 2015.

Autres pistes– Robert Reich, Beyond outrage : what has gone wrong with our economy and our democracy, New York, Édition Albert Knopf– Guillaume Allègre, Impact des inégalités sur la croissance : que sait-on vraiment ? Une (brève) revue de littérature. Paris, Revue de l’OFCE n°6, 2015– Zygmunt Bauman, Les riches font-ils le bonheur de tous ? Paris, Éditions Armand Colin, 2014– Antoine Peillon, Ces 600 milliards qui manquent à la France, Paris, Éditions du Seuil, 2012. – Robert Nozick, Anarchie, Etat et utopie, Paris, PUF, 2016.

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