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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Black America

de Caroline Rolland-Diamond

récension rédigée parBruno Morgant TolaïniEnseignant à l'université de Nîmes et docteur de l’EHESS en histoire moderne.

Synopsis

Histoire

Martin Luther King, Malcolm X, Rosa Parks. Dans la mémoire collective, ces trois noms résument trop souvent à eux seuls le long combat des Noirs américains pour l’égalité, la justice et la dignité. Au-delà du récit convenu centré sur ces grandes figures héroïques, ce livre retrace la lutte des « Africains-Américains », pour reprendre l’expression utilisée par Caroline Rolland-Diamond, depuis l’émancipation des esclaves en 1865, en redonnant toute leur place aux acteurs – et aux actrices – anonymes mais essentiels de cette histoire inachevée.

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1. Introduction

Alors que l’élection de Barack Obama à la Maison-Blanche en 2008 semblait annoncer l’avènement d’une Amérique post-raciale, le mouvement Black Lives Matter, né en réaction aux violences policières dont les Noirs sont victimes, rappelle que le problème des discriminations et des inégalités raciales reste entier aux États-Unis.

Proposant une analyse globale des mouvements de revendication noirs, Caroline Rolland-Diamond décrit la longue sortie de la ségrégation dans l’ancien Sud esclavagiste et les luttes radicales engagées par une population opprimée. Une émancipation le plus souvent douloureuse tant les Blancs du sud des États-Unis se sont montrés récalcitrants à reconnaître les droits les plus élémentaires de leurs compatriotes de couleur ; lynchages, tribunaux condamnant systématiquement les Noirs aux peines maximales, discriminations et intimidations quotidiennes étant monnaie courante.

De même, les efforts entrepris par différentes administrations (Truman, Kennedy, Johnson), se sont souvent heurtées au conservatisme le plus rude de dirigeants locaux, et parfois même à d’autres administrations ultérieures.

2. Après la guerre de Sécession

Près d’un siècle après la guerre d’Indépendance qui avait donné naissance aux États-Unis (1775-1783), la guerre de Sécession opposa les États du Nord, industrialisés, aux États ruraux du Sud, sur la question de l’esclavage, de 1861 à 1865. L’économie du Sud dépendait alors directement de la main-d’œuvre servile que représentaient les descendants des captifs africains, transbordés et réduits en esclavage, principalement dans des plantations.

L’institution raciste de l’esclavage, très ancrée dans cette partie du pays, fut abolie après la victoire du Nord. Caroline Rolland-Diamond précise à ce propos que toutes les violences et tous les conflits raciaux qui suivirent et qui, dans une certaine mesure, se poursuivent aujourd’hui, trouvent leur origine dans ce refus des États du Sud d’accepter l’égalité des droits.

C’est la lutte acharnée des mouvements africains-américains pour l’égalité civique qui poussa les administrations successives à prendre des dispositions légales pour lutter contre la ségrégation institutionnelle et la discrimination, et à les imposer avec plus ou moins d’efficacité et de force au Sud. S’ensuivirent des oppositions et des résistances très violentes de cette partie du pays et notamment des mouvements prônant la suprématie raciale des Blancs.

Ainsi, entre 1870 et 1884 par exemple, onze États du Sud interdirent légalement les mariages interraciaux pour protéger la pureté de la race blanche. De même, l’État du Tennessee adopta, entre 1881 et 1883, plusieurs lois exigeant des compagnies de chemin de fer des installations séparées.

La Californie, État du Sud, faisait figure d’exception et fut une destination attractive pour les migrants qui cherchaient à fuir la ségrégation. La population africaine-américaine fut ainsi multipliée par 20 entre 1900 et 1930 à Los Angeles. Loin de l’image violente du Mississippi à l’égard des Noirs ou de l’hostilité de l’État de New-York, peu enclin à accueillir la misère du Sud, la Californie bénéficiait d’une tout autre image : n’ayant jamais autorisé l’esclavage, elle avait interdit la ségrégation dans les écoles et avait adopté une loi antidiscriminations en 1893.

On trouvait également à Los Angeles l’une des plus fortes proportions d’Africains-Américains propriétaires de leur logement du pays. Cela s’expliquait par l’étendue de la ville, qui permettait aux prix de l’immobilier de rester relativement bas, et ainsi d’être accessibles aux Noirs de la ville, pourtant mal payés. Tout ceci atténuait l’hostilité des Blancs, qui acceptaient mieux l’installation dispersée des Noirs.

3. La Première Guerre mondiale : un premier tournant

S’intéressant à la période 1915-1929, Caroline Rolland-Diamond montre comment la Première Guerre mondiale a transformé l’histoire de la mobilisation des Africains-Américains pour l’égalité et la justice en faisant de la question noire un enjeu national, et plus seulement circonscrit au Sud, et en renforçant la détermination des ouvriers et des soldats noirs (toujours relégués à des tâches subalternes) à obtenir l’égalité des droits.

L’historienne se penche ainsi sur la figure de Marcus Garvey et sur son organisation, l’Universal Negro Improvement Association (UNIA), première incarnation populaire du nationalisme noir et étape décisive dans la prise de conscience des Africains-Américains de leur appartenance à une diaspora noire mondiale. Jamaïcain arrivé aux États-Unis en 1916 à l’âge de vingt ans, il prêchait un message radical, prônant la fierté des origines, la liberté et l’autodétermination pour les Noirs du monde entier.

Convaincu que les Noirs ne seraient jamais bien traités en dehors de l’Afrique, il appelait à leur retour sur la terre ancestrale qu’ils contribueraient ainsi à libérer du joug de la colonisation européenne en vue de former des nations noires indépendantes. L’organisation qu’il avait créée périclita cependant dès 1927 lorsque Garvey fut déporté en Jamaïque après sa condamnation pour fraude postale. Caroline Rolland-Diamond examine également les différents aspects de la « Renaissance » noire des années 1920, de l’effervescence littéraire et artistique d’une élite culturelle à Harlem à l’avènement d’une culture noire prolétaire et urbaine dont l’exemple type est la « Black Metropolis » incarnée par Chicago.

Elle explique que si les quelques avant-gardistes new-yorkais jouèrent un rôle important dans l’émergence d’une identité noire fière d’elle-même et de ses racines africaines, au même moment l’invention d’une culture de masse urbaine permit à la classe ouvrière noire, et en particulier aux femmes, d’exprimer leur nouvelle attitude militante.

Ainsi, contre les normes de comportement et d’esthétique véhiculées par les publicités qui incitaient notamment à se lisser les cheveux, les femmes africaines-américaines inventèrent leur propre conception de la beauté, conforme à leur culture. Ce fut de cette manière que C.J. Walker créa un véritable empire en vendant des produits de beauté pour femmes noires, au point de devenir millionnaire.

4. Sous l’administration Truman

Contrairement à ce que laisse penser l’historiographie traditionnelle, qui décrit rétrospectivement l’avancée des Africains-Américains vers l’égalité comme inéluctable, leur avenir restait très incertain à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La guerre avait ouvert les portes des usines à un nombre sans précédent de travailleurs noirs, et ces emplois industriels représentaient une première percée du plafond de verre qui les cantonnait jusqu’ici dans des emplois non qualifiés, même quand ils étaient très instruits. Mais la démobilisation des soldats blancs et la reconversion de l’économie à l’issue de la guerre posèrent très vite le problème de la pérennité de ces emplois et en décembre 1945, 450 000 Africains-Américains avaient perdu le leur, s’enfonçant de nouveau dans la misère.

Pourtant, le million d’Africains-Américains qui avait servi dans les forces armées rentra plus déterminé que jamais à exercer le droit fondamental de tout citoyen : voter.

Ceci, combiné aux difficultés financières, provoqua une grande migration de Noirs des États du sud, où le vote était interdit, vers ceux du nord où il était autorisé. Leur poids électoral, pour défendre leurs droits et ceux des Noirs vivant dans le Sud, était donc bien plus important. Les Noirs du Nord considéraient la discrimination raciale dont ils souffraient comme le visage modéré de ce que vivaient, dans une version exacerbée, ceux du Sud. Ainsi, entre 1940 et 1950, plus de 211 000 Noirs vinrent s’installer à New York, 166 000 à Chicago, et 212 000 à Los Angeles. Les actes d’intimidation et les violences perpétrés par les Blancs témoignaient alors de leur peur de voir l’ordre social remis en cause, car le droit de vote était vu comme la première étape d’une revendication plus large d’égalité sociale, économique et politique.

En décembre 1946, un décret du président Harry Truman (président depuis le décès de Franklin D. Roosevelt, en 1945) créait le Comité présidentiel sur les droits civiques : de composition interraciale et pluriconfessionnelle, il devait dresser un état des lieux de la ségrégation et de la discrimination, dans tout le pays. Ce fut un premier pas, et les élections de 1948 furent les premières au cours desquelles la question des droits civiques joua un rôle central. Durant la campagne, Truman publia un décret ordonnant la déségrégation des forces armées et créa un bureau pour l’égalité dans l’emploi public. Il remporta les élections.

5. Revendiquer la liberté et la justice

À partir de février 1960, des sit-ins de populations noires se multiplièrent dans tous les États du Sud. Il s’agissait d’un nouveau mode de protestation impliquant une prise de risque puisqu’ils provoquaient, de manière quasi certaine, une répression violente. Malgré cela, le nombre de personnes mobilisées était souvent impressionnant. Martin Luther King adressa alors un appel à « remplir les prisons » : le but de ces arrestations arbitraires était de mettre en scène l’arbitraire et l’injustice tout en soulignant la détermination des militants non violents. Il était donc essentiel que ces arrestations soient médiatisées, et les manifestants prévenaient d’abord souvent les médias pour s’assurer de la présence de journalistes et, si possible, de caméras de télévision.

La force des boycotts et la persistance des sit-ins donnèrent à la communauté noire un pouvoir de négociation inédit dans les villes du Sud touchées par le mouvement. Partout, des négociations s’engagèrent en vue d’obtenir la fin de la ségrégation. La couverture médiatique du mouvement poussa l’administration Kennedy à faire avancer la déségrégation. Ainsi, la fin de toute discrimination interraciale dans les transports inter-États fut effective à partir du 1er octobre 1961.

Parallèlement, au début des années 1960, des militants noirs radicaux continuaient de suivre l’actualité internationale qui secouaient les nouveaux pays indépendants et de s’intéresser à la question de l’égalité raciale à l’étranger, poussant notamment pour que l’ONU condamne le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Une organisation en particulier médiatisait ces questions : la Nation of Islam, dont Malcolm X était l’un des orateurs les plus écoutés, devenant le porte-parole du nationalisme noir. Il s’agissait de mettre en avant la fierté noire, l’autodéfense contre les violences policières et l’amélioration des conditions de vie dans les ghettos.

En avril 1963, à Birmingham (Alabama), Martin Luther King prêcha sa philosophie non violente, recrutant un nombre croissant de volontaires pour des actions directes, comme des sit-ins. Une marche qui réunissait des enfants fut réprimée par des forces de police usant de lances à incendie, ce qui attisa la détermination et la violence des deux camps. De même, un attentat mené par la Ku Klux Klan tua quatre fillettes dans une église de la ville. Face à cela, Kennedy n’avait pas d’autre choix que d’agir, car du monde entier affluaient les déclarations d’indignation contre les violences de Birmingham.

Il s’engagea ainsi sur la voie de l’égalité, ne cédant pas face à la détermination du gouverneur de l’Alabama, George Wallace, qui entendait maintenir la ségrégation dans l’État. Le président passa la Garde nationale de l’Alabama sous son autorité et Wallace n’eut d’autre choix que de se plier.

6. La présidence de Johnson

En 1964, les Africains-Américains de tout le pays suivaient de près les débats au Congrès relatifs au nouveau projet de loi sur les droits civiques, présenté par le Lyndon Johnson. Le nouveau président était entré à la Maison-Blanche convaincu qu’il était de son devoir de tenir la promesse d’égalité faite aux Noirs par Lincoln et ravivée par Kennedy, assassiné le 22 novembre 1963.

Il soumit au Congrès un projet de loi sur les droits civiques très ambitieux, présentant son adoption comme un indispensable hommage de la nation à Kennedy, et faisant pression sur le Congrès pour qu’il parvienne à surmonter l’opposition des démocrates du Sud, qui étaient les plus fervents ségrégationnistes. Malgré les nombreuses tentatives de ces derniers pour faire échouer son projet, notamment en incluant à la dernière minute l’interdiction de toute discrimination entre hommes et femmes dans l’espoir que le sexisme des élus triompherait des tentations de libéralisme racial, le Congrès adopta la loi sur les droits civiques, signée par Johnson le 2 juillet 1964.

Cette loi interdisait la discrimination pour cause de race, couleur, origine nationale, religion ou sexe dans l’emploi, les programmes bénéficiant d’un soutien fédéral et les lieux publics. Elle permettait aussi au gouvernement d’entamer des poursuites judiciaires pour déségréguer les districts scolaires du Sud et de ne pas distribuer les fonds alloués aux Bureaux de l’éducation qui refusaient d’appliquer la loi fédérale.

L’effet le plus immédiat de cette loi fut sa seconde partie qui portait sur les lieux publics. Presque du jour au lendemain, les panneaux « Blancs » et « Personnes de couleur » furent démontés. Signe de l’évolution des mentalités, la population blanche du sud s’adapta rapidement à ces nouvelles règles. Mais les questions touchant aux emplois et aux écoles rencontrèrent davantage de résistance, localement.

En août 1965, le Voting Rights Act entrait en vigueur, interdisant la restriction du droit de vote d’un citoyen américain du fait de sa race ou de sa couleur de peau, y compris dans les États du Sud. L’adoption de cette loi constituait une victoire éclatante pour le mouvement des droits civiques. John Lewis, militant noir et membre du Congrès à partir des années 1980, déclara que cette loi devait être rangée par son importance aux côtés de la Proclamation d’émancipation de 1863, faite par le président Lincoln. Tous les Noirs, y compris ceux du Sud, retrouvaient enfin les prérogatives de la citoyenneté américaine.

7. Conclusion

Cet ouvrage invite à lire l’histoire des États-Unis sous l’angle des luttes raciales. Il montre non seulement que le combat mené par les Africains-Américains a été difficile, mais également qu’il s’agit d’une lutte inachevée, tant les résonnances dans nos sociétés actuelles sont importantes.

Rendant hommage à la fois aux grands personnages liés au mouvement des droits civiques mais également aux plus humbles parmi ceux qui se sont engagés pour l’égalité, Caroline Rolland-Diamond montre également les calculs politiques entrepris par les deux camps, dans l’espoir de voir se ranger derrière eux soit les partisans de la ségrégation, soit ceux de la déségrégation. Cette étude éclaire le racisme américain dont furent (et sont) victimes les descendants des esclaves noirs, dans un pays qui a souvent été présenté comme une terre de liberté, et toutes les tensions qu’il a engendrées.

8. Zone critique

L’ouvrage de Caroline Rolland-Diamond est magistral. Au-delà de la richesse de son contenu, il a l’immense mérite de pousser le lecteur à se confronter à d’autres personnages du combat mené par les Noirs que Martin Luther King et Malcolm X. L’historienne ne les néglige pas pour autant, mais explique que les succès dans cette lutte furent tout à la fois le fait de ces individus charismatiques que celui de petites gens déterminées à prendre tout ce que la société américaine avait à leur offrir.

En outre, elle montre à quel point ces questions raciales sont anciennes, ne cantonnant pas son récit aux années 1960 et le faisant débuter au lendemain de l’abolition de l’esclavage (1865). Un livre dense, dont on ne peut tout relater en quelques lignes, mais assurément un grand livre !

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Caroline Rolland-Diamond et Andrew Diamond, Révoltes et utopies : la contre-culture américaine des années 1960, Paris, Fahrenheit, 2012.

De la même auteure– Chicago : le moment 68. Territoires de la contestation étudiante et répression politique, Paris, Syllepse, 2011.

Autres pistes– Elsa Dorlin, Black Feminism. Anthologie du féminisme africain-américain, Paris, L’Harmattan, 2008.– Sylvie Laurent, Martin Luther King. Une biographie, Paris, Seuil, 2015.– Hélène Le Dantec-Lowry, De l’esclave au président. Discours sur les familles noires aux États-Unis, Paris, CNRS Éditions, 2010.– Claudine Raynaud, La Renaissance de Harlem et l’art nègre, Paris, Michel Houdiard Éditeur, 2013.– Thomas Sugrue, Le poids du passé. Barack Obama et la question raciale, Paris, Fahrenheit, 2012.

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