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Cocktail toxique

de Barbara Demeinex

récension rédigée parEstelle Deniaud BoüetDocteure en pharmacie (Université de Nantes).

Synopsis

Science et environnement

Tout au long de la vie, nous sommes exposés à une multitude de substances chimiques. Les effets de ces polluants sur la santé, et en particulier sur le développement cérébral et l’intelligence sont encore peu connus, alors même qu’ils pourraient être en partie responsables de l’essor de l’autisme et des troubles de l’attention avec ou sans hyperactivité. Barbara Demeinex pointe du doigt ces substances chimiques, qui pour la plupart sont des perturbateurs endocriniens. Son livre est un manifeste pour une prise de conscience individuelle et collective des effets de ce cocktail chimique.

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1. Introduction

Après Cerveau endommagé, comment la pollution altère notre intelligence et notre santé mentale, paru en 2016, Barbara Demeinex signe ici son second ouvrage grand public, destiné à alerter l’opinion et les pouvoirs publics sur les dangers des perturbateurs endocriniens.

Dans cet essai, elle dissèque tour à tour l’extrême sensibilité du fœtus aux substances chimiques pendant la grossesse, l’effet de milliers de polluants environnementaux sur le développement cérébral de l’enfant – au travers de leur effet sur la régulation de l’hormone thyroïdienne – et le lien entre les perturbateurs endocriniens et la hausse observée de plusieurs maladies neuro-développementales, comme les troubles du spectre de l’autisme (TSA) et les troubles de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).

Elle présente l’état des lieux des connaissances, les enjeux actuels de la recherche, mais dénonce aussi l’immobilisme des pouvoirs publics et le lobbying exercé par les industriels.

2. Iode, thyroïde et développement cérébral de l’enfant

La thyroïde joue un rôle fondamental dans le développement du fœtus et le fonctionnement de l’organisme tout au long de la vie. En témoignent les symptômes parfois gravissimes qu’engendrent soit l’hypothyroïdie (insuffisance d’hormone thyroïdienne), soit l’hyperthyroïdie (excès d’hormone thyroïdienne).

Tous les vertébrés possèdent la même hormone thyroïdienne, indispensable pour qu’un têtard devienne une grenouille et qu’un bébé ait un développement normal de l’ensemble de ses organes. « L’hormone thyroïdienne est essentielle à tous les processus cellulaires qui contribuent au développement et à la croissance du cerveau » (p. 120). Il est donc impératif que la bonne dose d’hormone thyroïdienne soit présente aux moments stratégiques du développement, de la conception jusqu’à la mort.

L’iode est un élément indispensable à la sécrétion d’une hormone thyroïdienne fonctionnelle, en quantité suffisante. La carence en iode interfère avec les effets de l’hormone thyroïdienne.

Parallèlement, les perturbateurs endocriniens (substances capables d’interférer avec le système endocrinien, c’est-à-dire avec les sécrétions hormonales) agissent souvent sur l’hormone thyroïdienne, à différents niveaux : absorption de l’iode, synthèse de l’hormone thyroïdienne, transport dans la circulation sanguine, entrée et activation de l’hormone dans les cellules cibles. La carence en iode et l’exposition à des perturbateurs endocriniens peuvent avoir des effets cumulés sur la fonction thyroïdienne.

Compte tenu du rôle clé de l’hormone thyroïdienne sur le développement cérébral, les études associent la carence en iode et/ou l’exposition aux polluants chimiques à la baisse observée du quotient intellectuel (QI) des enfants, ainsi qu’à l’augmentation importante des TSA, des TDAH et de la dyslexie.

L’hormone thyroïdienne serait donc au cœur de l’effet des substances environnementales sur le cerveau, la croissance et l’équilibre énergétique.

Actuellement, les médicaments de la thyroïde sont parmi les plus prescrits au monde et un nombre croissant d’enfants naissent avec une hypothyroïdie congénitale. Aux USA, ce trouble thyroïdien a augmenté de 73 % entre 1987 et 2002. La supplémentation en iode et en sélénium (qui favorise l’absorption de l’iode) pourrait limiter les effets des perturbateurs endocriniens sur le fonctionnement de la thyroïde.

3. Les perturbateurs endocriniens sont avant tout des perturbateurs thyroïdiens

Les perturbateurs endocriniens font souvent parler d’eux pour leurs effets sur les fonctions de reproduction. Barbara Demeinex souligne que, même si ces effets doivent être pris en compte, la perturbation de la fonction thyroïdienne et ses conséquences sur le développement et le métabolisme seraient largement plus inquiétantes.

Difficile, voire impossible, d’établir une liste exhaustive de toutes les substances chimiques capables d’interférer sur le fonctionnement de la thyroïde. Barbara Demeinex se penche successivement sur les classes de produits les plus répandus ou les plus néfastes. Y figurent les biphényles polychlorés (PCB), les dioxines, le mercure « l’agresseur de la thyroïde » (p. 90), les hydrocarbures perfluorés (PFC), les retardateurs de flamme bromés, les pesticides, les plastifiants aux phtalates, le triclosan, les parabènes et les filtres UV des cosmétiques, les engrais, ou encore le perchlorate des feux d’artifice et des airbags. Bref, la liste est longue et montre à quel point nos sociétés sont contaminées. Certains produits naturels peuvent aussi agir comme des perturbateurs thyroïdiens.

Ainsi, la génistéine du soja inhibe à forte dose la fonction thyroïdienne. « Les quantités de génistéine consommée par les nourrissons alimentés au lait de soja infantile sont quatre à six fois plus élevées que celles présentes chez un adulte qui consomme régulièrement des produits à base de soja » (p. 110).

Si des taux élevés de certains perturbateurs endocriniens peuvent être reliés à une baisse du QI des enfants, Barbara Demeinex s’interroge sur l’effet du mélange de dizaines, de centaines ou de milliers de polluants chimiques auxquels nous sommes simultanément exposés. « Tous les enfants conçus aujourd’hui sont exposés, non seulement à partir de leur naissance, mais à partir du jour de leur conception, à un cocktail multiproduits qui mine leur cerveau » (p. 112).

4. La grossesse, la période de tous les dangers !

Barbara Demeinex a choisi de se concentrer sur une période particulièrement sensible de la vie, la grossesse. « C’est au cours des premiers mois de grossesse que le QI d’un enfant est le plus affecté par la carence en iode, en hormone thyroïdienne ou par l’exposition à des agents chimiques » (p. 172-173). L’exposition du fœtus à des substances chimiques peut avoir de graves conséquences sur l’enfant à naître, sur l’adulte qu’il deviendra, mais aussi sur les générations futures.

Durant la grossesse, l’hormone thyroïdienne joue un rôle essentiel, en particulier au premier trimestre, lorsque l’embryon ne possède pas encore sa propre thyroïde. Un manque d’hormone thyroïdienne ou la perturbation de cette hormone par des polluants chimiques durant cette phase critique peut entraîner une diminution du volume cérébral, une baisse du QI, une augmentation des TSA et des TDAH. In utero, le fœtus est exposé à de multiples substances chimiques, capables de traverser la barrière placentaire : « une grande quantité de données épidémiologiques a montré la présence de fortes concentrations d’agents perturbateurs endocriniens dans le liquide amniotique. Or dans le ventre de sa mère, le bébé avale et recycle du liquide amniotique tout au long de la grossesse » (p. 203). En ce qui concerne les TSA, un lien a été démontré pour le mercure, les retardateurs de flamme, les phtalates et certains pesticides.

Face à l’importance fondamentale de l’hormone thyroïdienne pour le fœtus, tout risque de carence en iode doit impérativement être pris en compte. Des études menées en Sicile ont montré que des enfants nés de mères carencées en iode pouvaient perdre jusqu’à 18 points de QI. La carence en iode peut également être reliée à un risque majoré de TSA et de TDAH. Tous les moyens doivent être mis en œuvre pour limiter le risque de carence en iode pendant la grossesse et l’allaitement, notamment par la supplémentation systématique de toutes les femmes enceintes et allaitantes.

Une autre hormone jouerait un rôle essentiel dans le développement des TSA, l’ocytocine, l’hormone maternelle qui provoque les contractions utérines lors de l’accouchement. L’ocytocine est capable de moduler l’activité de certains neurones à la naissance. Les bébés nés par une césarienne de convenance, qui ne sont pas exposés à un niveau d’ocytocine normal, présentent un risque accru de TSA. L’ocytocine agit sur l’équilibre des ions chlorure entre l’intérieur et l’extérieur des neurones, une action qui pourrait être perturbée par certains polluants chimiques affectant la fonction thyroïdienne.

5. L’intelligence humaine est-elle en train de régresser ?

Plusieurs études citées par Barbara Demeinex semblent indiquer une baisse du niveau d’intelligence, avec un déclin du QI moyen. « La pollution chimique pourrait bien être l’un des principaux facteurs contribuant à cette baisse et notamment, la pollution qui affecte l’hormone thyroïdienne » (p. 116-117).

L’évolution du QI suscite toujours un vif débat. Pour certains spécialistes, le QI continuerait à augmenter selon l’effet Flynn (forte augmentation du QI enregistrée entre 1945 et la fin des années 1990). Pour d’autres, le QI déclinerait selon un effet anti-Flynn. Pour Barbara Demeinex, loin de ce débat, l’important reste l’effet négatif des perturbateurs endocriniens sur le QI. « Quoi qu’il en soit de la réalité d’un effet Flynn ou d’un effet anti-Flynn, la pollution chimique ou le manque d’iode vont éroder le premier et renforcer le second » (p. 139). Dans les deux cas, le QI est altéré par les perturbateurs endocriniens. Fin 2015, des tests menés en France ont révélé une baisse de 3,8 points de QI en dix ans chez des adultes.

Au-delà de l’effet des polluants chimiques sur le QI moyen de la population, le phénomène le plus alarmant serait la flambée de l’incidence de certains troubles du développement : « L’autisme concerne désormais 1 enfant sur 88, soit quasiment 60 fois plus qu’en 1975 » (p. 118). Les TDAH seraient encore plus fréquents, pouvant atteindre jusqu’à 11 % des enfants.

À ce rythme, si la tendance se confirme, en 2042, la moitié de la population masculine américaine sera autiste. La baisse du QI et le développement des maladies neuro-développementales « pourraient constituer le premier signe indiquant que le processus de déclin de nos capacités intellectuelles est enclenché » (p. 118). Et ce phénomène aurait pour principal responsable les perturbateurs thyroïdiens et la carence en iode.

6. L’incroyable défi de l’épigénétique

Comment expliquer le développement sans précédent des TSA et des TDAH ? Barbara Demeinex regrette que les recherches se concentrent surtout sur l’environnement familial des enfants et sur d’éventuelles causes génétiques, alors que les perturbateurs endocriniens pourraient jouer un rôle majeur dans le développement de ces troubles. Le développement est un processus plastique – au sens physique du terme -, guidé par les gènes, mais aussi par l’environnement. Alors que nous partageons 98 % de notre ADN avec les chimpanzés, notre différence résiderait dans le « quand et où de l’expression génétique plutôt qu’à des différences de séquences codantes » (p. 175).

Aujourd’hui, l’épigénétique, « l’étude des changements d’expression des gènes qui se produisent sans modification ou mutation des séquences d’ADN » (p. 178), connaît un essor important. Elle pourrait permettre dans les années à venir d’en savoir plus sur l’influence des facteurs environnementaux sur l’expression des gènes. Les causes génétiques des TSA ont été largement explorées. Pourtant, « en dépit des centaines de gènes qui peuvent être associés à divers degrés aux TSA, il n’y a pas de cause génétique commune à ce syndrome » (p. 188). La piste environnementale et donc épigénétique doit être envisagée très sérieusement. À titre d’exemple, l’acide folique, prescrit aux femmes enceintes durant le premier trimestre de la grossesse, intervient dans des mécanismes de régulation épigénétique importants. Selon certains chercheurs, il pourrait jouer un rôle dans le développement cérébral et ainsi protéger les enfants vis-à-vis du risque de TSA.

Étudier précisément l’effet des polluants chimiques sur les troubles du développement est complexe pour différentes raisons (variabilité importante des doses et des expositions, grand nombre de substances de natures chimiques variées, interactions des substances entre elles). Aujourd’hui peu de tests spécifiques sont capables de mesurer l’effet des substances chimiques sur l’épigénétique. L’équipe de recherche de Barbara Demeinex travaille justement sur la mise au point de ce type de test, qui permettrait de faire avancer considérablement les recherches sur les effets des perturbateurs endocriniens.

7. Pourquoi les pouvoirs publics tardent-ils à légiférer sur les polluants chimiques ?

Barbara Demeinex avance de nombreux arguments scientifiques démontrant l’effet des perturbateurs endocriniens sur le développement des TSA et des TDAH, mais aussi sur le déclin du QI. Face à ce constat, elle dénonce un certain immobilisme des pouvoirs publics, au niveau international, européen et national. Les industriels semblent mettre tout en œuvre pour minimiser la portée des études sur les perturbateurs endocriniens, tout en exerçant une pression constante sur les chercheurs et les législateurs.

Quel est le bilan économique de l’exposition des enfants aux perturbateurs endocriniens ? Barbara Demeinex et son équipe se sont penchées sur cette question cruciale, en s’intéressant de près à deux catégories de produits chimiques, un groupe de retardateurs de flammes bromés et un groupe de pesticides organophosphorés.

Pour ces deux types de produits, une forte exposition est associée à une baisse du QI des enfants et à une hausse des TSA et des TDAH, ce qui représente un coût considérable pour la société. « Le coût des soins aux autistes, aux seuls USA, est supérieur au PIB de 139 pays dans le monde » (p. 207). L’étude chiffrée menée par Barbara Demeinex estime que l’exposition aux deux catégories de produits chimiques considérés pourrait induire un coût pour l’Union européenne de plusieurs centaines de milliards d’euros par an !

Pour Barbara Demeinex, les arguments avancés par les industriels sont sans commune mesure avec les résultats probants des études menées partout dans le monde. Le principe de précaution devrait être appliqué sans délai pour lutter contre « l’empoisonnement général que nous subissons tous » (p. 248), tout en continuant à poursuivre les recherches sur les perturbateurs endocriniens. Une prise de conscience collective et une action politique forte sont ainsi nécessaires.

Selon l'auteure, il y a urgence : « Ne vaudrait-il pas mieux, tant pour la santé publique que pour la biodiversité, légiférer maintenant tout en travaillant avec les entreprises concernées, afin de réduire les effets néfastes de leurs produits ? » (p. 228). Tout le monde y serait gagnant au final !

8. Conclusion

L’iode et l’hormone thyroïdienne jouent des rôles centraux dans le développement fœtal et dans le fonctionnement de l’organisme. L’hormone thyroïdienne se retrouve aujourd’hui confrontée à des centaines voire à des milliers de substances chimiques capables d’interférer sur le fonctionnement de la thyroïde.

Même si la recherche n’a pas encore permis de répondre à toutes les questions, il y a urgence à légiférer pour préserver tous les êtres vivants des effets néfastes de ces polluants chimiques. La gravité du phénomène est d’autant plus importante, que les chercheurs méconnaissent totalement à ce jour l’effet cocktail de ces substances.

9. Zone critique

Depuis quelques années, les perturbateurs endocriniens font régulièrement parler d’eux, aussi bien dans la communauté scientifique qu’au sein du grand public. Barbara Demeinex, l’une des spécialistes mondiales de la question, travaille plus spécifiquement sur les perturbations de la fonction thyroïdienne, un aspect souvent méconnu des perturbateurs endocriniens.

En effet, la plupart des ouvrages se concentrent uniquement sur les effets de ces substances sur la fonction de reproduction. Par ailleurs, contrairement à de nombreuses personnes qui s’expriment sur les polluants environnementaux, cette biologiste expose des données scientifiques et parle librement, en s’affranchissant de l’influence des industriels ou des pouvoirs publics. Cette absence de conflits d’intérêt donne d’autant plus de poids aux arguments et faits qu’elle énonce.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Cocktail toxique : comment les perturbateurs endocriniens empoisonnent notre cerveau, Paris, Éditions Odile Jacob, 2017.

De la même auteure– Le cerveau endommagé. Comment la pollution altère notre intelligence et notre santé mentale, Paris, Odile Jacob, 2016.

Autres pistes

– James Flynn, What is intelligence? Beyond the Flynn effect, Cambridge, Cambridge University Press, 2007. – Eva Jablonka (dir.), Evolution in four dimensions: Genetic, epigenetic, behavioral, and symbolic variation in the history of life, Cambridge, MIT Press, 2014. – Daniel Dietrich et al., « Scientifically unfounded precaution drives European Commission’s recommendations on EDC regulation, while defying common sense, well-established science and risk assessment principles », Chemico-biological Interactions, 205, 2013, p. A1-A5.

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