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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Les Inégalités mondiales

de Branko Milanovic

récension rédigée parAlexandre ChiratDoctorant en sciences économiques à l'Université Lumière Lyon-2.

Synopsis

Économie et entrepreneuriat

Ce travail s’inscrit dans la vague d’ouvrages publiés sur le thème des inégalités depuis le début de la décennie (Atkinson, Galbraith, Piketty, Stiglitz). Dans une optique transfrontière, qui rompt avec le « nationalisme méthodologique », il propose de considérer la population mondiale comme un tout afin de lui appliquer les outils de mesure des inégalités traditionnellement utilisés à l’échelle des nations. L’étude des inégalités au sein des pays (intra-nationales ou « de classe ») et des inégalités entre pays (inter-nationales ou « de lieux ») intervient pour rendre compte de la dynamique des inégalités mondiales. Cette perspective originale permet de poser un regard pour partie nouveau sur l’histoire des faits économiques.

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1. Introduction

Branko Milanovic commence par dresser un état des lieux statistique des inégalités mondiales entre 1988 et 2008 avant de rendre de compte de la dynamique historique des inégalités intra-nationales et inter-nationales. Dans la dernière partie de l’ouvrage, il tente de réfléchir au futur des inégalités en combinant cet exercice prospectif à une analyse des mutations politiques récentes, en particulier aux États-Unis et en Europe.

Tout au long de son travail, il offre au lecteur une présentation claire des difficultés de collecte et de traitement des données statistiques, tout en présentant les outils mobilisés.

2. L’évolution des inégalités mondiales (1988-2008)

Historiquement, la première révolution industrielle a donné lieu à une hausse des inégalités internationales, entre les pays dits développés et les pays dits sous-développés. Toutefois, cette tendance semble s’inverser depuis le début du XXIe siècle. L’étude statistique des inégalités est effectuée en découpant la population mondiale en centile. Le 20e centile mondial représente par exemple 1 % de la population mondiale dont les revenus sont plus faibles que 74 % de l’humanité, mais plus élevés que 20 %. Milanovic retrace l’évolution des revenus de ces groupes statistiques entre 1988 et 2008. Trois grands phénomènes ressortent de son étude. Premièrement, les individus situés entre le 40e et le 60e centile de la population mondiale ont connu des gains de revenus réels annuels supérieurs à 60 % entre 1988 et 2008. Ce sont les gagnants de la mondialisation.

Il s’agit essentiellement des classes moyennes des pays émergents d’Asie, en particulier de Chine. Deuxièmement, Milanovic constate que les gains de revenus réels ont été faibles, voire nuls, autour du 80e centile de la population mondiale. Cette catégorie représente les classes moyennes des pays riches. Ce sont les plus grands perdants de la mondialisation. La conjugaison de ces deux phénomènes fait que les revenus des classes moyennes asiatiques tendent à converger vers les revenus des classes moyennes inférieures des pays occidentaux.

Troisièmement, Milanovic constate que les gains de revenus réels du 1 % le plus riche de la population mondiale ont également été supérieurs à 60 % entre 1988 et 2008. En valeur absolue, les 5 % les plus riches ont capté environ 44 % des hausses de revenus de la période. À noter de surcroît qu’il est difficile d’estimer les revenus des plus riches en raison d’une part de la sous-estimation de leurs revenus dans les enquêtes et d’autre part de l’importance de l’évasion fiscale. Ce troisième phénomène mis en avant est synonyme de l’émergence d’une « ploutocratie mondiale », qui est l’autre grande gagnante de la mondialisation. Alors qu’en 1987, la fortune des ultra-riches représentait moins de 3 % du PIB mondial, elle en représente plus de 6 % en 2013. Milanovic tient à informer le lecteur que la crise financière débutée en 2008 ne semble pas avoir inversé ces trois tendances.

Alors que l’indice de Gini des inégalités mondiales – compris entre 0 (égalité parfaite de la distribution des revenus dans la population) et 1 (inégalité complète) – était de 0,722 en 1988, il est passé à 0,67 en 2011 . La révolution industrielle débutée à la fin du XVIIIe siècle s’est accompagnée d’une hausse des inégalités mondiales en raison de la hausse des inégalités entre pays. Ce phénomène a pour l’heure pris fin du fait de l’émergence des pays d’Asie.

3. L’évolution des inégalités intra-nationales

Historiquement, la révolution industrielle et la croissance induite du revenu moyen se sont traduites dans un premier temps par une hausse des inégalités puis par une baisse après la Seconde Guerre mondiale. Le pic d’inégalité a été atteint dans les années 1860 en Italie et au Royaume-Uni, dans les années 1930 aux USA et Japon. Leurs PIB par habitant respectifs étaient alors inférieurs à 5 000 $. Quant au niveau minimal des inégalités dans ces quatre pays, il a été atteint entre 1978 et 1983, soit un moment où leurs PIB par habitant étaient supérieurs à 10?000 $.

Ce phénomène est décrit par ce que l’on appelle la Courbe de Kuznets. La baisse des inégalités au cours des Trente Glorieuses s’explique par des forces économiques endogènes (massification de l’enseignement, hausse des qualifications, hausse de la pression syndicale) mais aussi par la progressivité de l’impôt et les guerres mondiales. La courbe en « U inversé » de Kuznets, représentant l’évolution des inégalités au sein d’un pays en fonction de l’évolution du revenu moyen, ne rend toutefois pas compte de la hausse des inégalités intra-nationales que l’on constate dans les pays développés depuis les années quatre-vingt.

Un auteur comme Thomas Piketty a abandonné pour cette raison la vision de Kuznets et considère les Trente Glorieuses comme une anomalie historique. Milanovic choisit au contraire de l’amender en raisonnant en termes, non plus de courbe, mais de « vagues de Kuznets », lesquelles sont créées par « l’interaction entre les facteurs économiques et politiques » (p. 98). Les pays développés seraient proches d’un nouveau pic d’inégalité causé par la révolution des nouvelles technologies.

Cette dernière a généré des rentes dans les technologies de l’information et de la communication, la finance et le secteur pharmaceutique. Combinées à la mondialisation, à la perte de pouvoir des syndicats et à des politiques fiscales favorables aux plus riches, les inégalités entre les classes se sont accrues dans les pays riches.

4. L’évolution des inégalités inter-nationales

Milanovic prend soin de rappeler que le recul des inégalités mondiales est un phénomène récent, essentiellement dû à l’émergence des classes moyennes asiatiques. Au XIXe siècle, les inégalités mondiales s’expliquaient essentiellement par des inégalités entre les classes au sein des pays. Après la Seconde Guerre mondiale, 80 % des inégalités mondiales s’expliquent par le « lieu », c’est-à-dire par les inégalités entre pays. Il forge à cet égard le terme de « rente de citoyenneté » pour désigner le fait qu’un individu, selon son lieu de naissance, sachant que plus de 95 % des individus vivent là où ils sont nés, a plus de chances d’accéder à un certain niveau de revenus.

Cette « rente de citoyenneté » varie selon les pays. Elle profite surtout à la classe moyenne dans des pays comme la Scandinavie, et plutôt aux centiles supérieurs dans un pays comme le Brésil. Si Milanovic traite de cette question, c’est pour rendre compte des mouvements de migrations lors de la dernière décennie. Pour beaucoup d’individus des pays pauvres, migrer est la meilleure solution afin d’augmenter leur chance d’accroître leur revenu. Un effet pervers de la bonne rente de citoyenneté pour les plus pauvres dans les pays disposant d’un État-providence fort est qu’il risque, selon lui, d’attirer les travailleurs les moins qualifiés. L’auteur se saisit du thème des inégalités entre pays pour discuter des arguments en faveur et à l’encontre de la mobilité internationale du facteur travail. Premièrement, il souligne que, contrairement aux marchandises ou aux capitaux, on assiste à une recrudescence de l’opposition aux migrations de personnes. Or, à ses yeux, l’argument n’est pas nécessairement légitime. Il montre que les arguments que John Rawls, en termes d’égalité des chances, appliqués pour justifier la redistribution des richesses à l’échelle nationale peuvent parfaitement justifier une redistribution à l’échelle mondiale, à moins de considérer qu’il existe quelque chose de « fondamentalement unique dans la nation » (p. 157). Milanovic défend effectivement une vision politique plutôt cosmopolite, à l’instar de sa méthodologie.

Il estime que le processus de convergence économique et les migrations à prévoir seront susceptibles de réduire la « rente de citoyenneté » dont jouissent, grâce au fruit du hasard et en aucun cas de la méritocratie, les populations des pays riches. Une liberté totale de circulation des personnes et l’absence de discrimination lui semblent un objectif inatteignable. Il plaide par conséquent en faveur d’une augmentation des migrations qui s’accompagnerait toutefois, comme ces dernières sont de moins en moins acceptées socialement, de l’instauration de statuts légaux différents entre les travailleurs locaux et immigrés. Il justifie cette différence de droit, qui va à l’encontre du principe même de citoyenneté, en pointant du doigt les inégalités de traitement qui existent déjà de facto.

5. Le futur des inégalités

Parmi les forces bénéfiques susceptibles de réduire les inégalités à l’avenir, il évoque une fiscalité plus forte et plus progressive, une hausse des qualifications, la disparition des rentes de la révolution technologique, la convergence des revenus entre pays ainsi que l’apparition d’un progrès technique biaisé en faveur des moins qualifiés, contribuant à augmenter leur rémunération. Milanovic est toutefois, et à juste titre, prudent dans ses prévisions.

Si les erreurs qui consistent à postuler que les tendances vont se poursuivre et à sous-estimer les événements extrêmes sont consubstantielles à toute prévision, il essaie d’éviter l’erreur consistant à porter une trop grande attention aux principaux acteurs mondiaux. Il rappelle par exemple que l’Afrique n’a amorcé aucun rattrapage. Un pays comme la République Démocratique du Congo a un PIB par habitant inférieur à son niveau de 1950. Certes, tant que la croissance des pays émergents sera supérieure à celle des pays développés, on devrait continuer d’assister à la réduction des inégalités mondiales. Mais seule l’Asie connaît un tel processus. Par ailleurs, la croissance des inégalités internes dans une Chine où le revenu médian et moyen augmente constamment pourrait finir par faire augmenter à nouveau les inégalités.

Milanovic ébauche aussi une analyse sur le « nouveau capitalisme », où les mêmes individus, contrairement au schéma des Trente Glorieuses, concentrent et les revenus du travail et les revenus du capital. Cette concentration est d’ailleurs renforcée par un processus d’homogamie sociale au sein de la ploutocratie mondiale. Milanovic considère que le déclin numérique des classes moyennes dans les pays riches est à l’origine de la baisse de la demande pour les services publics de santé et d’éducation. Combiné à la hausse des inégalités, ce phénomène alimente le « populisme », défini comme un retrait de la mondialisation. Comme la ploutocratie américaine, où les classes fortunées et l’argent jouent un rôle prépondérant dans le fonctionnement politique, le populisme européen constituerait lui aussi une manière de s’éloigner de la démocratie.

6. Conclusion

Milanovic estime que les inégalités internationales sont un thème qui charrie trois enjeux majeurs du siècle, à savoir les différentiels de taux de croissance, les flux migratoires ainsi que la soutenabilité environnementale.

Le message central de son livre est des plus clairs. Il est crucial de réduire les inégalités de départ au sein de la population mondiale si l’on souhaite parvenir à une réduction des inégalités mondiales.

7. Zone critique

L’ouvrage a l’immense mérite de rendre accessibles et compréhensibles au non spécialiste les thèses du livre sans sacrifier pour autant à l’explicitation et à la prudence requises dans l’usage des données statistiques. Le deuxième intérêt principal de l’ouvrage est de relier l’étude des inégalités économiques aux bouleversements politiques de cette fin de décennie. Trois grandes critiques peuvent toutefois être adressées à l’ouvrage.

Premièrement, Milanovic affirme que la liberté de circulation des personnes, qu’il souhaite voir aussi grande que possible, est favorable à la croissance. Il ne donne toutefois aucun argument ni aucune précision permettant de convaincre le lecteur.

Deuxièmement, il est favorable à la liberté de circulation des personnes parce qu’il considère qu’une hausse des migrations sera favorable à la réduction des inégalités mondiales. Son raisonnement paraît toutefois quelque peu statique, dans la mesure où il n’évalue pas les conséquences potentielles de ces migrations sur le fonctionnement des économies des pays d’arrivée comme de départ.

Troisièmement, Milanovic estime que le « populisme » européen est contraire à la « démocratie ». Il ne propose par contre aucune réflexion d’ampleur sur ces deux termes, dont les sens respectifs sont pourtant plus qu’équivoques.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Les inégalités mondiales, Paris, La découverte, 2019.

Autres pistes– James K. Galbraith, Inégalité-Ce que chacun doit savoir. Le Seuil, 2019.– Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle. Le Seuil, 2013.– Joseph Stiglitz, People, power, and profits: Progressive capitalism for an age of discontent. Penguin UK, 2019.

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