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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

L’illusion du bloc bourgeois

de Bruno Amable et Stefano Palombarini

récension rédigée parAlexandre ChiratDoctorant en sciences économiques à l'Université Lumière Lyon-2.

Synopsis

Économie et entrepreneuriat

L’ouvrage part du constat d’une crise politique en France. Elle se manifeste par l’exclusion des classes populaires du jeu politique, l’effondrement des anciens partis de gouvernement et les tentatives de recompositions politiques. Leur thèse est que l’origine principale de cette crise réside dans l’incapacité des organisations politiques à former un bloc social dominant. Leur méthode pour analyser et comprendre ces phénomènes consiste à étudier la composition des groupes sociaux qui ont soutenu les partis successivement au pouvoir et à évaluer l’écart entre leurs attentes et les politiques effectivement menées.

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1. Introduction

La crise politique actuelle n’est pas une spécificité française. On assiste dans toute l’Europe à un recul de la gauche réformiste ainsi qu’à la montée d’une droite nationaliste. On assiste également à un affaiblissement du clivage traditionnel droite-gauche. Contrairement à ce que l’on pourrait penser à première vue, ce dernier résulte de l’accentuation du « contenu de classe du conflit politique » (p.11). Les attentes respectives des classes aisées et des classes populaires des anciens blocs de droite et de gauche semblent plus divergentes que jamais. En France, ce phénomène a abouti à l’élection d’Emmanuel Macron, dont la politique, qualifiée de néolibérale et autoritaire, dissipe, selon les auteurs, l’idée selon laquelle le libéralisme économique et le libéralisme culturel vont nécessairement de pair.

La victoire de Macron en 2017 peut être interprétée comme la victoire d’un « bloc bourgeois » face à un hypothétique « bloc souverainiste », qui pourrait regrouper les classes populaires, mais qui n’a aucune existence réelle en raison des attentes différenciées des classes populaires issues de la gauche et celles issues de la droite.

2. L’affaiblissement des anciens blocs sociaux traditionnels

L’affaiblissement des anciens blocs sociaux traditionnelsHistoriquement, la gauche s’est constituée autour d’attentes structurantes telles que la garantie des droits des salariés, l’extension de l’intervention économique de l’État ainsi que la protection sociale.

Les attentes structurantes de la droite seraient plutôt la défense des intérêts nationaux, en particulier des entreprises françaises. Pourquoi ces blocs se sont-ils effondrés ? Les auteurs mettent en exergue la thèse selon laquelle, à droite comme à gauche, on retrouve des gagnants et des perdants de la mondialisation. Le bloc de droite est divisé sur la question du néolibéralisme. La fracture du bloc de gauche a été le produit de l’action délibérée de ladite « deuxième gauche ».

Cet affaiblissement des partis de gouvernement de droite, du centre et de gauche ne date aucunement de l’élection de 2017. En 2002 déjà, ces partis ne représentaient plus que 60% des voix au premier tour de la présidentielle. La victoire du « Non » lors du référendum de 2005 constituait également un signe notoire de la recomposition en cours des alliances sociales. Une particularité de l’élection de 2017 réside dans l’absence de bloc social dominant.

Par ce terme, les auteurs désignent l’ensemble « des groupes sociaux dont les attentes sont suffisamment satisfaites par les politiques publiques menées par la coalition au pouvoir, de telle sorte que ces groupes-là lui apportent leur soutien politique » (p.19). Si le « bloc bourgeois », réuni autour du projet d’intégration européenne, a permis de porter Macron à la présidence de la République, ce bloc demeure minoritaire.

3. L’absence d’un bloc social dominant

Un bloc social, soit « les groupes protégés par une stratégie » politique, n’est dominant que « s’il est en mesure de valider politiquement » cette stratégie.

Autrement dit, le maintien au pouvoir d’une stratégie politique dépend de sa capacité à générer l’existence d’un tel bloc social en satisfaisant les attentes de personnes qui le composent. Les auteurs observent l’absence d’un bloc social dominant dans le cadre institutionnel existant. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les divers partis français militent pour de profonds changements institutionnels. À cette absence de bloc dominant s’ajoute l’absence des classes populaires – elles sont diverses – dans les alliances sociales sur lesquelles les gouvernements se sont appuyés depuis trente ans. La gauche, comme l’illustre la fameuse ligne libérale et progressiste Terra Nova, a pour partie délaissé les classes populaires. Entre 1978 et 2012, la part des ouvriers votant pour les partis de gauche est passée de 60 à près de 45%. Trois motifs ont motivé cette rupture volontaire de la gauche de gouvernement avec les ouvriers.

Premièrement, l’État providence du XXe siècle est incompatible avec les impératifs de la mondialisation. Deuxièmement, la classe ouvrière est en déclin tant sur les plans numérique qu’identitaire. Troisièmement, les ouvriers auraient changé de « valeurs » et se positionneraient davantage à droite sur le plan culturel. Amable et Palombarini montrent alors que le vote ouvrier s’est moins porté vers le Front national que vers l’abstention.

Cette rupture avec les ouvriers, fruit du projet politique de la « deuxième gauche », rend impossible l’existence d’un bloc de gauche dominant. Mais un bloc de droite dominant ne semble pas plus à l’ordre du jour. En effet, les artisans, commerçants et indépendants se sentent menacés par la dérégulation. Le second mandat présidentiel de Jacques Chirac, de 2002 à 2007, a souvent été considéré comme celui de l’immobilisme. Amable et Palombarini suggèrent qu’il est révélateur de la difficulté des gouvernements successifs à réunir autour d’eux un bloc social dominant.

4. Une histoire critique du PS

Amable et Palombarini constatent que c’est finalement la gauche, en France, qui a conduit les principales réformes néolibérales. Ce que l’on appelle le « tournant de la rigueur », lors du premier mandat de Mitterrand, est un basculement économique et politique. Mais il s’agit moins d’une conversion soudaine du PS au néolibéralisme que d’un changement des rapports de force au sein du parti, en proie à une véritable bataille idéologique interne.

Au cours de l’entre-deux-guerres s’était développée une idéologie politico-économique dite moderniste. Elle s’opposait tant à l’individualisme qu’au socialisme, proposant un idéal technocratique où un État actif interviendrait afin de réguler les processus économiques capitalistes. Le modernisme et le néolibéralisme ont ceci de commun qu’ils entendent dépasser l’opposition entre l’État et le marché tout en témoignant d’une défiance identique envers les processus démocratiques de décision. Au Congrès d’Épinay de 1971, la « deuxième gauche » apparaît déjà comme l’héritière de ce courant moderniste. On lui associe généralement les noms de Delors, Mauroy, Rocard puis Fabius et Hollande.

Ce dernier affirmait ainsi en 1984 que « la gauche n’est pas un projet économique, mais un système de valeurs. Elle n’est pas une façon de produire, mais une manière d’être » (p.80). Dès cette époque, ce courant moderniste est en opposition avec certaines attentes de la base. Il existe également une profonde divergence entre les communistes et les socialistes sur la question de l’Europe. Mitterrand fit le choix du renforcement de l’intégration européenne en soutenant les accords de Maastricht. Pourquoi Mitterrand se rallia-t-il au projet de construction de l’Union européenne, laquelle a été l’un des principaux vecteurs du mode de régulation néolibérale en France ? Parce que, en soutenant le projet européen, « Mitterrand consolidait à la fois la domination socialiste sur la gauche et celle de la ligne moderniste au sein du PS : un double résultat qui lui permettait de regarder vers le centre politique pour chercher de nouveaux interlocuteurs » (p.93).

Au cours de son second mandat, la désaffection des classes populaires fut croissante. Amable et Palombarini insistent sur deux points. Premièrement, les ouvriers n’ont pas dit non à la construction européenne, mais aux conséquences économiques que l’Union leur proposait. Deuxièmement, la désaffection populaire envers le PS apparaît comme la conséquence des réformes économiques entreprises. Ils récusent donc la thèse selon laquelle les ouvriers auraient changé de « valeurs » et exprimeraient des velléités de repli nationaliste.

Pour toutes ces raisons, le quinquennat Hollande leur est apparu comme l’aboutissement d’une trajectoire vieille de plus de trente ans, où la « deuxième gauche » a sciemment saboté les possibilités d’un bloc de gauche, mais sans pour autant parvenir à générer une nouvelle base sociale. « Que le PS soit aujourd’hui perçu comme le parti du reniement, c’est un constat qui n’a rien d’un reproche moral, et qui s’explique par l’ambition de gouverner d’un parti qui n’a toujours pas trouvé le socle social de sa stratégie politique » (p.111).

5. Le néolibéralisme

Le néolibéralisme, dont la deuxième gauche a été un fer de lance, s’exprime notamment dans les mutations du rapport salarial. Au « macro-corporatisme » de la période de régulation dite fordiste s’est substitué un « microcorporatisme » néolibéral, soit un processus de décentralisation de la relation d’emploi. Il ne s’agit pas d’une « flexibilisation généralisée » mais d’une « libéralisation partielle » du marché du travail. Il est évident qu’aucun bloc social ne soutiendrait en France une flexibilisation généralisée. C’est la raison pour laquelle les réformes ont été graduelles.

Les conséquences de ces réformes entreprises depuis trente ans sont connues : une hausse des formes particulières d’emploi et de la segmentation du marché du travail ainsi qu’une grande modération salariale favorisant la hausse des inégalités. L’Union européenne a joué un rôle décisif dans cette trajectoire institutionnelle.

Amable et Palombarini montrent que le projet d’un pôle européiste, incarné par Bayrou en 2007 puis Macron en 2017, correspond à ce qu’ils nomment le « bloc bourgeois ». Sociologiquement, ce bloc réunit les classes moyennes et supérieures issues de la gauche (9% de la population) et celles issues de la droite (13% de la population). Il représente moins d’un quart de la population.

6. Restructuration de l’offre politique

Le constat d’une crise politique permet aux auteurs de rendre raison de la restructuration en cours de l’offre politique. Idéologiquement, la gauche est divisée.

Certains souhaitent l’émergence d’un bloc souverainiste afin de redonner du pouvoir aux États-nations, d’autres préféreraient voir émerger un « souverainisme de gauche » uniquement quand, enfin, certains militent pour un renforcement du fédéralisme européen. Le seul point commun des multiples projets à gauche semble être un rejet de l’Europe néolibérale. Mais cela ne leur permettra pas de former des alliances sociales aux attentes suffisamment convergentes.

À droite, le Front national a opéré un revirement idéologique. De pro européen jusqu’à la fin des années 1980, notamment afin d’endiguer la menace communiste, et libérale sur le plan intérieur, il s’oppose aujourd’hui à l’Union européenne afin de défendre une forme d’État social. Le score du FN est éminemment faible chez les classes supérieures et aisées. On constate un « biais populaire » notoire dans ses soutiens. Mais s’il a changé de stratégie, aucun changement radical de sa base n’est à signaler. Elle ne manquerait d’ailleurs pas d’exploser en cas d’arrivée au pouvoir. Aussi le paysage politique français est-il fragmenté en quatre blocs sociaux, en fonction des axes Europe/Souveraineté et Gauche/Droite, dont aucun n’est dominant.

7. La présidence Macron

Le Président Macron a mis en œuvre des réformes d’inspiration néolibérale pouvant conduire à une recomposition des alliances sociales. Sa recherche d’un bloc social alternatif s’inscrit dans la continuité des tentatives de Valérie Giscard d’Estaing, Raymond Barre mais aussi François Hollande lequel « visait le soutien du bloc bourgeois après s’être fait élire par le bloc de gauche » (p.163).

Macron a reçu 15% du vote ouvrier contre 35% de celui des cadres et professions intellectuelles supérieures. Ses principales réformes ont contribué à l’augmentation des inégalités économiques et permis de rompre les anciennes solidarités, entre classes aisées et populaires, dans les anciens blocs de gauche et de droite. Pensons à la priorité donnée aux accords d’entreprises sur les accords de branche, à l’affaiblissement des pouvoirs syndicaux dans les négociations salariales, aux renforcements des contrôles des chômeurs, à la suppression de l’ISF tandis que fut baissé le montant des APL. Si le bloc social soutenant Macron est minoritaire, il est relativement uni sur la question européenne.

De telles politiques néolibérales renforcent donc l’alliance sociale l’ayant porté au pouvoir. Face à Macron, Marine Le Pen a peiné à représenter le front anti Union européenne, comme en attestent les faibles transferts de voix de la part des électeurs de Mélenchon. Aucun compromis souverainiste ne semble pour l’heure pouvoir émerger. Si la base sociale de Mélenchon échappe au clivage de classes, elle est encore plus restreinte que celle de l’ancien bloc de gauche. Dès lors, tant qu’aucun projet politique ne parviendra à s’imposer avec clarté et à générer une alliance sociale dominante capable d’agréger les diverses attentes des catégories formant cette alliance, l’issue des échéances politiques à venir demeure incertaine.

8. Conclusion

Une thèse centrale de l’ouvrage est que « les rapports de forces sociopolitiques déterminent la trajectoire économique et institutionnelle » (p.211). Or les auteurs ont montré que ces rapports, en France, demeurent très instables. Ils soulignent que les structures de la Ve République favorisent l’existence du clivage gauche-droite.

Autrement dit, elles atténuent potentiellement la séparation des classes sociales que le bloc bourgeois – ou un hypothétique bloc souverainiste – est censé réunir. Il en va tout autrement dans les régimes proportionnels, comme en attestent les coalitions au pouvoir en Allemagne depuis 1998.

9. Zone critique

Le cadre méthodologique et conceptuel des auteurs se révèle particulièrement fécond pour appréhender la situation politique française contemporaine. Le traitement détaillé accordé aux tensions internes de la gauche fait de l’ouvrage une brève histoire critique des alliances sociales qu’elle a formées des plus instructive.

Mais ce traitement contraste avec celui accordé à la droite. Si cela s’explique sans doute par les allégeances politiques des auteurs, l’étude des divisions au sein de la droite française, notamment du parti de gouvernement sur la question européenne, aurait été bienvenue afin de compléter leur analyse de l’émergence du bloc bourgeois.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Bruno Amable et Stefano Palombarini, L’illusion du bloc bourgeois : alliances sociales et avenir du modèle français, Paris, Raison d’agir, 2018.

Des mêmes auteurs– Bruno Amable et Stefano Palombarini (2005). L’économie n’est pas une science morale. Paris, Raisons d’Agir.

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