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Fin du leadership américain ?

de Bertrand Badie et Dominique Vidal

récension rédigée parAna PouvreauSpécialiste des questions stratégiques et consultante en géopolitique. Docteur ès lettres (Université Paris IV-Sorbonne) et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Auditrice de l'IHEDN.

Synopsis

Histoire

Dans l’immédiat après-guerre froide, les États-Unis sont apparus comme le moteur de la mondialisation. Mais à la suite de l’élection de Donald Trump en 2016, la superpuissance américaine est devenue, dans de nombreux domaines, le premier contestataire de cette mondialisation. Fin du leadership américain ?, recueil d’articles préparés par 26 spécialistes des sciences sociales, analyse cette mutation par le biais d’une réflexion sur les sources de l’hégémonie américaine et sur les défis qui se posent à l’Amérique dans le monde globalisé.

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1. Introduction

La question de la pérennité du leadership des États-Unis sur la scène internationale est devenue source d’interrogations, dès 1990, lors du déclenchement de la première guerre du Golfe. D’une situation d’hégémonie totale en 1945, en raison de leur puissance incontestable sur le plan militaire, les États-Unis se sont progressivement trouvés confrontés à des transformations de l’environnement international susceptibles de mettre en péril leur domination sur le reste du monde.

Défiée par l’Union soviétique sur le plan militaire, l’Amérique, en dépit de l’importance de ses ressources, a vu nombre de puissances rivales commencer à la concurrencer au plan économique, pendant la guerre froide. Cette évolution s’est confirmée dans la phase de « dépolarisation » des relations internationales, qui s’est déroulée après l’effondrement de l’Union soviétique. À partir des années 1990, dans le contexte d’interdépendance accrue que suppose la mondialisation, les États-Unis, de plus en plus entravés dans l’exercice de leur puissance, ont tenté de s’adapter aux mutations profondes du jeu international.

Pour préserver le leadership américain, des approches différentes ont été choisies par les derniers présidents successifs. Toutes ont échoué, qu’il s’agisse du néoconservatisme de George W. Bush, du néolibéralisme de Barack Obama ou du néonationalisme actuel de Donald Trump. La mondialisation constitue en vérité un formidable renversement de l’histoire. La perspective d’un monde sans hégémon est particulièrement déstabilisante pour les États-Unis, qui s’interrogent sur le risque d’anarchie dans le nouvel environnement international en gestation.

Cet ouvrage se présente justement comme une réflexion sur le monde post-hégémonique et propose des perspectives pour l’avenir.

2. L’ascension de l’Amérique jusqu’au faîte de la puissance

Plus qu’un état de fait, l’hégémonie américaine est une prétention qui, selon l’historien Pierre Melandri, se fonde sur « la conviction d’incarner une expérience à la fois universelle et unique, appelée à servir de modèle au reste de l’humanité » (p.25). Dès la fin de la guerre de sécession (1861-1865), les États-Unis se sont érigés en première puissance économique mondiale.

De cette situation sont nées la volonté d’expansion du pays et sa détermination à s’imposer sur la scène mondiale au niveau géopolitique. Tout d’abord cantonnée à la zone Caraïbes-Amérique, l’influence de l’Amérique, sous l’administration du président Théodore Roosevelt (1901-1909), a été projetée à l’échelle planétaire. Dans les années 1920, les États-Unis se sont mis à dominer le système international. Cette montée en puissance a été interrompue par la crise de 1929.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se perçoivent à juste titre comme « la nation la plus puissante du monde, la plus puissante peut-être de toute l’histoire », comme le déclare le président Harry Truman la 9 août 1945. Pendant toute la période de la guerre froide (1947-1991), en dépit de la guerre du Vietnam (1955-1975), de profondes divisions internes et du scandale du Watergate (1972-1974), les États-Unis conservent leur statut de superpuissance et cogèrent le monde avec l’Union soviétique dans une hégémonie dite « de cogérence » (p. 13).

Leur prédominance semble assurée par la mise en œuvre de stratégies comme celle de l’endiguement (containment) « destinée à bloquer les avancées soviétiques à travers le monde et finalement provoquer l’effondrement de l’URSS » (p. 95), puis celle du surclassement (overmatch), visant selon Michael Klare à « conserver le plus longtemps possible une supériorité militaire et technologique sur la Russie et la Chine (et sur tout autre challenger éventuel) ». Cependant, face aux bouleversements provoqués par le phénomène de la mondialisation au sein du jeu des puissances, cette stratégie américaine visant à instaurer une suprématie globale permanente va faire long feu.

3. Les tentatives d’adaptation des États-Unis au nouvel environnement international

« L’ère de la prédominance américaine, durant laquelle les États-Unis façonnaient les relations internationales et en définissaient les règles et les normes, a vécu. Elle aura débuté au soir de la Seconde Guerre mondiale, s’est renforcée avec la chute du mur de Berlin et celle de l’Union soviétique, et a entamé son épilogue avec la malencontreuse et tragique invasion de l’Irak en 2003 » (p.89), écrit Robert Malley, ancien conseiller des présidents Clinton et Obama.

Pour Bertrand Badie, l’Amérique, forte de son unipolarité, a rêvé d’une hégémonie sans restriction dès la chute de l’Union soviétique. Mais confrontée progressivement à l’irruption de conflits et à l’émergence de puissances rivales, elle va tout mettre en œuvre pour demeurer « le gendarme sans rival » de la planète (p. 14), au moins sur le plan géopolitique, et façonner la mondialisation afin de conserver une part conséquente dans le commerce mondial.

La doctrine néoconservatrice du président George Walker Bush visait à instaurer un nouvel ordre mondial par le biais d’une « diplomatie transformationnelle » universalisant les valeurs de l’Amérique : il s’agit d’américaniser le monde en s’appuyant sur les concepts-clé de regime change (renversement de régime) et de « guerre juste ». L’aventure irakienne se révèlera finalement un gouffre financier (600 milliards de dollars) et un fiasco humanitaire et militaire.

Constatant que la prédominance militaire des États-Unis est menacée à l’échelle globale, Barack Obama entend alors jouer la carte d’un libéralisme rénové dans l’objectif de relancer l’économie du pays et de favoriser une hégémonie économique. Sa politique étrangère est, par contraste, celle d’un retrait géopolitique et militaire.

On parle alors de « light footprint » (empreinte légère) et de « leadership from behind » (gouvernance en arrière-plan). Cette nouvelle posture ne portera pas les fruits escomptés de la relance économique et de la prospérité. De plus, elle engendrera des réactions de rejet de la part du complexe militaro-industriel et d’une partie de la population américaine, inquiète des flux migratoires et de l’intensification de la concurrence économique internationale.

Donald Trump, en misant sur la peur de « la mondialisation qui appauvrit », fonde sa formule néonationaliste sur un nationalisme antimondialiste. Ses leitmotivs sont ceux d’une Amérique puissante (« Make America great again ») et d’une Amérique prioritaire (« America first »).

4. Les États-Unis, nouveaux contestataires de la mondialisation

Pour Bertrand Badie, le fait que la superpuissance porteuse de la globalisation soit devenue son principal contestataire est l’événement le plus marquant du nouveau millénaire. Donald Trump rejette la mondialisation, mais il entend bien l’utiliser si elle peut porter ses fruits et servir les intérêts américains. Pour lui, seule compte la souveraineté des nations, selon « une vision strictement hobbesienne d’une absolue souveraineté que rien ne pourrait limiter » (p. 18).

Le multilatéralisme est devenu sa cible, ce qui l’a conduit à déserter une série d’institutions et d’accords internationaux (COP21, pacte sur les migrations, Unesco, etc). Par ailleurs, le président américain a privilégié une diplomatie bilatérale. Le « nationalisme trumpien », selon l’expression utilisée par Bertrand Badie, n’offre plus rien à la gouvernance du monde, en ce qu’il accélère la fragmentation du système international et favorise la création de coalitions ponctuelles au détriment de modèles stables d’alignement, annonçant sans doute la fin du système onusien tel que nous le connaissons. La fragmentation en cours, à son tour, accentue « l’ingouvernabilité du monde ».

Cette posture est vouée à l’échec car les États-Unis continuent de se trouver, contre leur volonté, dépendants d’autres puissances sur fond d’inexorable accroissement des interdépendances entre nations. Comment être leader quand on est interdépendant ? Comment exercer un leadership efficace lorsque le fort dépend en bonne partie du faible ? La mondialisation a eu pour effet de bouleverser la hiérarchie des puissances en favorisant l’ascension des pays émergents.

L’ouverture des frontières et la libre circulation du capital ont affaibli le pouvoir des acteurs traditionnels des relations internationales que sont les États. Dans ce contexte, il est peu probable que les États-Unis parviendront à fixer les règles de la mondialisation tout en continuant à la rejeter.

5. Le post-hégémonisme américain face au pôle de puissance chinois

Le plan de bataille établi par les États-Unis, en 2018, face aux ambitions de la puissance chinoise incarnées par les nouvelles routes de la soie (2013) de Xi Jinping est révélateur de la détérioration des relations entre les deux puissances depuis la crise financière de 2008.

Déjà considérée comme un concurrent stratégique par l’administration de George W. Bush, la Chine, à compter de 2009, constitue clairement pour Barack Obama un adversaire dont il est devenu nécessaire d’endiguer l’influence à l’échelle globale. Comme le rappelle le journaliste Dominique Bari, Obama met en œuvre une politique de « pivot vers l’Asie » (Pivot to East Asia Strategy), dont le but est de « renforcer la présence militaire américaine dans la région Asie-Pacifique et de mettre en place le traité transpacifique (TPP), qui exclut la Chine et l’isole de ses partenaires les plus proches » (p. 164).

Mais la montée en puissance chinoise paraît irrépressible. À compter de 2015, celle-ci rivalise directement avec les États-Unis lorsqu’elle met en place son nouveau plan intitulé « Made in China 2025 » visant à faire du pays une puissance technologique de premier plan. L’opposition féroce manifestée par l’Administration Trump contre la firme Huawei en 2018 témoigne de la détermination actuelle des États-Unis à écraser l’expansion de l’influence chinoise dans le monde, au risque de tomber dans « le piège de Thucydide ».

Ce concept, développé par le politologue américain Graham Allison, fait référence à une situation caractérisée par l’entrée en guerre d’une puissance dominante contre une puissance émergente.

6. L’endiguement de la puissance russe

Face à Moscou, une stratégie d’endiguement similaire est mise en place par les États-Unis dès la fin de la guerre froide. Andreï Gratchev, ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev, rappelle à cet égard l’opposition des États-Unis au projet d’Union eurasienne développé par Vladimir Poutine et leur volonté d’interrompre tout dialogue avec la Russie sur le désarmement nucléaire. Le retrait des États-Unis du Traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI) en février 2019 témoigne de ce raidissement.

En septembre 2015, l’intervention militaire russe en Syrie en faveur de Bachar el-Assad est perçue comme une menace par les États-Unis, notamment en Méditerranée orientale. Ces crispations présentent le risque d’une escalade des tensions entre les deux puissances qui pourrait déboucher sur un engrenage militaire.

« L’enjeu du XXIe siècle sera le bras de fer économique, stratégique, voire militaire entre les États-Unis et la Chine et, plus généralement un nouveau conflit Est-Ouest entre le Vieux monde occidental et les géants naissants asiatiques. L’issue dépendra largement du choix que fera la Russie entre ses alliés et ses rivaux… », avertit Andreï Gratchev.

7. Conclusion

Bertrand Badie réfute l’idée d’un déclin des États-Unis sur les plans économique et culturel et dans le domaine du soft power, tout en reconnaissant que la place de la puissance américaine dans le commerce mondial n’a cessé de baisser depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Dans cette réflexion sur le monde post-hégémonique en plein bouleversement, les auteurs interrogent en filigrane les conséquences sur les relations internationales de la mutation du leadership américain à l’échelle planétaire depuis la fin de la guerre froide. Le retrait progressif des États-Unis porte en soi un risque d’anarchie car, pour la première fois dans l’histoire des relations internationales, celles-ci ne sont plus dynamisées par le choc des puissances mais par une toute nouvelle donne : la « tectonique des sociétés ».

Dans l’optique de Bertrand Badie, le jeu statique des puissances est progressivement ankylosé et paralysé : ce sont les mouvements sociaux qui seront désormais moteurs.

8. Zone critique

L’ensemble des auteurs participant à cet ouvrage publié en décembre 2019 partagent la conviction que la mondialisation, d’une manière générale, est un phénomène bénéfique à l’humanité. En partant de ce postulat, la politique jugée « nationaliste et antimondialiste » menée par Donald Trump apparaît préjudiciable à l’équilibre des relations internationales.

À l’instar de Pierre Hassner et Stanley Hoffman (de leur vivant), Jacques Attali, Dominique Moïsi, Fareed Zakaria ou d’autres hérauts de la mondialisation, la majorité des contributeurs de l’ouvrage écartent la possibilité que ce phénomène puisse comporter des tendances néfastes. Les implications durables et considérables à l’échelle planétaire de la pandémie de coronavirus, qui s’est déclenchée dans la ville chinoise de Wuhan en décembre 2019, remettent en perspective les limites de ses bienfaits supposés et agitent au contraire, en raison justement de son caractère incontrôlable, le spectre d’une disparition d’une partie de l’humanité et de l’effondrement des systèmes de gouvernance existants.

Dans ce nouvel environnement lourd de menaces, certaines puissances étatiques émergeront encore plus fortes et déterminées, tandis que d’autres, qui auront mal géré la situation d’urgence immédiate, seront vouées à un déclin certain.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Fin du leadership américain ? L’état du monde 2020, Paris, La Découverte, 2019.

Du même auteur– L’Hégémonie contestée. Les nouvelles formes de domination internationale, Paris, Odile Jacob, 2019.– Avec Dominique Vidal (dir.), Qui gouverne le monde ? L’état du monde 2017, Paris, La Découverte, 2017.

Autres pistes– Graham Allison, Vers la guerre. L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ?, Paris, Odile Jacob, 2019.– Zbigniew Brzezinski, Le Grand Échiquier. L’Amérique et le reste du monde, Paris, Bayard, 1997.– Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, coll. « Histoire », 1992.– Thomas Guénolé, La Mondialisation malheureuse. Inégalités, pillages, oligarchie, Préface de Bertrand Badie, Paris, First, 2016.– Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.– Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Paris, Le Livre de Poche, 2004.– Ana Pouvreau, « Les conséquences stratégiques pour l’Europe de la fin du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI) », Institut FMES, 15 février 2019.– Michael Ruppert et Catherine Austin-Fitt, Franchir le Rubicon, Tome 1, Le déclin de l’Empire américain à la fin de l’âge du pétrole, Paris, Nouvelle Terre, 2019.– Emmanuel Todd, Après l’empire. Essai sur la décomposition du système américain, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2004.– Hubert Védrine, « Les États-Unis : hyperpuissance ou empire ? », Cités, 2004/4 (n°20), p.139-151.– Fareed Zakaria, Le Monde post-américain, Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2011.

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