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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Multiculturalisme

de Charles Taylor

récension rédigée parMélanie SemaineEnseignante en philosophie dans le secondaire.

Synopsis

Philosophie

Quels éléments l’État devrait-il prendre en compte lorsqu’il nous gouverne et nous accorde des droits ? Notre statut universel d’être humain, quelle que soit notre identité propre ? Ou bien notre appartenance à une minorité culturelle (que le critère soit ethnique, social, religieux ou sexuel), qui nous différencie des autres citoyens ? C’est à ce dilemme, au cœur des débats portant sur la démocratie libérale, que Charles Taylor répond dans son ouvrage.

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1. Introduction

Reconnaître et traiter les groupes et les individus comme égaux semble impliquer d’ignorer leurs particularités. En effet, aucune d’entre elles ne saurait fonder le droit à un quelconque privilège. L’humanité des individus doit suffire à leur garantir des droits fondamentaux.

Cependant, les sociétés deviennent de plus en plus multiculturelles et la seconde moitié du XXe siècle, et en particulier les années 1980, a vu grandir les revendications de ces communautés. Ils demandent désormais aux régimes démocratiques de ne plus gouverner les individus égaux de manière impersonnelle, sans tenir compte de ce qui les distingue les uns des autres. Mais au contraire de s’intéresser à leurs particularités et de s’assurer que celles-ci ne valent pas aux individus d’être dominés, socialement et politiquement.

Dans son ouvrage, Charles Taylor explique et analyse cette transformation des attentes vis-à-vis de l’État. Il s’est lui-même volontiers revendiqué comme communautariste durant sa carrière, c’est-à-dire qu’il défendait l’idée selon laquelle il faut attribuer à certains groupes des droits particuliers, non reconnus par le système libéral classique. La raison en est que ces groupes subissent une violence cachée de la part de la société. Par exemple, les minorités ethniques appartenant à des milieux populaires, lorsqu’elles ne subissent ni racisme ni discrimination, demeurent socialement dominées, sans qu’aucun des devoirs fondamentaux des démocraties libérales ne soit pour autant enfreint.

L’auteur est donc favorable à la prise en compte du multiculturalisme au sein des politiques publiques. Cependant, le fait que nos sociétés soient désormais multiculturelles est-il une raison légitime pour exiger que les États qui les dirigent s’engagent en faveur du multiculturalisme ? L’État n’est-il pas censé demeurer neutre à l’égard des différentes cultures ? Et pourquoi le respect égal accordé à chacun, quelle que soit son identité singulière, ne suffirait-il pas ?

Loin de constituer une apologie du multiculturalisme, l’ouvrage de Charles Taylor est l’occasion d’analyser de manière honnête ces différents problèmes.

2. Pourquoi exige-t-on désormais que notre identité soit reconnue ?

L’être humain a un besoin universel d’être reconnu pour ce qu’il est. Reconnaître quelqu’un, c’est être capable de l’identifier ; et c’est également lui attribuer de la valeur. L’être humain a ainsi besoin qu’on puisse l’identifier en tant que tel (ce qui implique par exemple qu’on ne le traite pas comme un animal ou comme une machine) et qu’on lui attribue de la valeur (ce qui est fait à travers les droits fondamentaux accordés à l’être humain). Il n’est donc pas évident que le besoin de reconnaissance s’étende jusqu’à nos particularités.

Être reconnu comme un être humain, abstraction faite de nos singularités, c’est déjà être reconnu, dans les deux sens du terme. Si on remonte par exemple à la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel, la reconnaissance qu’obtenait l’esclave était celle d’une nature humaine universelle, qu’il avait réalisée en se rendant capable de transformer la nature par son travail. Dans ce texte de référence sur le besoin humain de reconnaissance par autrui, l’esclave ne voyait en revanche pas son identité particulière, celle d’esclave, reconnue.

Alors pourquoi la reconnaissance de notre statut universel d’être humain ne nous suffit-elle plus ? Pour Charles Taylor, deux transformations philosophiques et sociétales survenues en Occident depuis le XVIIIe siècle expliquent ce phénomène. Tout d’abord, le besoin de reconnaissance s’est imposé à travers une valeur : la dignité humaine. En effet, les hiérarchies sociales de l’Ancien Régime qui avaient pour fondement l’honneur se sont effondrées. Car l’honneur, comme on l’entend dans l’expression « honorer quelqu’un », c’est-à-dire récompenser publiquement, est inégalitaire. Pour que certains en aient, d’autres doivent en être privés ; sinon il perd de sa valeur. À cette valeur caractéristique de l’Ancien Régime s’est donc opposée la valeur démocratique moderne de la dignité humaine qui, elle, est universaliste et égalitaire. Mais la société a subi une autre transformation, que Charles Taylor, à la suite de Lionel Trilling, nomme la naissance de l’« idéal d’authenticité ».

La nature d’être humain ne suffit plus à définir notre identité, qui est désormais rattachée à l’individualité de chacun. Il existerait une certaine façon d’être humain, qui serait a nôtre, unique. Et comme Charles Taylor l’a montré dans son ouvrage Les Sources du moi, on estime alors que la source de notre identité est intérieure, qu’il nous faut la découvrir en nous-mêmes. Ce qui implique que cette identité trouvée soit ensuite extériorisée et reconnue politiquement. Nous avons donc dans ces deux transformations la source de la revendication actuelle de reconnaissance de notre identité singulière.

3. La politique d’égale dignité serait-elle plus juste ?

Les États démocratiques modernes peuvent cependant ne pas accéder à cette revendication et plutôt choisir d’appliquer une conception classique du libéralisme. Celle-ci défend en premier lieu l’égale liberté des individus et la juste répartition des richesses. Le respect de cette égale liberté implique alors une grande neutralité de l’État qui ne doit pas intervenir ni même se prononcer quant à l’identité particulière des individus. Le libéralisme classique répond au besoin de reconnaissance, en offrant une reconnaissance fondée sur la seule humanité des individus.

Pour les détracteurs d’une « politique de la différence », ce libéralisme classique est un gage d’égalité. Puisqu’il ne prend en compte que notre nature universelle, il ne peut avantager ni exclure personne. L’alternative démocratique à la politique de la différence est donc la politique d’égale dignité, qui ne prend en compte aucune différence entre les individus.

On a cependant des raisons valables de penser que cette politique de la différence possède des arguments pertinents. Charles Taylor montre en effet qu’une telle politique, qui semble s’opposer à celle d’égale dignité, se fonde en réalité sur elle et ne fait que la prolonger. On peut le voir à travers l’exemple de ce qu’on nomme la « discrimination positive ». Celle-ci permet à des groupes d’individus, auparavant dominés et discriminés, de jouir d’avantages pour des emplois ou des places dans l’enseignement supérieur. Et cette discrimination peut être défendue comme une mesure temporaire susceptible d’égaliser les chances et la reconnaissance de dignité entre une population privilégiée et une communauté ayant subi une discrimination historique lui créant durablement un handicap.

On remplace finalement l’égalité stricte par l’équité : au lieu de donner à chacun la même chose, on compense les inégalités initiales en donnant davantage à certaines communautés d’individus.

La politique d’égale dignité ne serait donc pas plus juste que la politique de la différence. Elle se révélerait être ce que Charles Taylor nomme un « libéralisme aveugle ». C’est-à-dire une politique libérale qui appliquerait universellement la reconnaissance de la dignité humaine, en se rendant aveugle à la domination sociale empêchant certaines communautés d’en ressentir autant les effets. Cette politique pourrait donc suffire si nous vivions dans une société parfaitement homogène non hégémonique, c’est-à-dire ne produisant aucune domination.

Mais ce n’est pas le cas. Faire respecter la dignité de chacun implique donc de corriger les effets de cette domination, en s’attachant à reconnaître les identités singulières.

4. Comment peut-on reconnaître équitablement nos différences ?

Appliquer la politique de la différence n’est pas aisé, car il faut éviter de produire de nouvelles inégalités par l’avantage accordé à certaines communautés. Une piste de réflexion développée par Charles Taylor est donc de commencer par favoriser la démocratie délibérative. Cette conception de la démocratie permet de construire notre identité par le dialogue, et de signifier aux institutions quels sont les besoins de chaque communauté. Cela implique de penser que notre identité est « dialogique », c’est-à-dire construite par le dialogue.

Charles Taylor s’oppose ici à une tradition philosophique issue de Descartes, pour qui l’identité – dont la définition la plus stricte serait la permanence de caractéristiques – reposait sur une substance, c’est-à-dire une nature cachée et stable en nous. Mais si l’identité se construit par le dialogue, alors elle est mouvante et ne dépend pas que de soi, mais également des autres. La démocratie doit donc permettre cela. En faisant en sorte que la reconnaissance publique ne soit pas qu’un statut fixe, mais nous permette d’en débattre et d’échanger avec d’autres citoyens sur ce que nous partageons ou non avec eux.

Par ailleurs, il s’agit de construire une nouvelle conception du libéralisme, engagée en faveur de la survivance de communautés. Pour Charles Taylor, l’État peut en effet se prononcer sur ce qui constitue un bien et œuvrer pour le défendre, sans pour autant offrir moins de droits et de respect aux groupes d’individus n’adhérant pas à ce bien. Il choisit l’exemple de la défense de la culture française du Québec, par la Charte canadienne des droits, qui lui reconnaît des droits particuliers. L’État canadien impose par exemple des lois pour favoriser (et parfois imposer) l’usage de la langue française dans l’enseignement et dans le commerce. Cela revient, pour l’État, à dire que la survivance et l’épanouissement de la culture française constituent un bien et à s’engager en sa faveur. Il ne s’agit donc pas seulement de rendre la langue française accessible. Mais l’État perd véritablement sa neutralité en tranchant en faveur de ceux qui apprécient de rester fidèles à la culture de leurs ancêtres, contre ceux qui pourraient vouloir s’en séparer.

L’idée de Charles Taylor est que l’État peut légitimement sortir de sa neutralité et défendre une certaine vision du bien, lorsque celui-ci requiert des moyens communs et publics pour sa réalisation. Ce n’est pas dommageable du moment que l’État continue de traiter avec respect ceux qui ne partagent pas les définitions publiques du bien défendu.

5. Faut-il toutefois limiter la politique de la différence ?

Ne devrait-on pas limiter cette politique de la différence au motif que la défense des cultures minoritaires revient pour l’État à rompre dangereusement avec sa neutralité ? Ce n’est pas l’avis de Charles Taylor, qui parvient à montrer que cette neutralité est illusoire et dangereuse. Illusoire, car les États suivant une politique libérale classique prônent un universalisme, alors qu’ils sont en réalité l’expression de la culture dominante. Cette défense culturelle implicite passe évidemment inaperçue, mais est néanmoins perceptible par ceux qui ne s’y reconnaissent pas. Et elle est dangereuse pour eux, car elle est implicitement discriminatoire.

Si on admet la légitimité de la défense publique des minorités culturelles, jusqu’où doit-elle cependant aller ? Charles Taylor montre que cette politique de la différence implique deux choses : non seulement de défendre la survie des minorités culturelles, mais encore de reconnaître leur mérite. Le premier aspect implique logiquement le second puisque faire en sorte qu’une minorité culturelle puisse s’épanouir au sein d’une société revient à dire qu’elle mérite de continuer à exister et prospérer. L’auteur analyse de manière honnête les difficultés que cela pose. Par exemple, pour une culture minoritaire, l’attribution de mérite de la part de la culture majoritaire peut sembler condescendante et ainsi ne pas répondre au besoin de reconnaissance.

La limite à fixer à la politique de la différence est dès lors de prendre garde à ne pas approuver et défendre de manière systématique toutes les cultures minoritaires sans avoir fait l’effort de les connaître. La reconnaissance du mérite des cultures minoritaires ne doit pas devenir un principe appliqué a priori, sans expérience de cette culture. Ce serait insultant pour ses membres, qui ne seraient pas dupes de ce mérite factice. Et cela reviendrait à juger les communautés minoritaires sur le fondement de critères appartenant à la culture dominante, ce qui accentue sa domination.

Charles Taylor adopte donc une position subtile, en prônant d’une part le fait de présumer de la valeur d’une culture minoritaire qui, dominée, aurait besoin de l’intervention de l’État pour sa défense. « Et d’autre part, d’attendre de cet État qu’il n’abandonne pas tout examen critique, s’assurant par exemple de la conformité des revendications de cultures minoritaires avec les lois et l’esprit de son peuple et de sa cohabitation possible avec les autres cultures. Cela permet de faire face aux difficultés morales que pourrait susciter une politique de la différence. Par exemple, l’État peut se réserver le droit de refuser de défendre par sa politique publique une communauté qui en menacerait une autre.

6. Conclusion

Charles Taylor parvient ainsi à défendre le communautarisme qui lui tient à cœur sans jamais passer sous silence les difficultés qu’il pose en société.

Il dessine un nouveau type de politique libérale, qui ne se contente pas d’attribuer aveuglément les mêmes droits fondamentaux à tous les individus. Mais qui prend également en compte les différences qui valent à certaines communautés d’être dominées, et les corrige par l’attribution de droits spécifiques.

7. Zone critique

L’argumentation de Charles Taylor est très convaincante, mais à condition d’adhérer à son postulat de départ : la diversité qui existe dans toute société ne prend sens que dans la considération de ce qui différencie les individus les uns des autres. Cette diversité aurait au contraire pu être rattachée à l’élargissement des horizons culturels, intellectuels et spirituels des individus. C’est-à-dire qu’au lieu de tirer le multiculturalisme vers la prise en compte de nos différences, on pourrait également le faire tendre vers l’universalité de ce que les communautés ont en commun dans les faits, et pourraient potentiellement partager en droit.

Cette perspective éloigne le danger de l’excès de la position communautariste qui serait que notre identité particulière vienne supplanter, voire remplacer, notre identité universelle d’êtres dignes de respect mutuel.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Multiculturalisme : différence et démocratie, Paris, Éditions Flammarion, coll. « Champs Flammarion », 2007.

Du même auteur– Les sources du moi : la formation de l’identité moderne, Paris, Éditions du Seuil, coll. « La couleur des idées », 1998.

Autres pistes– Alain Renaut, Les paradoxes de l’identité démocratique, Paris, Éditions Flammarion, coll. « Champs Flammarion », 2002. – Will Kymlicka, Les Théories de la justice : une introduction, Paris, Éditions La Découverte, coll. « Poche », 2003.– Lionel Trilling, Sincérité et authenticité, Paris, Éditions Grasset, coll. « Le collège de philosophie », 1994.

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