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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Histoire de la pensée stratégique

de Bernard Pénisson

récension rédigée parAna PouvreauSpécialiste des questions stratégiques et consultante en géopolitique. Docteur ès lettres (Université Paris IV-Sorbonne) et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Auditrice de l'IHEDN.

Synopsis

Histoire

Paru en 2013 dans un contexte de bouleversements géopolitiques à l’échelle planétaire, l’ouvrage de Bernard Pénisson fournit à point nommé des clés essentielles pour décrypter les évolutions stratégiques en cours. Par le biais d’une approche historique de la pensée stratégique à travers les âges – du général chinois Sun Zi, près de 600 ans avant notre ère, à la dissuasion nucléaire française, telle qu’elle est formulée en ces premières décennies du XXIe siècle –, l’auteur réalise une synthèse didactique qui permet au lecteur d’acquérir rapidement une culture générale stratégique.

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1. Introduction

Élaboré à partir de quinze leçons de stratégie dispensées aux étudiants de l’ESCEM, l’ouvrage de Bernard Pénisson aborde l’histoire de la pensée stratégique en se concentrant principalement sur le legs des grands stratèges. Parmi ceux-ci, le lecteur trouvera Sun Zi, Thucydide, César, Machiavel, Richelieu, Clausewitz, Jomini, Napoléon, Liddell Hart ou les fondateurs de la force de dissuasion française (les généraux Charles Ailleret, Lucien Poirier, André Beaufre et Pierre-Marie Gallois). Bernard Pénisson parvient à conjurer l’ennui que pourrait présenter une analyse désincarnée des diverses cultures stratégiques qui ont façonné la manière de faire la guerre depuis l’Antiquité.

En effet, la succession de vignettes biographiques donne à l’ensemble un caractère vivant et permet de susciter l’intérêt du lecteur pour des penseurs ayant chacun marqué leur époque. L’auteur entend cependant donner des clés de lecture de cette galerie de portraits étonnants en énonçant clairement les définitions, principes et modèles stratégiques qui sous-tendent sa réflexion.

Cette synthèse dote le lecteur d’un éventail de perceptions de la guerre rendant enfin possible le décryptage de l’utilisation de la violence par les grandes civilisations du monde. Citant l’archiduc Charles de Habsbourg (1771-1847), l’auteur définit - entre autres – la stratégie, comme « la science de la guerre, qui établit le plan, englobe et détermine les marche des entreprises militaires », tandis que « la tactique enseigne la manière dont les projets stratégiques doivent être réalisés et l’art indispensable qui conduit les troupes » (p.13).

2. Penser la guerre, une nécessité vitale

Pour le révolutionnaire russe et fondateur de l’Armée rouge LéonTrotsky, « si vous ne vous occupez pas de la guerre, la guerre s’occupera de vous ». Penser la guerre permet aux nations et plus largement aux civilisations de survivre, de perdurer et de prospérer, d’où l’adage « Si vis pacem, para bellum » (Si tu veux la paix, prépare la guerre), attribué à l’écrivain romain Végèce aux IVe et Ve siècles, dans son ouvrage sur la tactique militaire Epitoma Rei Militaris (La Quintessence de l’art de la guerre).

Même si la guerre a coutume d’échapper à ses modèles et de surgir toujours sous des formes nouvelles, les nations continuent inlassablement à tenter d’en cerner les signes annonciateurs et à scruter leurs adversaires potentiels ou déclarés. Penser la guerre, c’est anticiper ce que l’adversaire a prévu.

Quoi qu’il en soit, comme le fait remarquer le général Vincent Desportes, spécialiste de stratégie militaire, en dépit des avancées technologiques, politiques et civilisationnelles, la guerre ne change pas fondamentalement de nature : elle demeure, au fil des âges, l’affrontement sanglant de volontés antagonistes.

C’est pourquoi, comme l’indique le général prussien Carl von Clausewitz (auquel l’auteur consacre un chapitre entier) : « La guerre est un acte de violence dont l’objectif est de contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. » Pour ce faire, il s’agira d’atteindre trois objectifs principaux : vaincre et écraser la puissance armée de l’ennemi ; entrer en possession des ressources de l’adversaire ; gagner l’opinion publique (p.27).

Pour remporter la victoire, la conception des opérations est décisive. Elle doit être fondée sur un socle de concepts théoriques, comme le rappelle le colonel Frédéric Jordan, historien militaire. Ce « corpus de principes de la guerre » varie d’une culture stratégique à l’autre, mais certains sont universels.

Dans son essai intitulé Les Principes fondamentaux de la conduite de la guerre (sur la base duquel sera élaboré son traité De la guerre), Clausewitz insiste en particulier sur les notions de « concentration des forces », d’« économie des forces », de « surprise stratégique » et de « réserve stratégique ». Le maréchal Foch s’en inspirera dans l’élaboration de sa théorie de la guerre (1903), autre clé de voûte de la doctrine militaire française, en retenant les principes d’économie des forces, de liberté d’action et de sûreté (p.29).

3. La guerre, objet militaire ou objet politique ?

Outre le principe fondamental selon lequel l’ennemi doit être anéanti, la certitude que « la guerre est un instrument de la politique » sous-tend la pensée clausewitzienne, comme l’illustrent les formules suivantes : « La guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens » et, précise-t-il, « la guerre n’est rien d’autre que la poursuite de la politique d’État par d’autres moyens ». La bataille est militaire tandis que la guerre demeure politique, car, comme le rappelle Bernard Pénisson, « Clausewitz fixe comme but ultime à la stratégie la recherche de la paix » (p.187).

Dans cette optique, la victoire par les armes n’est qu’un des moyens de la stratégie, tandis qu’au plan tactique, elle est vue comme un objectif final. L’auteur rappelle l’insistance de Clausewitz sur la nécessité de subordonner la force militaire au pouvoir politique. Il constate à cet égard à quel point les stratèges allemands de la Première Guerre mondiale, de même que Lénine, ont inversé ce principe fondamental. Il rappelle a contrario que « depuis la Seconde Guerre mondiale, le pouvoir politique a repris toute sa suprématie sur la direction de la grande stratégie, et il dicte aussi sa volonté à la stratégie militaire, particulièrement en ce qui concerne la dissuasion nucléaire » (p.417).

C’est que la guerre n’est pas seulement « un véritable caméléon qui modifie quelque peu sa nature dans chaque cas concret », elle est aussi « une étonnante trinité, où l’on retrouve d’abord la violence originelle de son élément, la haine et l’animosité, qu’il faut considérer comme une impulsion naturelle aveugle, puis le jeu des probabilités et du hasard qui font d’elle une libre activité de l’âme, et sa nature subordonnée d’instrument de la politique, par laquelle elle appartient à l’entendement pur » (p.184). Le premier aspect concerne le peuple ; le second, les forces armées ; et le troisième, les gouvernants d’un État.

Cependant, les gouvernants atteindront tôt ou tard les limites de leurs désirs de puissance – si tant est qu’ils aient voulu instrumentaliser la guerre –, lorsque la différence flagrante entre « la guerre sur le papier des cartes d’état-major» et « la guerre réelle » surgira inévitablement et les forcera à faire face à l’évidence. Car tout conflit est caractérisé par ce que Clausewitz nomme « friction », cet infime grain de sable qui fait dérailler les plans les plus méticuleusement élaborés.

4. Le choc des cultures stratégiques

Le panorama particulièrement intéressant présenté par Bernard Pénisson des diverses cultures militaires qui ont façonné les sociétés humaines depuis l’Antiquité, fondé sur de nombreuses références aux maîtres de la stratégie, nous permet de mieux saisir la conception particulière que les grandes nations se sont faite de la guerre.

La pensée stratégique chinoise est examinée en rappelant les spécificités du legs de son fondateur, Sun Zi (544-496 av. J.C), auteur de L’Art de la guerre, le plus ancien ouvrage de référence en matière stratégique. Le génie du général Sun Zi consiste à vaincre avant même d’avoir à combattre. Il s’agit de déstabiliser l’adversaire avant le combat. Par opposition aux préconisations de Clausewitz, il s’agit là d’éviter de se heurter aux points forts des forces adverses, pour frapper au contraire leurs points faibles, par le biais (entre autres) de stratagèmes, de ruses et d’espions.

Cette vision de la guerre annonce les guerres asymétriques du XXIe siècle. Le lecteur appréciera notamment l’analyse consacrée à l’influence de Sun Zi sur la pensée stratégique de Mao Zedong (1893-1976) et sur la stratégie vietnamienne face à la puissance coloniale française.

5. La stratégie américaine

L’étude approfondie de la pensée militaire américaine met en évidence les avancées réalisées par les stratèges que furent, d’une part, les généraux Dwight Eisenhower (1890-1969) et Douglas MacArthur (1880-1964) et, d’autre part, l’amiral Chester Nimitz (1885-1966).

Le chapitre dédié à la stratégie maritime au temps des empires met évidemment en exergue les travaux du plus grand stratégiste naval américain, l’amiral Alfred Thayer Mahan (1840-1914), dont l’ouvrage The Influence of Sea Power Upon History (1660-1783) plaida pour la mise sur pied par les États-Unis d’une Marine puissante.

En ce qui concerne la stratégie nucléaire des États-Unis, l’auteur examine les apports doctrinaux des stratégistes nucléaires que furent Bernard Brodie (1910-1978), Herman Kahn (1922-1983) et Henry Kissinger (né en 1923), de même que ceux des partisans de la « riposte graduée » (qui stipule que l’arme nucléaire américaine pourra être utilisée avec plus ou moins de puissance suivant le niveau de menace), le général Maxwell Taylor (1901-1987) et le secrétaire à la Défense Robert McNamara (1916-2009).

Pour le général Vincent Desportes, l’approche stratégique américaine se trouve en opposition avec la vision clausewitzienne en ce que les États-Unis voient la guerre comme un objet moral et non comme un objet politique. Selon cette analyse, tout en considérant la guerre comme un mal absolu, les États-Unis partent faire la guerre pour anéantir complètement une menace qu’ils ont identifiée et il n’y a pas d’alternative à la victoire. La guerre n’est pas un outil pour négocier in fine, elle est axée sur une destruction totale.

6. Conclusion

L’ouvrage de Bernard Pénisson n’aurait pu être qu’une vaste étude comparée des grands classiques de la pensée stratégique mondiale, centrée principalement autour de Clausewitz, le théoricien de la guerre moderne. Mais c’est aussi une étude des cultures stratégiques occidentales (ancienne, médiévale et moderne) et asiatiques, et une réflexion approfondie sur l’élaboration de la stratégie au temps des nationalismes, de la guerre totale et de la dissuasion nucléaire.

D’après le général Vincent Desportes, les états-majors ont beau étudier principes, doctrines et modèles stratégiques, ils finissent toujours pas préparer la guerre d’hier au lieu de préparer celle de demain, tant il est difficile de prévoir la forme précise des affrontements futurs. Dans un contexte marqué par la persistance du « brouillard de la guerre » (Clausewitz), nos chances de victoire dépendront de notre capacité à nous adapter aux formes mouvantes et inattendues des conflits qui se profilent à l’horizon.

7. Zone critique

Le fait que cet ouvrage soit élaboré à partir de leçons de stratégie sur des thèmes différents l’empêche inévitablement de conserver une fluidité parfaite dans la réflexion et entraîne quelques redondances. Parmi les chapitres les plus marquants, on notera ceux dédiés à la stratégie maritime aux temps modernes et à la stratégie nucléaire, qui pourraient constituer deux petits ouvrages séparés, tant ils sont complets.

Autre regret concernant cet ouvrage au demeurant fort utile et remarquable : le manque d’un glossaire, qui aurait permis de retrouver facilement les très nombreux auteurs cités. En revanche, l’excellente bibliographie thématique constitue un bagage indispensable pour tout chercheur dans le domaine des questions de stratégie et de défense, tandis que les multiples références aux spécialistes actuels des questions géostratégiques permet de replacer en permanence le débat dans l’actualité qui façonne le monde du XXIe siècle.

Enfin, cette réflexion approfondie a certes été élargie dans sa conclusion pour inclure les récentes menaces qui se posent aujourd’hui aux gouvernants des démocraties occidentales, mais il eût été intéressant de la mener encore plus loin sous un angle prospectif, afin de tenter d’imaginer les guerres de demain.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Histoire de la pensée stratégique. De Sun Zi au nucléaire, Paris, Ellipses, 2013.

Autres pistes– Gérard Chaliand et Arnaud Blin, Dictionnaire de stratégie militaire, Paris, Perrin, 1998.– Gérard Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie des origines au nucléaire, Paris, Robert Laffont, 1990.– Aymeric Chauprade, Géopolitique. Constantes et changements dans l’histoire, Paris, Ellipses, 2001.– Carl von Clausewitz, De la Guerre, Paris, Minuit, 1955.– Hervé Coutau-Bégarie, Bréviaire stratégique, Paris, Argos, 2013.– Vincent Desportes (général) et Jean-François Phélizon, Introduction à la stratégie, Paris, Economica, 2007.– Vincent Desportes (général), « Leçons des guerres d’aujourd’hui pour les guerres de demain », Conflits, n°18, septembre 2018.– Benoît Durieux (colonel), Relire « De la guerre » de Clausewitz, Paris, Economica, 2005.– Michel Goya (colonel), S’adapter pour vaincre. Comment les armées évoluent, Paris, Perrin, 2019.– Frédéric Jordan (colonel), Pour le succès des armes de la France, Paris, Economica, 2020.– Sir Basil H. Liddel-Hart, Stratégie, Paris, Perrin, 1998.– Valérie Niquet, Deux commentaires de Sun Zi, Cao Cao, Li Quan, Paris, Economica, 1994.– Pierre Servent, Cinquante nuances de guerre, Paris, Robert Laffont, 2018.– Sun Tzu, L’Art de la guerre, Paris, Hachette Littératures, 2000.– Bruno Tertrais, La Guerre, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2010.

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