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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La « Solution finale » dans l’histoire

de Arno J. Mayer

récension rédigée parAxel KliouaAvocat, docteur en science politique/droit (Lyon 3).

Synopsis

Histoire

Cet ouvrage est trop méconnu. Pourtant, il mériterait d’autant plus de se voir propulsé sous le feu des projecteurs, que l’époque contemporaine n’en finit pas d’être hantée par les fantômes de cet effroyable passé régulièrement instrumentalisé pour sa forte valeur ajoutée politique. Convaincu que comprendre ne revient nullement à excuser, Arno Mayer se propose d’œuvrer en pur historien, de retracer la généalogie des événements : replacer le « judéocide » du XXe siècle dans la trame de son contexte – Grande Guerre, révolution bolchevique, fascisme, crise économique planétaire, nazisme et Seconde Guerre mondiale – pour ne plus simplement se tourner du côté du fameux Mein Kampf hitlérien, mais en comprendre l’enchaînement des causes.

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1. Introduction

« Née de la contre-révolution menée par l’Allemagne nazie, avec les idées conquérantes qui en étaient inséparables », la Seconde Guerre mondiale est, avec la Shoah, le dernier épisode de « la Seconde Guerre de Trente ans de 1914-1945 », couplé et fusionné avec « la croisade » menée contre le « judéo-bolchevisme » entre 1941 et 1945.

Tout commence donc avec la Grande Guerre. 1914-1918. Guerre que les gouvernants préconisent pour canaliser, vers l’extérieur, le grondement révolutionnaire intérieur qui, un peu partout, avait témoigné de sa dangerosité entre 1905 et 1914. Guerre qu’ils s’imaginent courte, mais guerre qui se prolonge quatre ans. Résultat : guerre mondiale métamorphosée, en révolution mondiale dès 1917. Son fer de lance ? Les bolcheviks, depuis l’insurrection d’Octobre 1917. Leur objectif ? En marxistes convaincus, réaliser la révolution sociale mondiale et établir le communisme international.

Les États du globe ayant durement été ébranlés par la guerre, puis par la situation révolutionnaire mondiale, ils se ruèrent donc à l’encontre de la Russie bolchevique pour l’abattre. Mais la Grande Guerre ayant tellement épuisé les peuples, les coalitions militaires antisoviétiques ne purent en venir à bout entre 1917 et 1921. Pire, ces guerres accentuèrent le risque révolutionnaire intérieur chez les envahisseurs anticommunistes.

La Russie bolchevique se maintint donc et, en 1922, devint l’URSS. Mais la contre-révolution et l’anticommunisme n’avaient pas disparu, ont même continué de croître d’autant que l’URSS, armée du Komintern, continuait d’œuvrer en faveur de la révolution mondiale et du communisme international. C’est ainsi que, dès 1922, les fascistes – anticommunistes par essence – s’emparaient du pouvoir en Italie. L’année suivante, en 1923, Hitler – national-socialiste furieusement anticommuniste – échouait à prendre le pouvoir en Allemagne. Deux années de prison plus tard, son Mein Kampf exposa de façon limpide le plan d’avenir des nazis : détruire l’URSS pour y établir l’espace vital du Reich allemand, et éradiquer le communisme international par tous moyens.

La crise de 1929 permit aux nazis d’accéder au pouvoir en 1933, les « démocraties occidentales » anglo-américano-française leur permirent de se préparer à la guerre antisoviétique de 1933 à 1939. Car si ce n’eût été l’écueil et l’orgueil polonais, l’apaisement occidental avait presque parfaitement fonctionné : utiliser l’antidote nazi et orienter l’orage hitlérien vers l’Est, contre l’URSS ; pays du « judéo-bolchevisme », ainsi caractérisé par la contre-révolution anticommuniste depuis l’exil de ses rejetons russes en 1921-1922.

2. De l’antimarxisme à l’antijudaïsme (1917-1921)

Au terme de la guerre civile russe, défaite, la contre-révolution dût quitter la Russie pour l’étranger. Fait significatif, « elle se développa et arriva à maturité à travers toute l’Europe sous les traits du fascisme », jusqu’au « national-socialisme, sa forme la plus extrême » (pp. 67-68).

De nombreux contre-révolutionnaires émigrèrent donc vers l’Allemagne, emportant dans leurs bagages idéologiques l’épouvantail du « judéo-bolchevisme » et les élucubrations des « Protocoles des Sages de Sion » », présentés comme un manuel juif de conquête mondiale. Parmi eux, un certain Alfred Rosenberg, Allemand originaire des pays baltes, qui influencera directement Adolf Hitler.

Pourquoi cette association entre « bolchevisme » et « juifs » ? Parce que les bolcheviks les plus en vue en 1917 étaient souvent d’origine juive : Trotski, Zinoviev, Kamenev, Radek, Sverdlov, jusqu’au soupçon vis-à-vis de Lénine, de son vrai nom « Vladimir Ilitch », littéralement « Vladimir fils d’Elie ». Idée dans l’ère du temps, le 11 septembre 1918, L’Illustration, hebdomadaire français, dressait même « des portraits du gouvernement [bolchevique] russe en insistant sur le fait que presque tous ses membres [étaient] juifs » (Hélène Carrère d’Encausse). Et cet amalgame entre « bolchevisme » et « juifs » était répandu par diverses voix de la contre-révolution : « en Russie, les Blancs durant la guerre civile ; la vieille garde magyare dans la guerre [civile] qui déchira la Hongrie de 1918 à 1919 ; les patriotes polonais dans le conflit qui opposa la Pologne à la Russie de 1919 à 1921 » (pp. 60-61).

Quant à Hitler, sa Weltanschauung (ou « vision du monde ») s’était singulièrement nourrie de la « forte présence de militants d’origine juive dans le mouvement communiste, tant russe qu'allemand ». Or, c’était un fait en Allemagne : « dans les années vingt, 10% des leaders communistes étaient d’origine juive, alors que les juifs ne représentaient que 1% des membres du parti » (p. 67).Dans ces conditions, le leitmotiv hitlérien du « judéo-bolchevisme » impliquait que, « dans la perspective du chef du IIIe Reich, le judaïsme, le marxisme et le bolchevisme, soient une seule et même chose dont l’Union soviétique [était] l’incarnation diabolique » (Pierre Vidal-Naquet, préface).

3. Une haine croissante

La haine de Hitler était dirigée contre tous ceux qui réclamaient l’égalité et la solidarité pour la classe ouvrière. Au premier rang de cette effrayante nébuleuse : les communistes.

Cette crainte et cette haine étaient d’autant plus frénétiques et puissantes que : premièrement, le gouvernement bolchevique s’était maintenu après 1921 ; deuxièmement, la Première Guerre mondiale avait enfanté une situation révolutionnaire mondiale qui ne tarissait pas ; troisièmement, à partir de 1929, cette conjoncture révolutionnaire était accentuée par la crise économique mondiale ; quatrièmement, les bolcheviks avaient créé la IIIe Internationale (Komintern) en 1919, afin de fédérer les partis communistes du monde entier et, en appui de l’URSS, d’œuvrer à la révolution sociale mondiale ; cinquièmement, l’Allemagne était la cible prioritaire des communistes puisque, selon Marx et vu sa situation catastrophique au sortir de la Grande Guerre, elle était considérée comme le pays le plus mûr pour une révolution prolétarienne.

Ainsi donc, il fut aisé pour Hitler et les nazis d’être confortés dans ces idées venues de la contre-révolution russe : un grand nombre de juifs russes et européens militaient en faveur de l’égalité communiste. Et cette généralisation était d’autant plus évidenteque l’Allemagne, depuis 1918 (puis davantage entre 1929 et 1933), était la proie d’une situation de guerre civile avec, aux deux extrémités irréconciliables du champ politique, les nazis d’un côté, les communistes de l’autre.

À partir de là, rien de plus simple que d’en venir à la simplification qui voulut que, dans leur esprit, « un communiste est un juif, et un juif est un communiste ». Mussolini lui-même, que Hitler admirait pour son triomphe anticommuniste en Italie, « dénonça à plusieurs reprises les juifs pour leur implication dans la révolution bolchevique en Russie » (p. 75).

Ainsi, des années 1920 à la veille de la guerre, juif équivalait à vecteur de l’idéologie et du « système [international] des Infidèles bolcheviques » (p. 308), tout particulièrement au cœur de l’État soviétique et dans « l’encadrement de l’Armée rouge »…

4. Le paradoxe de l’avancée militaire allemande (1933-1941)

L’Allemagne nazie entendait éradiquer le « judéo-bolchevisme » à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières. À l’intérieur, en intimant aux juifs de quitter l’Allemagne, avecla loi du 7 avril 1933 excluant les juifs de la fonction publique. Puis, en 1935, avec les lois raciales de Nuremberg qui les ont privés de leurs droits civiques et leur ont interdit de se marier ou d’avoir des rapports sexuels avec des personnes de « sang allemand ou assimilé ». Autrement plus ambitieuse, à l’extérieur, cette lutte devait passer par la destruction et l’asservissement de l’URSS, espace vital à conquérir avant de pouvoir procéder à l’expulsion des juifs d’Europe (11 millions d’âmes) vers des contrées lointaines (Argentine ou Madagascar). L’objectif premier était donc de « purifier » le Reich des juifs. Mais le paradoxe tint au fait que, plus tard, à l’intersection des années 1941-1942, les nazis eurent à prendre acte que leur dynamique d’expansion, au fur et à mesure de leurs succès politico-militaires, leur avait fait se ré-agréger de plus en plus de populations juives, tant en Europe de l’Est qu’en Europe de l’Ouest : succès politiques, avec l’annexion de l’Autriche en 1938 et la mainmise sur la Tchécoslovaquie en 1938-1939 ; succès militaires, continus de 1939 à 1941, avec la conquête de la Pologne, du Danemark, de la Norvège, du Luxembourg, des Pays-Bas, de la Belgique, de la France, de la Yougoslavie et de la Grèce. Ce paradoxe devint encore plus manifeste et hautement problématique, lorsqu’ils envahirent l’Union soviétique, à partir du 22 juin 1941. En effet, l’URSS comptait 5 millions de juifs supplémentaires. Or, entre juin et décembre 1941, la conquête rapide des États baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie), de la Biélorussie et de la plus grande partie de l’Ukraine – pays comptant de très nombreuses populations juives –, accentua encore l’acuité de cette question ; question qu’ils avaient toujours entendu « gérer » et « régler » posément et non dans l’urgence, une fois Leningrad et Moscou tombées et rasées. En ce sens, « soutenir que les nazis n’avaient pas prévu dès l’origine les camps d’extermination qui furent l’ultime plaie de notre guerre de Trente Ans, ce n’est pas justifier ou minimiser leur ineffaçable infamie » (p. 391). Pour autant, la démarche historienne la plus honnête et la plus authentique ne se pourrait sans s’efforcer d’accorder « une attention rigoureuse à la chronologie » des événements.

5. Le spectre de la défaite allemande propulse la Shoah (1941-1945)

« Conçue et acclamée comme une une “guerre sainte” », la campagne contre l’URSS fut « la plus effroyable guerre de conquête, d’asservissement et d’extermination de l’histoire moderne » (Ernest Nolte). Et il est éloquent que Hitler ait attribué à cette campagne le nom de code « Barberousse », « symbole lourd de sens » : il renvoyait à Frédéric Ier Barberousse, « cet empereur qui, au XIIème siècle, avait porté ses vues sur l’Europe orientale » et s’était « crois[é] pour la Terre sainte ». Contrairement aux opérations militaires menées à l’Ouest, il était donc question d’aller mener une croisade en URSS. « Les nazis proclamaient bien haut que la guerre contre l’URSS était une « Glaubenskrieg » (guerre de religion) contre le « judéo-bolchevisme » », et « les SS, toutes proportions gardées, étaient bien de nouveaux chevaliers, de nouveaux soldats de l’Église nazie » (Pierre Vidal-Naquet). Soigneusement étudiés, les ordres « transmis aux officiers et aux soldats des armées et des forces de sécurité du IIIe Reich (SS et Einsatzgruppen compris), ne laissent planer aucun doute : on les envoyait combattre une « guerre sainte » ».

Détail d’importance : outre le fait que c’était l’élimination physique des dirigeants soviétiques qui était recherchée parallèlement à la prise de Leningrad (« citadelle du bolchevisme ») et au dynamitage du Kremlin, l’opération Barberousse, si colossale qu’elle était, « ne devait pas prendre plus de dix-sept à vingt-deux semaines » (p. 54). En d’autres termes, tout devait être achevé avant le fameux hiver russe… Or, l’URSS résista.

Depuis le début du déferlement de la blitzkrieg allemande en 1939, l’URSS fut la première à stopper la Wehrmacht. Pour Hitler et les nazis, cette résistance inattendue était intolérable et alarmante pour le Reich, encore lesté, depuis l’invasion, de très nombreuses populations juives d’Europe orientale. Car au risque de ne pas abattre l’URSS dans les temps, s’additionnait la perspective d’un enlisement et d’une impossibilité absolue de la renverser, avec, pire scénario, tous ces communistes /juifs susceptibles de fomenter la révolution et de faire s’écrouler le Reich. La résistance soviétique attisa donc la peur, la haine, la frustration, la fureur et la vengeance nazies, jusqu’à ce qu’à Wannsee (janvier 1942), alors que la résistance et que l’hiver russes actaient déjà l’échec du plan Barbarossa, ils ne décident de « la solution finale de la question juive » (p. 319).

Comme un symbole, peu de temps avant, ce qui déclencha le massacre de Babi Yar, où, les 29-30 septembre 1941, près de 34 000 juifs périrent, furent les combats acharnés qui accompagnèrent la prise de Kiev. Ville à peine prise que « Hitler, comme dans une sorte de course contre la montre, fixa au 2 octobre le début de l’opération Typhon, l’assaut contre Moscou » (p. 279), dont l’échec, fin 1941, « marqua le tournant de la guerre », et « déclencha le judéocide et l’accéléra » (p. 234).

6. Conclusion

Au final, la radicalisation de la guerre contre les juifs fut corrélée à la radicalisation de la guerre contre l’URSS. L’escalade fatale se produisit au cours des sept premiers mois de la campagne de Russie, phase à compter de laquelle, jusqu’en 1945, « les juifs servirent de dérivatif à la fureur nazie, poussée à son paroxysme par l’humiliation de la défaite » (p. 508).

Effectivement, la férocité nazie se transforma en « folie furieuse lorsque la Wehrmacht se heurta à la résistance énergique et inattendue de l’armée soviétique et des partisans, ce qui se produisit fréquemment dans des régions où les juifs étaient nombreux, autre circonstance à laquelle [les nazis] n’avaient pas été préparés » (p. 513).

En dernière analyse, c’est donc « la détermination de l’Allemagne à accroître son espace vital, à l’est, et à liquider, du même coup, le régime soviétique, qui a produit les conditions géopolitiques, militaires et idéologiques nécessaires au judéocide » (p. 250). Crime perpétré « dans cette Europe orientale où résidaient la plus grande partie des juifs du continent », et qui « devint le lieu principal de leur souffrance et de leur extermination » (p. 14).

7. Zone critique

L’une des remarquables forces qui accentue la pertinence de l’ouvrage d’Arno Mayer et de sa démarche, est d’en venir, de lui-même, au stade du scepticisme et de l’autocritique.

Au printemps 1988, comme il l’écrit volontiers au terme de ce qu’il intitule Une préface personnelle, « au fond le judéocide me rest[e] aussi incompréhensible que cinq ans plus tôt, lorsque j’entrepris de l’étudier et de le repenser » (p. 16).

Dans sa postface, il ajoutera qu’ « il est aujourd’hui hors de doute que « la solution finale » perpétrée principalement par l’Allemagne nazie est, comme la Terreur sous la Révolution française et pendant la Révolution russe, un de ces événements rares, insondables et déconcertants, qui suscitent et susciteront toujours de vifs débats » (pp. 501-502).

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– La « solution finale » dans l’histoire, La Découverte, 1990.

Ouvrages du même auteur– La persistance de l’Ancien Régime : l’Europe de 1848 à la Grande Guerre, Flammarion, 1983– Les Furies (Violence, vengeance, terreur aux temps de la révolution française et de la révolution russe), Fayard, 2002

Autres pistes– Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Paris, Fayard, 1988.– Ernst Nolte, La guerre civile européenne 1917-1945, Syrtes, 2000.– Thomas Lindemann, Les doctrines darwiniennes et la guerre de 1914, Économica et Institut de Stratégie Comparée, Paris, 2001.– Ian Kershaw, Hitler, 1889-1945, Paris, Flammarion, 2008.– Ian Kershaw, Choix fatidiques (Dix décisions qui ont changé le monde, 1940-1941), Paris, Seuil, 2009.

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