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Nous n’avons jamais été modernes

de Bruno Latour

récension rédigée parThéo JacobDocteur en sociologie à l'EHESS, chercheur associé aux laboratoires PALOC (IRD-MNHN) et CRH (EHESS)

Synopsis

Société

Dans cet ouvrage, Bruno Latour réalise une anthropologie de la modernité occidentale. Organisé autour d’une séparation radicale entre « nature » et « culture », notre système de pensée est aujourd’hui confronté à la prolifération d’objets hybrides et inclassables, que nous n’arrivons plus à conceptualiser. Afin d’explorer de nouvelles possibilités politiques, l’auteur propose de remettre en cause ce partage entre « humains » et « non-humains ».

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1. Introduction

Nous n’avons jamais été modernes est inséparable des événements qui frappent le monde durant l’année 1989. D’une part, la chute du mur de Berlin annonce l’échec du socialisme. D’autre part, on observe la diffusion des préoccupations écologiques face au réchauffement climatique : le monde occidental remet en cause l’idée même de « développement » et admet de nouveaux paradigmes. En 1987, le rapport « Brundtland » de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’ONU, intitulé Notre avenir à tous, consacre le terme de « développement durable ».

La « double débâcle » de 1989 offre deux leçons à l’humanité. D’une part, « en voulant abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, le socialisme [l’a] multiplié[e] indéfiniment » (p. 17). De l’autre, « en voulant dévier l’exploitation de l’homme par l’homme sur une exploitation de la nature par l’homme, le capitalisme a infiniment multiplié les deux » (Id.). L’effondrement du mur de Berlin et la « disparition d’une nature illimitée » dessinent donc une symétrie parfaite.

Dans ce contexte, la croyance et la confiance dans la modernité occidentale deviennent hésitantes.

Mais pour Bruno Latour, cette situation de crise est positive. En offrant l’opportunité de déconstruire les fondements sur lesquels reposait jusqu’alors notre civilisation, l’auteur y voit une occasion fantastique, grâce à l’investigation anthropologique, de renégocier notre système de pensée.

2. Une anthropologie des « hybrides »

Bruno Latour se revendique d’une approche où cohabitent diverses disciplines. Cette branche des sciences sociales focalise son attention sur la manière dont les sciences et les techniques interagissent avec l’espace social, dont elles l’affectent et le reconfigurent. Cette nouvelle génération de scientifiques s’oppose de plein fouet à la compartimentation des savoirs. Pour eux, il faut se détacher des concepts qui classifient la connaissance en catégories opposées.

Dorénavant, l’attention doit se porter vers les réseaux hétérogènes, constitués d’« objets hybrides » qui prolifèrent sous nos yeux : pensons au réchauffement climatique, à la fécondation in vitro ou encore à l’intelligence artificielle… Chacun de ces « hybrides » dessine des imbroglios où dimensions naturelle et culturelle, scientifique et politique, globale et locale, sont entremêlées. « Pressez le plus innocent aérosol et vous serez dirigé vers l’Antarctique, et de l’Université de Californie à Irvine, les chaînes de montage à Lyon, la chimie des gaz inertes, et de là peut-être vers l’ONU. » L’approche par réseaux permet donc de dérouler un fil fragile qui subvertit les catégories conceptuelles du monde moderne.

Mais comment décrire le monde sans construire des systèmes rigides qui épurent le réel de sa complexité ?

Pour répondre à ce défi, l’auteur s’empare des armes de l’anthropologie. Lorsqu’il part sur un terrain lointain, l’anthropologue dessine un vaste réseau où pratiques culturelles, mythologies et environnement naturel sont liés. Il décrit « le tissu sans couture des natures-cultures ». Similairement, Latour s’attaque à une anthropologie du monde moderne.

3. Une anatomie de la « Constitution moderne »

Bruno Latour s’attache à révéler la « constitution » du monde moderne ; il entend par là un système de pensée propre à la modernité occidentale. Celui-ci recouvre un faisceau de pratiques, par lesquelles les « modernes » (c’est-à-dire nous) interagissent avec le monde, organisent la connaissance et produisent la société. L’ambition de l’auteur est d’en décortiquer le fonctionnement, d’en expliquer les dynamiques intimes et invisibles.

Schématiquement, la « Constitution moderne » se construit sur un grand partage : le « naturel » d’une part (toutes connaissances scientifiques comme la physique, les mathématiques ou la biologie) et le « culturel » de l’autre (ce que nous nommons le politique, le social ou encore l’économie). Cette séparation définit la modernité occidentale. Elle résulte de deux types de pratiques en apparence contradictoires, qui pourtant interagissent : la « médiation » et la « purification ».

Dans un premier temps, « l’homme moderne » se définit par sa capacité à concevoir des objets hybrides, qui n’appartiennent à aucune catégorie. En effet, contrairement aux populations autochtones dont l’organisation sociale est stabilisée autour d’une représentation cyclique du monde, le « moderne » tend, irrésistiblement, à inventer de nouveaux objets – pensons au théorème de Pythagore ou à l’imprimerie de Gutenberg…Mais cette activité de « médiation » est rapidement contrebalancée, dans un second temps, par une pratique de « purification ». Le travail critique du « moderne » tend à « ontologiser » ce qu’il a découvert : cet objet a priori inclassable, il faut le purifier et le ranger dans une case.

C’est ici qu’intervient la séparation nature-culture. À la « nature » le théorème de Pythagore ou la gravitation de Newton ! À la « culture » l’imprimerie de Gutenberg ou le Léviathan de Hobbes ! Dans son ouvrage Le Léviathan (1651), Thomas Hobbes explique la nécessité pour les individus de renoncer à une partie de leur souveraineté individuelle, afin de garantir la paix sociale. Cette unification du corps politique donne naissance à une force supérieure : le Souverain ou l’État.

Et pourtant, cette classification arbitraire sera inéluctablement subvertie par l’apparition de nouveaux objets hybrides qu’il faudra s’efforcer, à nouveau, de classifier. Pour l’auteur, c’est ce lien entre le travail de « médiation » et celui de « purification », dont résulte le partage nature-culture, qui définit la modernité.

4. Des contradictions qui font système

« Le point essentiel de cette Constitution moderne, c’est de rendre invisible, impensable, irreprésentable le travail de médiation qui assemble les hybrides » (p. 52). En effet, si le double travail de « médiation » et de « purification » constitue la base de notre modernité, les modernes sont incapables d’identifier le premier car ils ne s’identifient qu’au second. Voilà un terrible paradoxe ! Nous construisons des objets hybrides qui échappent à toute classification, et c’est pour cette raison même que nous les classifions. Néanmoins, une fois ces objets archivés, seules demeurent les catégories rigides dans lesquelles nous les avons enfermés. Par ses cloisonnements incessants, la « Constitution moderne » facilite la multiplication des hybrides dont elle nie pourtant l’existence.

Ce double mécanisme s’est montré particulièrement tenace : nous déplaçons sans cesse les contradictions de notre propre système de connaissances, « sans jamais être pris la main dans le sac ». D’un côté, à travers la science, nous mobilisons la nature au cœur de la société, tout en postulant qu’elle reste une entité supérieure aux hommes. De l’autre, nous affirmons la capacité des humains à s’organiser distinctement des lois naturelles, tout en reconnaissant implicitement que le « social » est, comme la nature, régi par des lois supérieures. « C’est parce qu’elle croit à la séparation totale des humains et des non-humains et qu’elle l’annule en même temps, que la Constitution a rendu les modernes invincibles » (p. 57)

Pourtant, la modernité est aujourd’hui affaiblie par la prolifération des hybrides. Ils se multiplient tellement vite que nous n’arrivons même plus à les classer. Nos contradictions qui tenaient jusque-là craquellent. Enfin confrontés au travail de « médiation » que nous refusions de voir, nous nous apercevons que nous n’avons jamais été modernes tels que nous le pensions.

5. Quelles alternatives à la modernité ?

Alors que « la prolifération des quasi-objets a fait craquer la temporalité moderne en même temps que sa constitution » (p. 100), de nouvelles stratégies émergent ici et là. Quelles sont ces alternatives ? Et comment revenir sur nos pas ? La première réponse est celle de l’antimodernité. Le sentiment d’échec nourrit logiquement la volonté réactionnaire de retour à un « avant » : « Il ne faut plus vouloir mettre fin à la domination de l’homme par l’homme […] ; il ne faut plus chercher à dominer la nature » (p. 18). Tandis que les modernes voyaient leur salut dans le futur, les antimodernes fantasment leur rédemption dans le passé. Mais finalement, en glorifiant un temps ancien où la nature était intacte et les codes moraux infaillibles, ils réactivent la séparation nature-culture qui caractérisait la modernité.

Une autre réponse possible est celle de la postmodernité. Tandis que le slogan de la modernité était « no past », les postmodernes, eux, répondent « no future ». Mais en se retranchant sur un sentiment de désillusion, les postmodernes passent leur temps à contempler l’échec de la modernité. Ce faisant, ils sont incapables de se tourner vers de nouveaux horizons en considérant less’éloignent des objets hybrides, qui redessinent les frontières instituées. Le postmodernisme demeure donc insuffisant car il ne permet pas de saisir les failles de la modernité : c’est « un symptôme et non pas une solution fraîche » (p. 68).

Faut-il alors devenir, non pas antimoderne, mais prémoderne, à l’instar de ces tribus autochtones qui ont développé, à travers les âges, des représentations du monde où nature et culture étaient liées ? C’est en effet chez les prémodernes que Bruno Latour entrevoit les meilleures alternatives à la modernité, dans « leur aptitude à réfléchir de façon exclusive à la production des hybrides de nature et de société, […] leur capacité à concevoir le passé et l’avenir comme répétition […], la multiplication d’autres types de non-humains que ceux des modernes » (p. 182). Ainsi, les prémodernes offriraient des pistes intéressantes pour réinventer notre « Constitution ».

6. Plaidoyer pour une « Constitution non moderne »

Le fait que nous n’arrivions plus à croire dans la « Constitution moderne » n’empêche pourtant pas de s’en inspirer. En effet, il faut distinguer ce qu’elle nous a permis de faire et ce qu’elle nous a interdit de penser ; ce que nous devons conserver et ce que nous devons modifier. Sans jamais s’en rendre compte, les modernes ont multiplié les médiations et les objets hybrides. De là découle une force dont il ne faut surtout pas se passer. Mais à rendre visible le travail de médiation, ne court-on pas le risque de remettre en cause ce qui assurait l’incroyable rendement de la modernité ?

En voulant « maintenir tous les avantages du dualisme des modernes sans ses inconvénients » (p. 186), l’auteur cherche les termes d’une « Constitution non moderne ». Son ambition est de faire réapparaitre cet « Empire du milieu » longtemps ignoré. Un territoire vaste, affranchi des pôles nature-culture, peuplé de réseaux hybrides, où quasi-sujets et quasi-objets, humains et non-humains, interagissent perpétuellement. Aux grandes catégories universelles, cette nouvelle « constitution » doit substituer l’empirisme et l’observation. Mieux qu’auparavant, elle doit nous permettre de dénouer le fil complexe du réel, sans chercher à essentialiser les éléments hétérogènes qui le composent.

Enfin, s’il faut reconnaitre la présence des hybrides, « il va falloir ralentir, infléchir et régler [leur] prolifération […] en représentant officiellement leur existence » (p. 22). L’auteur propose ainsi d’étendre la démocratie, jusqu’alors réservée aux seuls êtres humains, à la représentation des non-humains. Il propose un « Parlement des choses » chargé de faire entrer les réseaux hybrides dans le jeu démocratique : « Que l’un des mandataires parle du trou de l’ozone, que l’autre représente les industries chimiques de la région Rhône-Alpes, un troisième les ouvriers de cette même industrie » (p. 197). Pour Latour, il n’y a pas le choix : « C’est à nous de changer nos façons de changer. »

7. Conclusion

Dans cet essai d’une rare densité, Bruno Latour montre que la prolifération des quasi-objets, à la frontière du monde naturel et du monde culturel, a fait imploser notre « constitution moderne ». Face aux bouleversements actuels, les pratiques de « médiation » et de « purification », qui définissaient la modernité, ne peuvent plus continuer à s’ignorer. Afin de changer notre rapport au monde, l’auteur propose une anthropologie symétrique qui, en considérant les relations entre « humains » et « non-humains », permettrait d’étendre la démocratie.

Nous n’avons jamais été modernes fait le pont entre deux versants de l’œuvre de Bruno Latour.

D’une part, il s’inscrit dans la continuité de ses travaux sociologiques sur la production empirique des faits scientifiques. D’autre part, il y développe une réflexion éthique et métaphysique tournée vers l’émergence d’un nouveau régime politique. Un aspect de sa pensée que l’auteur n’a cessé d’affirmer ces dernières années.

8. Zone critique

On peut regretter le goût de Bruno Latour pour les théories complexes. Parfois, son cadre conceptuel laisse l’impression d’un certain flou. C’est dommage, car l’auteur nous incite pourtant à envisager de nouvelles possibilités d’action, qui demeurent malheureusement trop peu définies. On pourrait ne pas lui en tenir rigueur s’il n’appelait pas à développer une méthodologie empirique, fondée sur la stricte observation des faits. Il en ressort une certaine contradiction : Latour dénonce les concepts abstraits et cloisonnants, mais élabore lui-même un modèle rigide, où certaines classifications – telles les catégories « prémodernes », « antimodernes » et « postmodernes » – sont à l’emporte-pièce.

En définitive, cet ouvrage exprime un penchant idéologique caractéristique de la fin du XXe siècle, où l’échec du socialisme cohabite avec l’émergence des préoccupations écologiques. En affirmant que « toute totalisation, même si elle est critique, aide le totalitarisme » (p. 170), l’auteur s’extrait du champ scientifique pour investir, de façon implicite, le champ politique.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte, 2006 [1991].

Du même auteur– Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2017.– Avec Steve Woolgar, La Vie de laboratoire. La Production des faits scientifiques, Paris, La Découverte, 2006 [1988].

Autres pistes– Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2001.– Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2005.

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