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Au-delà de la propriété

de Benoît Borrits

récension rédigée parMarc-Antoine AuthierDiplômé de l’ESSEC avec une spécialisation en entrepreneuriat social. Conseiller politique au Sénat, auteur et traducteur.

Synopsis

Économie et entrepreneuriat

Au-delà de la propriété est un essai autant qu’un manifeste. Il s’inscrit dans le sillon tracé pendant près de deux siècles par la gauche contestataire, du socialisme au communisme en passant par les mouvements autogestionnaire et coopératif, qui a toujours dénoncé l’injustice sociale inhérente à la propriété privée des moyens de production. Mais il rompt aussi avec cette mouvance en expliquant pourquoi ces différents modèles inspirés par le socialisme et le communisme ont échoué. Benoîts Borrits nous invite à repenser le dépassement du capitalisme par l’avènement de l’« économie des communs ».

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1. Introduction

En France comme dans de nombreux pays occidentaux, la vie politique s’est longtemps structurée autour de deux pôles : à droite, le conservatisme a défendu une vision de l’économie fondée sur le respect de la propriété privée des moyens de production ; à gauche, le progressisme a prôné le changement social par le dépassement du capitalisme. Le progrès social tel qu’envisagé à gauche s’est ainsi défini, de façon négative, par la propriété collective des moyens de production.

Ce projet de dépassement du capitalisme a pris plusieurs formes au cours du XIXe et du XXe siècles, depuis l’émergence et le développement des coopératives jusqu’à l’appropriation collective des moyens de production par l’État, en passant par des expériences plus erratiques d’autogestion des unités de production par les ouvriers. Cependant, au début du XXIe siècle, un constat global d’échec a sanctionné ces différentes voies, car aucune d’elles n’est parvenue à pérenniser la gestion de l’appareil productif par les forces vives de l’économie, à savoir les travailleurs.

Mais d’autres leviers d’appropriation collective des moyens de production ont été développés qui ne disaient pas leur nom. Ils laissent aujourd’hui entrevoir ce qui pourrait devenir le projet d’une gauche renouant avec sa vision de transformation radicale de la société. Il s’agit dès lors de dépasser l’alternative propriété privée/propriété collective pour construire une véritable « économie des communs ».

2. Le modèle coopératif

L’émergence des coopératives au cours du XIXe siècle prend racine dans les expériences de socialisme utopique menées en Europe occidentale et aux États-Unis à partir des années 1830, à l’instar des phalanstères de Charles Fourier ou des Icaries d’Étienne Cabet en France. Il s’agit d’un mouvement global de contestation des structures d’entreprise issues de la Révolution industrielle.

La coopérative constitue un projet politique et économique visant à déconcentrer le pouvoir de décision détenu par les capitalistes et à réduire la prédominance de l’argent dans la gestion des affaires afin de replacer l’humain au centre de l’organisation productive. Le modèle coopératif d’entreprise est acapitalistique et se fonde sur une gouvernance démocratique : chaque coopérateur dispose d’une voix, à égalité avec les autres, indépendamment de la part de capitaux qu’il détient dans l’entreprise, à la différence des sociétés par actions.

Mais le modèle coopératif, au-delà de son mode de gouvernance, remet en question la notion même de propriété. Dans un tel modèle, la propriété des moyens de production est partagée par tous ceux qui participent à la production de biens ou de services. Cette démarche n’abolit pas la notion de propriété privée mais elle en redéfinit le périmètre : ce ne sont plus les actionnaires qui possèdent l’entreprise, mais les coopérateurs.

Il convient toutefois de distinguer les coopératives de travailleurs, par lesquelles ceux-ci s’approprient les outils de production, des coopératives d’usagers, par lesquelles les consommateurs se regroupent pour adapter la production à leurs besoins. Si les premières portent un projet plus radical de transformation de l’organisation économique, leur développement s’est limité à quelques moments d’ébullition. Elles ont rapidement été condamnées à l’échec par de nombreux auteurs. Le modèle qui s’imposera finalement sera celui des coopératives d’usagers.

Les coopératives se sont progressivement installées dans notre économie. Aujourd’hui encore, elles continuent de promouvoir un modèle porteur de valeurs et de défendre une vision plus humaine de la production et de la consommation. Leur succès est incontestable et s’illustre en France par diverses organisations, depuis des grandes banques telles que le groupe Banque populaire-Caisse d’épargne (BPCE) ou le Crédit mutuel jusqu’aux coopératives de commerçants mutualisant leur centrale d’achat (Système U, Intermarché ou Leclerc), en passant par les très nombreuses coopératives agricoles.

Mais l’installation durable du modèle coopératif dans le paysage économique met en lumière les limites de son développement, car les plus grandes coopératives ont échoué à mener à bien leur ambition initiale de transformer l’économie en profondeur.

3. Le modèle étatique

Certains auteurs ont rapidement pris acte des limites inhérentes au modèle coopératif, porté par des initiatives erratiques. Ce fut le cas de Louis Blanc qui proposa, dès les années 1840, d’en étendre la portée en confiant à l’État la mission de collectiviser le capital à l’échelle nationale.

Peu après, Karl Marx et Friedrich Engels soutenaient que la conquête du pouvoir politique constituait un préalable incontournable à la propriété collective des moyens de production. Ce terreau idéologique devait préparer les premières expériences politiques de révolution communiste en Europe.

Après plusieurs tentatives avortées au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, la Révolution bolchévique de 1917 marqua un tournant dans l’histoire politique de la contestation du système capitaliste en jetant les bases d’une économie socialisée à l’échelle d’un pays. L’État s’arrogeait ainsi le monopole du système productif. Toutefois, la Révolution russe chercha d’abord à organiser l’économie en conseils (« soviets »). Le pouvoir soviétique mit alors en œuvre la « nouvelle politique économique » (NEP) qui planifiait l’économie, tout en laissant un capitalisme privé organiser la petite production paysanne dans un pays encore majoritairement agricole.

Ce n’est qu’en 1929 que la collectivisation de l’économie fut réellement engagée à marche forcée. Alors que la dérive totalitaire du pouvoir s’affirmait plus nettement, Staline imposa une planification intégrale et radicale de l’appareil productif soviétique, dont la propriété ne relevait plus que de l’État. L’organisation de l’économie fut pilotée par le Parti unique, seul acteur légitime pour planifier la production, sans que le point de vue des consommateurs ne trouvât à s’exprimer. Le système dut ainsi se complexifier sans cesse pour affiner les prévisions de consommation et y adapter les directives de production. Le rôle de l’État, de plus en plus centralisé, devenait prépondérant et étouffait toute initiative individuelle.

Ce virage planiste contribua largement à la bureaucratisation de l’économie et à la dérive autoritaire du régime avec l’émergence d’une nomenklatura administrative et répressive. L’organisation du travail forcé ne parvint pas à enrayer les pénuries de production. Il s’ensuivit un essoufflement progressif de l’économie soviétique qui contribua largement à l’effondrement de l’URSS à la fin du XXe siècle.

4. Le modèle autogestionnaire

Le modèle étatique illustré par l’URSS ne fut toutefois pas la seule expérience d’appropriation collective des moyens de production au XXe siècle. En 1936, l’Espagne connut une révolution qui mit en œuvre un modèle de communisme autogestionnaire d’inspiration libertaire. Après l’échec du coup d’État militaire et face à la faiblesse du gouvernement républicain, un vaste mouvement « conseilliste » de réappropriation des moyens de production par les travailleurs se diffusa dans tout le pays.

Mais d’importants problèmes de gestion ne tardèrent pas à se manifester, les financements commencèrent à manquer et de nombreuses tensions se firent jour entre les différentes organisations politiques qui échouèrent à surmonter leurs différends pour coordonner ensemble la production économique, de sorte que le modèle périclita après plusieurs mois de résistance. La révolution espagnole demeure la seule expérience conseilliste qui parvint à mettre en œuvre à l’échelle nationale une planification de l’économie du bas vers le haut.

Un peu plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, la prise d’autonomie de la Yougoslavie de Tito vis-à-vis de l’URSS permit à nouveau d’explorer une voie autogestionnaire vers le communisme. Une démocratie socialiste prit ainsi vie au niveau des entreprises, dont la production restait toutefois subordonnée à une planification gérée au niveau central. Le produit national ne cessait de croître à un rythme plus rapide encore que celui des économies occidentales. Ce fut le début de la « troisième voie » yougoslave qui allait fasciner toute une génération de responsables politiques et d’intellectuels de gauche.

Dans les années 1960, cette conception autogestionnaire opéra un virage libéral avec l’abandon des fonds sociaux d’investissements et le transfert des ressources financières aux banques. Mais ces réformes coïncidèrent avec un ralentissement de l’économie.

À partir de 1971, le pouvoir titiste tenta alors de donner une nouvelle impulsion à cette « troisième voie », entre planification étatique et économie de marché, mais ce revirement ne parvint pas à enrayer la bureaucratisation de l’économie et l’endettement du pays. S’il semble difficile d’imputer au seul modèle autogestionnaire les violences qui déchirèrent le pays dans les années 1990, il semble aujourd’hui évident que la cohésion de la Yougoslavie ne pouvait être assurée par un parti unique incapable de représenter également des peuples aux cultures et aux aspirations si différentes.

5. La socialisation des moyens de production

Au XIXe siècle, Pierre-Joseph Proudhon, penseur d’inspiration anarchiste, avait développé l’idée que, pour abolir la propriété sans recourir aux moyens coercitifs de l’État, l’important n’est pas de posséder le capital mais d’y avoir accès. Son idée fut en partie reprise par Jean Jaurès au début du XXe siècle, qui souhaitait que les citoyens devinssent des associés plutôt que des salariés. L’idée ressurgit, presque sans dire son nom, après la Seconde Guerre mondiale.

Avec l’émergence des systèmes de sécurité sociale en Occident, de nouveaux leviers de socialisation de la valeur ajoutée créée par les entreprises ont fait leur apparition : les cotisations sociales. Ces prélèvements sont opérés sur les salaires – à l’actif du bilan – et permettent de mutualiser des ressources afin de financer des services pour les travailleurs. Encore faut-il distinguer le salaire différé (chômage, retraite), qui sera reversé à l’employé en cas d’absence de revenu et relève d’une logique assurantielle, du salaire socialisé (sécurité sociale), qui permet de financer l’économie non marchande et les services sociaux dans une logique collective. Les cotisations sociales ont déjà apporté la preuve de leur efficacité. Il s’agit désormais de savoir si ce qui est opéré sur l’actif du bilan pourrait également être appliqué au passif.

En comptabilité, le passif du bilan d’une entreprise, qui est égal à son actif, se compose des dettes, qui permettent de financer son activité, et des fonds propres, qui représentent les capitaux et les réserves accumulés. Les fonds propres constituent ainsi les titres de propriété de l’entreprise, détenus, en règle générale, par les actionnaires. Pour s’orienter vers une société débarrassée de ses actionnaires, il faut donc socialiser les fonds propres des entreprises. L’auteur propose ainsi de constituer un Fonds social d’investissement (FSI) qui permettrait de financer l’économie exclusivement par les dettes et non plus par les fonds propres. Cette proposition remet en cause les fondements de l’économie capitaliste : la privatisation des pertes et profits.

Dès lors, l’émergence de ce « commun » fait entrevoir un risque majeur : la socialisation des faillites d’entreprise, et donc la dilution de la responsabilité individuelle dans le collectif. Mais elle permet également d’envisager un nouvel horizon pour notre économie : une gestion démocratique des entreprises par l’ensemble des citoyens, indépendamment de leur richesse personnelle.

6. L’avènement des communs par l’irruption démocratique

La socialisation des moyens de production par les revenus et par le financement laisse entrevoir une économie des communs dans laquelle les actionnaires privés tendent à disparaître. Là où le modèle coopératif élargissait le périmètre de la propriété privée sans parvenir à en abolir le caractère exclusif, l’économie des communs mutualise complètement la propriété des moyens de production en faisant progressivement disparaître les fonds propres.

Là où le modèle étatique imposait une planification par un État centralisé devenu actionnaire de toutes les entreprises, l’économie des communs donne à tous les citoyens le pouvoir de décision sur la production nationale. Là où le modèle autogestionnaire échouait à concilier autonomie des travailleurs et coordination de la production, l’économie des communs donne corps à la « propriété sociale » des moyens de production. En définitive, ce nouveau modèle institue une gestion éminemment démocratique de l’économie.

Parce que tous les citoyens deviennent copropriétaires des entreprises, ils peuvent déterminer la production afin de mieux l’adapter à leurs besoins de consommation. Ainsi, l’économie des communs modifie profondément l’impact sur la gouvernance des entreprises en articulant gestion par les travailleurs et orientation par les usagers. Cette irruption de la démocratie dans la vie économique contribuerait à définir un nouvel horizon de société.

Et d’après l’auteur, cet horizon est désirable pour trois raisons. D’abord, l’économie des communs serait plus durable : focalisée sur la production de biens et services attendus par les citoyens, elle se limite mécaniquement au strict nécessaire et régule ainsi l’épuisement des ressources naturelles et la consommation d’énergie. Ensuite, l’économie des communs contribuerait à dépasser la notion de propriété qui fonde l’injustice du système capitaliste : en optimisant la production sur la base de besoins collectifs et non plus individuels, l’usage tend à primer sur la propriété et la société à se détacher de ses pulsions matérialistes.

Enfin, l’économie des communs serait plus inclusive : en partageant plus équitablement le pouvoir de décision parmi la population, la concurrence s’avérerait moins exacerbée, l’économie non marchande retrouverait une place centrale dans la société et l’argent cesserait de guider nos vies.

7. Conclusion

Si Benoît Borrits affirme sans ambages l’ambition programmatique de son ouvrage, il fonde toutefois son projet sur une analyse rigoureuse et documentée des tentatives historiques d’appropriation des moyens de production. Il nous dévoile ainsi des pistes d’action pour dépasser la notion de propriété qui se trouve au fondement de notre économie depuis la Révolution industrielle.

Ces pistes doivent mener à l’avènement d’une « économie des communs », qui articule un commun de production, un commun de socialisation des revenus et un commun de financement. Cette nouvelle économie serait à la fois plus en phase avec les aspirations des citoyens à davantage de démocratie, et plus à même de répondre aux enjeux environnementaux du XXIe siècle. Benoît Borrits propose ainsi une vision politique de l’économie qui, incontestablement, ouvre de nouvelles perspectives pour les mouvements de revendication sociale.

8. Zone critique

Benoît Borrits explique assez clairement pourquoi les expériences historiques d’appropriation collective des moyens de production ont échoué et pourquoi celle qu’il propose pourrait fonctionner. Cependant, il passe sous silence l’importance que le système capitaliste accorde à l’initiative individuelle, véritable moteur de l’économie de marché et carburant de la prospérité de nos sociétés.

L’économie des communs qu’il nous propose, si elle refuse la concentration de l’autorité en une entité centralisée, promeut sa diffusion à l’ensemble de la société : tous les citoyens, parce qu’ils décideraient collectivement de ce qui peut être produit et consommé, obtiendraient un droit de regard sur tout projet entrepreneurial. Mais cet argumentaire fait l’impasse sur un élément essentiel de nos démocraties libérales – la liberté d’entreprendre – et soumet les désirs de chacun à l’appréciation de tous. C’est considérer qu’il vaut mieux obtenir l’assentiment de la majorité plutôt que de prendre ses responsabilités et tenter sa chance, avec le risque d’échouer dans son entreprise. Il s’agit d’instituer une régulation du marché par la multitude a priori plutôt qu’a posteriori, et donc risquer de condamner toute innovation avant même de pouvoir en éprouver le concept.

On se demande ainsi si l’économie des communs ne serait pas, en définitive, plus étouffante pour les individus que l’économie capitaliste, que l’auteur tient pour responsable de tous les maux de notre société. Le modèle de socialisation des moyens de production connaîtrait alors un sort assez semblable à celui des autres modèles que l’auteur critique mais dont il s’inspire.

Plus fondamentalement, on peut regretter que Benoît Borrits s’attache plus à diagnostiquer les limites des différents modèles de propriété collective que celles du modèle capitaliste actuel. On comprend de ce fait que l’auteur cherche avant tout à réhabiliter l’ambition d’une propriété partagée de ces moyens de production plutôt que d’expliquer clairement pourquoi le système actuel dysfonctionne.

Après cette analyse, on pourra toujours penser que l’économie capitaliste est, pour paraphraser Winston Churchill, le pire modèle à l’exception de tous les autres.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Au-delà de la propriété. Pour une économie des communs, Paris, La Découverte, coll. « L’horizon des possibles », 2018.

Du même auteure

– Coopératives contre capitalisme, Paris, Syllepse, 2015.– Travailler autrement : les coopératives, Paris, Éditions du Détour, 2017.

Autres pistes

– Dominique Pelbois, Pour un communisme libéral. Projet de démocratie économique, Paris, L’Harmattan, 2005.– Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ? ou recherches sur le principe du droit et du gouvernement, Université du Québec à Chicoutimi, « Les classiques des sciences sociales », 2002.– Jeremy Rifkin, L’Âge de l’accès. La nouvelle culture du capitalisme, Paris, La Découverte, 2000.– Pierre Rosanvallon, L’Âge de l’autogestion, Paris, Seuil, 1976.

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