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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Les dimensions de l'égo

de Bruno Lemaître

récension rédigée parCatherine Piraud-RouetJournaliste et auteure spécialisée en puériculture et éducation.

Synopsis

Psychologie

La montée du narcissisme – ou hypertrophie de l’ego – ces dernières décennies peut expliquer bien des maux de nos sociétés : les difficultés à construire un couple durable, la frénésie de consommation, l’obsession de l’apparence physique… Mais aussi les inégalités croissantes, la défiance envers les institutions ou encore les tensions migratoires. C'est l'hypothèse hardie que défend l’immunologiste Bruno Lemaitre dans cet ouvrage, nourri des travaux scientifiques les plus récents. Une plongée éclairée et passionnante dans la psyché humaine et ses retombées sur l’environnement social, aux quatre coins du monde.

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1. Introduction

Les personnalités narcissiques font, depuis la nuit des temps, l’objet d’une fascination universelle. Il ne s’agit ici ni de les glorifier, ni de les vilipender, mais au contraire de les analyser, via leurs causes et leurs conséquences sur les sociétés humaines. Objectif de Bruno Lemaître : rassembler un certain nombre d’informations relatives à l’inflation de l’ego et aux transformations qui accompagnent une situation de pouvoir. Un voyage basé sur la psychologie des personnalités et la psychologie évolutionniste (sociobiologie).

Deux champs du savoir développés depuis une trentaine d’années aux États-Unis et qui consistent à interpréter les comportements, et la psychologie qui les sous-tend, à la lumière de la théorie darwinienne de l’évolution.

2. Le narcissisme : un trait de personnalité caractérisé par une hypertrophie de l’ego

On distingue cinq dimensions majeures de la personnalité : agréabilité ; extraversion ; neuroticisme (ou névrotisme) ; conscienciosité (fiabilité, précision, sérieux) et ouverture à l’expérience. Les femmes sont en moyenne plus agréables que les hommes, mais présentent un score plus élevé en neuroticisme (plus grande instabilité émotionnelle). La personnalité joue un rôle sur le choix de carrière : les étudiants attirés par le droit, la médecine et le commerce ont en moyenne un score plus élevé en extraversion. L’étude sur les personnalités est un domaine de recherche en pleine expansion.

Parmi ces figures, celle qui intéresse particulièrement l’auteur est la personnalité narcissique. À savoir, l’étude des personnes dotées d’un ego prononcé. Ce trait de personnalité serait composé de quatre éléments se renforçant mutuellement : une mise en avant de l’individu au détriment de la communauté ; une plus grande sensibilité aux récompenses qu’aux punitions ; une perception de soi amplifiée, avec un manque d’empathie émotionnelle – mais non cognitive, ce qui permet au narcissique de manipuler ses semblables – et un sentiment que tout lui est dû (« entitrement »); enfin une sensibilité au statut. Outre la forme grandiose (la plus fréquente, celle des personnalités flamboyantes), on distingue la forme vulnérable, dont le sentiment dominant est la frustration et l’envie (antagonisme entre rêves de grandeur et sentiment de honte). Dans les deux cas, le modèle postule l’existence de stratégies qui vont permettre au narcissique de maintenir une vision positive de lui-même ou sa supériorité.

Comment devient-on narcissique ? Les scientifiques s’accordent aujourd’hui pour reconnaître l’influence conjointe des gênes et de l’environnement. Selon certains experts, le narcissisme se développerait chez l’enfant souffrant soit d’une déficience parentale (qui n’a aucune image de ses parents à intérioriser comme modèle), soit d’un style d’éducation trop focalisé sur les désirs des parents, soit encore d’une admiration excessive ou d’une éducation laxiste (« enfants rois », survalorisation parentale).

3. L’individu narcissique : entre répréhension et admiration

Le narcissisme est souvent associé à des manifestations négatives. Il a pour corollaire des stratégies de dominance, marquées, dès la plus tendre enfance, davantage chez les hommes que chez les femmes. Ce type d’individu établit des alliances fortes avec les autres pour se maintenir au sommet de la hiérarchie. Il montre un attrait pour les partenaires qui augmentent son statut ou sa visibilité (conception opportuniste de l’amour). Avec un net penchant pour les stratégies conjugales brèves, allié à un investissement parental faible, surtout chez les hommes. Le narcissisme va aussi de pair avec un risque accru en matière d’incivilités (harcèlement sexuel ou moral, notamment) et de comportements agressifs, voire de machiavélisme et de psychopathie.

Mais ce trait de personnalité rime aussi avec une passion, une originalité, une motivation et une créativité supérieures à la moyenne. Ce n’est pas un hasard si les narcissiques se retrouvent en nombre parmi les célébrités, de tous milieux : musique, mode, politique, médias…

À commencer par la communauté scientifique, caractérisée par une prévalence de gros egos au sommet de sa hiérarchie, du fait, notamment, que la visibilité soit essentielle sur le statut en science. Une bonne chose donc, à condition, toutefois, de ne pas aboutir à la « tragédie des biens communs » : une multiplication d’actes non-éthiques induisant une spirale de dommages. Par exemple, la prolifération d’articles scientifiques à sensation, qui permettent à certains chercheurs d’atteindre la position qu’ils convoitent, mais qui sapent la crédibilité de la communauté.

De fait, leur assurance et leur caractère extraverti font souvent désigner les narcissiques comme des leaders naturels. Plus visibles, donc, avides de pouvoir, dotés d’une forte confiance en eux et multipliant les initiatives, ils apparaissent souvent plus compétents qu’ils ne le sont en réalité. Ils sont donc plus prompts à monter dans la hiérarchie que leurs concurrents. Mais il s’agit fréquemment d’une séduction à court terme, bientôt mise à mal par un mode de management autocratique et impulsif. Les dirigeants narcissiques, souvent qualifiés de « charismatiques », de « visionnaires » ou de « disruptifs », ne seraient pas de meilleurs leaders que les autres. Car un biais cognitif favorise chez eux les signaux positifs (gloire, réussite) au détriment des signaux négatifs (coûts, risques). Avec à la clé de nombreuses faillites.

4. Montée du narcissisme et ses effets pervers dans nos sociétés contemporaines

La prospérité s’est accompagnée, en Occident, d’une montée constante du narcissisme : nous serions entrés dans l’« ère de l’ego ». Une constatation pressentie dès les années 1970 et explicitée en 2009 dans l’ouvrage de deux psychologues américains, Keith Campbell et Jean Twenge, The narcissic epidemy. Lesquels énumèrent les caractéristiques de la société américaine : individualiste, décadente et convaincue du bien-fondé de son hégémonie. La culture d’outre-Atlantique favoriserait notamment le narcissisme à travers la promotion de biens matériels, conférant à leurs détenteurs statut, puissance et sophistication.

Campbell et Twenge identifient quatre causes à cette progression : l’évolution de l’éducation (survalorisation de l’enfant) ; l’attention croissante portée aux célébrités par les médias (« Environ 31% des lycéens américains espèrent être connus un jour », note l’auteur (p.233) ; la popularité des réseaux sociaux ; la possibilité de vivre à crédit. Sans oublier instabilité affective, qui touche un nombre croissant de familles. De manière plus générale, ce narcissisme est porté par la désynchronisation des rythmes de chacun induite par la vie moderne et la taille croissante de nos sociétés, les comportements égoïstes ayant plus de chances de se répandre dans les sociétés complexes. Mais aussi par la baisse de facteurs inclusifs, comme la suppression du service militaire ou la diminution de la durée du travail.

Les conséquences sont lourdes. Globalement, une augmentation du narcissisme conduit à une société plus inégalitaire et à une baisse de la cohérence sociale. La montée du narcissisme est aussi corrélée à une hausse de l’obésité, qui touche en priorité les individus situés au bas de l’échelle, et tout spécialement les minorités ethniques. Obésité due à la hausse du sentiment de subordination, cause d’un stress chronique, que ces publics cherchent à compenser par la consommation excessive de nourriture. Le pays de l’Oncle Sam, l’une des sociétés les plus narcissiques du monde, est aussi l’une des plus inégalitaires.

5. Des degrés de narcissisme inégaux en fonction des diversités géographiques, culturelles et religieuses

L’auteur développe l’hypothèse selon laquelle l’environnement géographique des populations humaines influerait sur leur prédisposition au narcissisme. Ainsi, dans les environnements hostiles, cette tendance a été contrée, car la survie d’un bébé dans ces conditions nécessitait un fort investissement paternel. La densité des populations humaines joue aussi dans la sélection de certains traits de personnalité : une faible densité rendrait la contribution paternelle essentielle pour la survie de l’enfant. Le degré de narcissisme dépend, enfin, de l’aptitude variable des humains à migrer en groupes solidaires.

Bruno Lemaître distingue les populations à faible niveau de narcissisme (scandinaves, allemandes, anglaises, nord-américaines, australiennes et asiatiques d’Extrême-Orient) de celles à fort niveau de narcissisme (ethnies méditerranéennes, sémitiques – arabes et juives- ainsi que l’Inde et une partie de la Chine). Son analyse est la suivante : la première catégorie de population, de tempérament plus froid, est plus encline à payer ses impôts et à suivre des règles abstraites qui profitent au groupe. Elle pratique aussi une forme de contrôle social. À l’inverse, les individus de cultures plus narcissiques, plus extravertis et au sens plus communautaire, sont aussi psychologiquement plus résistants aux situations de stress, du fait de leur forte estime de soi. Dans tous les cas, un individu se sentira « chez lui » dans un environnement culturel proche du sien en matière narcissique.

Autre thèse développée par l’auteur : les religions se sont différenciées pour s’adapter aux différences de narcissisme de ces deux grands types de populations. Elles auraient pris naissance dans les contrées du Moyen-Orient et d’Asie centrale (religions abrahamiques et hindouisme), au type de narcissisme fort (« peuple élu » pour les Juifs, système des castes en Inde…). Selon l’auteur, l’islam, caractérisé par une forte verticalité et une forte intrusion dans la sphère sociale, conviendrait particulièrement bien aux populations fortement narcissiques, alors que le christianisme serait plus approprié aux populations plus neutres. Ce modèle a aussi des implications sur le dialogue entre les civilisations. Bruno Lemaître souligne le danger d’imposer à une population une culture étrangère à sa nature.

6. Une lecture nouvelle de la question ethnique et des tensions raciales

De nos jours, l’accroissement des flux migratoires représente un défi nouveau pour l’humanité, avec des interactions entre ethnies le plus souvent conflictuelles. La théorie sociologique de l’identité sociale montre que les êtres humains ont une propension naturelle à former des groupes et à s’identifier plus fortement au leur, à plus forte raison s’ils font partie d’une minorité. La théorie de la similarité génétique pose, elle, comme hypothèse que la coopération a plus de chances de se développer au sein de groupes contenant des individus apparentés. Un mécanisme inconscient destiné à maximiser la propagation de nos gènes.

L’auteur illustre son propos en abordant notamment la montée de l’antisémitisme dans l’Allemagne des années 1920. En cause, selon lui, plusieurs facteurs : le caractère non assimilable de la communauté juive, qui aurait favorisé les rivalités entre Allemands et Juifs ; la conception sociobiologique de l’antisémitisme, qui s’appuie sur la constatation de certains stéréotypes juifs, comme celui du riche banquier; la compétition d’ordre économique, encore nourrie par la position dominante d’un certain nombre de Juifs ; le déficit d’attention parentale dont souffraient de nombreux Allemands, orphelins de père à la suite de la Première Guerre mondiale. Ce qui les aurait poussés à se regrouper autour d’une figure à la « personnalité autoritaire » symbolisée par Hiller.

L’auteur poursuit par une réflexion sur la France contemporaine, en revisitant trois thèmes à la lumière de ces théories : le terrorisme islamiste (profil du narcissisme vulnérable, nourri de frustrations) ; le retour du religieux et des extrémismes (renforcement du communautarisme expliqué par le fait que les individus à narcissisme vulnérable seraient plus enclins à adopter des normes collectivistes et à se réfugier dans la religion pour valoriser une autre dimension que le statut) ; la montée du populisme (malaise face à ces manifestations, qui conduit à adopter des normes « collectivistes » en miroir, visant à défendre l’intérêt du groupe).

7. Comment contrer cet essor du narcissisme ?

Plusieurs facteurs peuvent néanmoins contrer une montée du narcissisme. D’abord, l’éducation parentale, qui influence le développement des traits de personnalité. Il faudrait éduquer les enfants en évitant de leur donner trop de pouvoir, en leur apprenant à vivre avec les autres, en favorisant leurs activités prosociales, et en les encourageant à accomplir des tâches difficiles et durables. L’auteur suggère aussi d’insister sur l’importance de la monogamie et d’augmenter la contrainte sociale, par exemple en instituant un service civil obligatoire ; d’augmenter la transparence financière ; de réduire les inégalités et d’avoir meilleure compréhension de la diversité ethnique.

L’auteur recommande aussi de cultiver le « tégument sociétal ». Une expression qui décrit l’ensemble des facteurs sociétaux qui contraignent l’expression des traits narcissiques et renforcent la cohésion d’une communauté. Il s’agirait ainsi de resserrer la vie sociale autour de son entourage proche, et de resynchroniser les individus entre eux par les rites sociaux. Il peut s’agir, au quotidien, du simple partage des repas. Mais plus loin, Bruno Lemaître appelle de ses vœux une « révolution spirituelle basée sur le collectif, qu’elle soit laïque ou religieuse » (p.239). Il s’agirait de remettre en avant des valeurs comme l’humilité, la compassion, l’appréciation du moment présent ou la gratitude envers sa communauté.

Un développement particulier est accordé à la religion, laquelle constituerait, selon Bruno Lemaître, l’un des principaux antidotes au narcissisme. « Les religions sont des réservoirs de sagesse et proposent des modèles de vie. Elles restent l’un des meilleurs artifices pour contrer les effets délétères du narcissisme et pour favoriser la cohésion sociale », affirme-t-il (p. 324). Les religions s’opposent aux stratégies conjugales brèves. La pratique religieuse installe un sentiment de confiance entre les croyants. Elle véhicule aussi des normes hostiles à l’enrichissement personnel, favorables à l’esprit de famille à la natalité. D’ailleurs, un certain nombre d’études contemporaines ont montré que les croyants seraient plus aptes à traverses des épreuves douloureuses avec sérénité et à renforcer leurs liens sociaux.

8. Conclusion

Lutter contre la montée du narcissisme constitue l’un des remèdes principaux pour lutter contre la crise de confiance que traversent les pays européens, sans sous-estimer la question ethnique et migratoire. Autre piste possible : renforcer la connaissance scientifique, en mettant en place des approches sociales qui stimuleraient l’innovation tout en freinant l’accroissement des inégalités. Il pourrait aussi s’agir de reconnaître le rôle traditionnel des religions dans la formation du lien humain et dans la transmission des valeurs.

Selon ce principe, Bruno Lemaître préconise de favoriser l’émergence d’un islam réformé et d’encourager le dialogue interreligieux. Le narcissisme doit être contraint par des valeurs. Sous peine de quoi les seules normes collectivistes encore disponibles risquent de prendre la forme du nationalisme et du populisme.

9. Zone critique

Une analyse dense, mais au style très clair et vivant et aux idées toujours bien argumentées, par un expert reconnu en génétique. L’ouvrage fournit également une grille de lecture originale sur des questions de société aussi diverses que la progression de l’obésité, le rôle des religions, l’intégration des migrants… Une base socio-psychologique qui éclaire de manière pertinente les grands enjeux nationaux et interethniques contemporains.

De ce fait, l’ouvrage est à recommander avant tout aux étudiants ou aux amateurs de psychologie, de géopolitique ou de sociologie. Et, bien sûr, il est à déconseiller aux publics recherchant un décryptage de profils largement popularisés ces dernières années, comme le pervers narcissique.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Bruno Lemaître, Les dimensions de l'égo. Séduction, dominance et manipulation : la société à l'épreuve des narcissiques, Lausanne, Quanto, 2019.

Autres pistes– Christopher Lasch, La culture du narcissisme : La vie américaine à un âge de déclin des espérances, Paris, Flammarion, 2018 [1979].– Mathias Roux, La dictature de l’ego, Paris, Larousse, 2018.– Mordechai Gafni, De l'égo au Moi Unique - Les 5 étapes de l'éveil spirituel, Paris, Almora, 2017.– Howard Bloom, Le principe de Lucifer, Le Jardin des livres, 1997.– Howard Bloom, Le principe de Lucifer Tome 2 : le cerveau global, Le Jardin des livres, 2003.

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