dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

L'Enjeu du salaire

de Bernard Friot

récension rédigée parFélix FlauxDiplômé en philosophie et en géographie (Lyon 3).

Synopsis

Société

La convention salariale du travail se propose de renverser l'ensemble des institutions sociales de la convention capitaliste : la valeur-travail sera remplacée par la qualification personnelle ; biens et services ne seront plus des marchandises définies par la valeur économique capitaliste ; le marché du travail disparaîtra ; la fonction d'employeur n'aura plus de raison d'être ; la propriété lucrative sera remplacée par la propriété d'usage. Ce nouveau modèle de société se fonde sur un déjà-là révolutionnaire : la qualification.

google_play_download_badge

1. Introduction

Qu'est-ce que le travail ? Qu'est-ce que la valeur ? Qu'est-ce que cotiser ? Qu'est-ce qu'un salaire ? Bernard Friot, dans son ouvrage L'Enjeu du salaire paru en 2012, nous apporte un éclairage inédit sur le sens et l'usage de ces mots du langage courant. Cet éclairage revêt une importance de premier ordre, car le langage reflète les structures fondamentales du capitalisme. Attribuer un autre sens à ces mots, c'est l'objet de ce livre. Or ce sens a déjà une réalité empirique à travers ce que l'auteur nomme les institutions salariales, sur lesquelles il est nécessaire de s'appuyer pour se libérer du carcan des institutions capitalistes.

Selon les termes de l'auteur, « ce livre n'ajoutera pas une pierre, si minuscule soit-elle, au mur des lamentations sur les malheurs du temps » (p. 9). Loin de se contenter d'un décryptage et d'une critique des rouages du capitalisme, le sociologue avance ici de fortes propositions pour faire société autrement.

2. Ce qui est travail et ce qui ne l'est pas

Une convention est un accord de volontés conclu entre diverses entités (individus, groupes sociaux ou encore groupes politiques). La convention capitaliste est un produit social de la classe bourgeoise dirigeante. Elle définit la marchandise comme un bien ou un service ayant une valeur d'usage ainsi qu'une valeur économique. Cette dernière (s'évaluant en monnaie) est à distinguer de la valeur d'usage renvoyant à l'utilité concrète des marchandises en question.

Dans la société capitaliste, à une même action recouvrant la même valeur d'usage, peut – selon le contexte – être attribuée ou non une valeur économique. Ainsi, lorsque je sers un café à mes amis, de sorte d'entretenir une certaine convivialité ou encore de rester éveillé pour le restant de la journée, ce service ne vaut rien : aucune valeur économique ne lui est reconnue ; ce service ayant seulement une valeur d'usage, il n'est pas marchandise. Or, si un serveur réalise cette même valeur d'usage (servir un café), celle-ci se verra attribuer une valeur économique.

D'après Bernard Friot, l'attribution d'une valeur économique aux valeurs d'usage n'est en rien un fait naturel, mais bien plutôt un fait social. Selon les institutions au sein desquelles s'inscrit la production de valeurs d'usage, l'attribution de valeur économique n'obéira pas aux mêmes critères. La définition de la valeur économique est avant tout affaire de pouvoir : le détenteur du pouvoir décide des critères d'attribution et de la nature de cette valeur, décide des valeurs d'usage qui « méritent » d'être enveloppées d'une valeur économique.

Le travail ne peut donc être défini comme une action intentionnelle sur la nature, en vue de produire des valeurs d'usage déterminées. Car, dans le cadre des institutions capitalistes, est « travail » ce qui est producteur de valeur économique. Ainsi, toute action n'étant pas reconnue productrice de valeur économique est exclue du label « travail ». On dira alors d'un parent accompagnant son enfant à l'école qu'il réalise une action utile (valeur d'usage), mais que cette activité ne peut être érigée au rang de « travail ». Ainsi, qui dit production de valeurs d'usage ne dit pas nécessairement production de valeur économique, et donc travail.

3. La convention capitaliste du travail

La production capitaliste est tournée vers la production de valeur économique. Mais il n'est pas donné à tout le monde d'être reconnu producteur de cette valeur. Pour qu'une activité devienne travail, elle doit prendre place dans un cadre déterminé qui est délimité par la convention capitaliste du travail. Le contenu de cette convention consiste dans des institutions intrinsèquement liées entre elles et que le capitalisme n'a de cesse de tenter de naturaliser : la propriété lucrative, le crédit lucratif, le marché du travail, les forces de travail, les marchandises et la valeur-travail.

Le travail abstrait – défini comme simple dépense d'énergie humaine – sert, par sa durée, de mesure à la valeur économique. Dans le cadre de la convention capitaliste du travail, le temps de travail en moyenne nécessaire à la production de tels biens ou de tels services (autrement nommé temps de travail abstrait) est donc la substance de la valeur économique de chaque marchandise. Mais qu'est-ce que la marchandise, mot communément employé dans le langage courant ?

Elle a précédemment été définie comme un bien ou un service possédant une valeur d'usage (car répondant à des besoins concrets et spécifiques) ainsi qu'une valeur économique. Cependant, relève Friot, il manque encore un critère pour définir ce qui est marchandise et ce qui ne l'est pas : il l'appelle la « survaleur » (ou plus-value). Un bien ou un service a beau être vendu, pour qu'il soit marchandise, il faut qu'il contienne de la survaleur. Et au sein de la société capitaliste, la production doit être avant tout production de marchandises, car la survaleur qu'elles contiennent est à l'origine du profit réalisé par les capitalistes (qu'ils soient propriétaires de titres financiers ou des outils de production).

4. La survaleur ou la dictature du temps

Cette partie de la valeur économique nommée survaleur trouve son origine dans la différence entre deux temps de travail. Pour reprendre les termes de Friot, « [le] premier est le temps de travail nécessaire à la production d'une marchandise “force de travail”, reconnu dans le salaire » (p. 48). Bernard Friot stipule ici que le salaire représente la valeur économique de la force de travail des travailleurs. La convention capitaliste du travail détermine sa valeur par le « standard de vie traditionnel », qui peut être modifié au cours de l’histoire : le salaire doit ainsi correspondre à la valeur économique des produits estimés nécessaires aux travailleurs pour que ces derniers puissent reproduire leurs forces de travail.

« Le second temps, reconnu lui dans le prix de vente, est le temps de travail pendant lequel cette “force de travail” produit des biens et services […]. Cette différence entre le temps de production de la “force de travail” et le temps de son usage dans les conditions moyennes de productivité est naturellement récupérée par l'acheteur de la “force de travail” lorsqu'il vend les “marchandises” que celle-ci a produites » (pp. 48-49). Cette différence récupérée par le capitaliste est la survaleur. En d'autres termes, la survaleur (ou plus-value) constitue la différence entre la valeur économique que crée la force de travail et la valeur économique reconnue de cette même force de travail (le salaire).

Il apparaît ici clairement que tout est une question de temps. La réalisation de l'objectif premier qu'est l'augmentation de la création de plus-value passe par divers mécanismes tels que l'augmentation de la productivité impliquant une intensification des cadences de travail ou encore un allongement du temps de travail. L'ensemble de ces mécanismes se déploie sous l'égide de la dictature du temps, qui n'accorde guère d'importance aux conditions de travail des individus.

L'enjeu du salaire, c'est de changer la convention sociale capitaliste de la valeur économique de la force de travail et d'ainsi se libérer des institutions capitalistes telles que le marché du travail et ses employeurs, qui exercent un pouvoir majeur et oppressant sur le devenir des individus. Il est possible de changer cette convention, car la substance de la valeur économique n'est en rien naturelle : elle est un construit social.

5. La qualification, un déjà-là révolutionnaire

Pour sortir de la convention capitaliste, il est nécessaire de s'appuyer sur un déjà-là révolutionnaire : la qualification. Celle-ci ne doit pas être confondue avec la certification (le diplôme). La certification « renvoie à la valeur d'usage, au travail concret ; tandis que la qualification renvoie à la valeur économique, au travail abstrait dont elle met en œuvre une autre définition que sa définition capitaliste » (p. 72). La certification est la reconnaissance de la capacité d'un individu à produire des valeurs d'usage déterminées. La qualification, quant à elle, est la reconnaissance de la capacité d'un individu à produire de la valeur économique, capacité à laquelle correspond un certain niveau de salaire.

Le support de la qualification qui intéresse particulièrement notre auteur est le grade de la fonction publique. Ce support qualifie la personne, non le poste. Le grade d'un militaire est acquis à la suite d'un concours, et c'est de ce grade qu'il tire ses droits à carrière. La qualification personnelle « déconnecte radicalement salaire et mesure ex-post du travail fourni, ce qui laisse au fonctionnaire une large marge d'appréciation du contenu et du calendrier de son travail » (p. 76).

La qualification personnelle donne un tout autre sens à la valeur économique et met à mal la loi de la valeur-travail (c'est-à-dire la doctrine du temps de travail abstrait comme substance de la valeur économique de la force de travail). En effet, la valeur économique des « forces de travail » n'est pas mesurée ici par le temps de dépense d'énergie humaine. La qualification vaut salaire, quelle que soit la productivité ou l'assiduité du travailleur. Elle libère ainsi le travail de cette absurde dictature du temps.

La qualification de la personne met aussi à mal le marché du travail. Celui-ci est le lieu de l'employabilité, qui réduit chaque personne à de simples forces de travail pouvant être embauchées ou débauchées par l'employeur (selon les critères de productivité, d'assiduité, etc.), lequel a donc en main le devenir de ces forces. L'employeur, qui va de pair avec le marché du travail, décide alors de la capacité des individus de créer ou non de la valeur économique. La qualification personnelle permet de se passer du marché du travail et de l'employeur, qui n'existent que dans le cadre de la convention capitaliste du travail.

6. Cotisation et production de valeur économique

Selon la représentation propre au capitalisme, seul le travail producteur de marchandise produit de la valeur. Ainsi, le secteur non-marchand (principalement la fonction publique dont font partie des services de santé, d'éducation, etc.) ne produit aucune valeur économique. Les salaires des fonctionnaires, individus utiles mais non-producteurs, seraient alors financés par la valeur économique produite par les travailleurs-cotisants du secteur privé. Il s'agit là, affirme Bernard Friot, d'une représentation tronquée. La cotisation n'est pas une ponction de la valeur créée par le secteur privé, il s'agit de la reconnaissance d'une valeur non-marchande produite par les soignants, professeurs ou encore des retraités, incorporée dans le prix des marchandises. Le prix des marchandises inclut ainsi, en plus de la valeur économique des marchandises, celle du travail non-marchand.

Oui, les retraités travaillent. Leur travail concret – qu'il s'agisse d'entretenir le jardin ou d'aller chercher les petits-enfants à l'école – est aussi un travail abstrait producteur de valeur économique, ce que la pension de retraite leur reconnaît : « À la valeur créée dans l'emploi [...] s'ajoute la valeur des biens et services non-marchands créés par les destinataires des cotisations, qu'il s'agisse des soignants pour l'assurance maladie ou des retraités pour la vieillesse » (p. 58). La cotisation est donc un ajout de valeur qui correspond à l'attribution de valeur économique au travail non-marchand des fonctionnaires, ou encore des retraités.

7. Vers la convention salariale du travail

Passer de la convention capitaliste à la convention salariale du travail, c'est faire de la qualification la mesure de la valeur économique des « forces de travail », et qu'ainsi le temps de travail abstrait cesse de remplir cette fonction. C'est attribuer une qualification (à laquelle est attachée un salaire) à tout individu, de ses 18 ans jusqu'à sa mort, quelle que soit la valeur d'usage qu'il produit.

Mais comment financer un salaire à vie ? Par une cotisation, comme c'est déjà le cas pour la santé ou la pension. L'ensemble du PIB (qui correspond à la valeur ajoutée nouvelle créée dans l'année) sera affecté au salaire socialisé. La valeur ajoutée est la valeur économique que l'on obtient en ôtant du prix d'un produit le coût des consommations intermédiaires (matières premières, énergie). La convention capitaliste partage la valeur ajoutée entre profit et salaire ; aujourd'hui, plus de 30% du PIB va au profit. La convention salariale l'attribuera entièrement au salaire. Celui-ci sera socialisé par une « cotisation salaire qui se substituera à la paye par un employeur et qui garantira la sûreté du salaire à vie » (p. 141).

Une cotisation économique, quant à elle, financera l'investissement (sans taux d'intérêt). Cela mettra fin au prêt lucratif. Les caisses d'investissement seront gérées démocratiquement. Enfin, une cotisation sociale financera les consommations gratuites ne relevant ni de l'investissement, ni du salaire (telles que les dépenses de fonctionnement comme l'énergie dans un hôpital).

Les entreprises seront gérées et gouvernées par des copropriétaires d'usage de l'outil de travail : « L'entreprise embauchera et devra pour ce faire être suffisamment attractive puisqu'elle ne disposera pas de cet instrument de pouvoir sur les personnes qu'est le marché du travail. Elle licenciera, et le licenciement changera de sens puisque la personne partira avec sa qualification et son salaire » (p. 139). Le licenciement ne sera pas l’œuvre d'un employeur, cette fonction n'ayant plus de raison d'être au sein de la convention salariale du travail. La nouvelle division sociale de l'entreprise créera des espaces de débat permettant aux copropriétaires de trancher les conflits liés au devenir des personnes dans le collectif, ou encore aux valeurs d'usage à produire, aux conditions de travail, etc.

8. Conclusion

La convention salariale du travail telle que la conçoit Bernard Friot nécessite de se libérer des représentations capitalistes – qui ont prétention à se naturaliser – enveloppant les notions de travail, de salaire ou encore de cotisation. Cette nouvelle convention a aussi la particularité de créer de vastes espaces démocratiques à différentes échelles, et de redonner tout son sens à la participation citoyenne. À l'échelle nationale s'ouvre alors un espace de débat crucial concernant la question des critères d'attribution des différents degrés de qualification.

Bernard Friot propose en effet une hiérarchie des qualifications allant de 1 à 4, correspondant à des salaires mensuels s'élevant de 1500 à 6000 euros. Mais qui décidera de l'attribution de nouveaux niveaux de qualification aux individus, et sur quels critères ? Ici se joue la définition collective de la qualification, autrement dit la définition collective de la valeur économique.

9. Zone critique

Le salaire à vie (ou salaire universel), élaboré par Bernard Friot et plus largement par le Réseau salariat, a tendance à être confondu avec le revenu de base (autrement nommé revenu universel, ou encore revenu inconditionnel), proposition qui connaît un certain succès. Bien que cette dernière partage avec le salaire universel le critère d'inconditionnalité (un revenu – ou un salaire – versé à tous, sans distinction autre que l'âge), tout les sépare. La proposition d'un revenu de base connaît différentes formes, mais aucune d'entre elles ne remet en cause le marché du travail. Dans ses définitions les plus restrictives, elle permet seulement de satisfaire les besoins les plus élémentaires ou de se substituer au versement d'aides sociales.

D'autres préconisent un revenu de base autour du SMIC. Il n'en demeure pas moins que le marché du travail continuerait d'exister : « Nous aurions deux parts dans nos vies, celle de la liberté assurée par le revenu garanti, et celle de la contrainte dans le travail donnant lieu à salaire, le “second chèque” de celles et ceux qui ne se contenteraient pas du revenu de base » (p. 169). Il s'agit donc d'une institution amenée à coexister, voire à s'intégrer pleinement dans les institutions capitalistes. Ainsi, confondre revenu universel et salaire à vie tend à nier l'ensemble des changements révolutionnaires impliqués par la convention salariale du travail.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– L'Enjeu du salaire, Paris, La Dispute, 2012.

Du même auteur– Émanciper le travail. Entretiens avec Patrick Zech, Paris, La Dispute, 2014.– L'Enjeu des retraites, Paris, La Dispute, 2010.– Le travail, enjeu des retraites, Paris, La Dispute, 2019.– Puissances du salariat, Paris, La Dispute, 2012.

© 2020, Dygest