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La pensée sauvage

de Claude Lévi-Strauss

récension rédigée parAnne BothAnthropologue, secrétaire de rédaction de la revue Études rurales (EHESS- Collège de France) et collaboratrice du Monde des livres.

Synopsis

Société

La Pensée sauvage, publiée en 1962 la même année que Le totémisme aujourd’hui, est considérée comme le plus philosophique des ouvrages de Claude Lévi-Strauss. Dédicacé à Claude Merleau-Ponty et clôt par une réponse polémique adressée à Jean-Paul Sartre, il explore les systèmes de pensée dans les sociétés éloignées. Après une analyse structurale des systèmes de classifications dans les populations sans écriture, il démontre que la pensée sauvage, sensible et intuitive, n’est pas inférieure avec la pensée scientifique. Il y a entre l’une et l’autre une différence de nature et non de degré.

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1. Introduction

Quand Claude Lévi-Strauss publie La pensée sauvage, son cinquième ouvrage, il occupe depuis trois ans la chaire d’anthropologie au Collège de France. Il y a été élu sur une proposition de C. Merleau-Ponty. Il dirige une revue, L’Homme, fondée avec le linguiste É. Benveniste et le géographe P. Gourou, au sein du Laboratoire d’anthropologie sociale qu’il a également créé. Le futur académicien est, pour ainsi dire, à l’apogée de sa carrière avec un succès dépassant les frontières de l’Hexagone. Il entend octroyer à l’anthropologie la place qu’elle mérite ; celle d’une discipline à visée théorique, donc universelle, contrairement à l’ethnologie, descriptive et cantonnée à l’étude de sociétés en particulier.

Le fait que l’anthropologue passe de l’analyse de la parenté à celle des mythes illustre aussi un glissement théorique. F. Keck explique que l’on peut ainsi « résumer le parcours de Lévi-Strauss en disant qu’il passe de l’étude de l’organisation sociale des “sociétés sans écriture” à celle de leur forme de pensée » (2004 : 9). Or, il souligne que ce changement se heurte délibérément aux travaux évolutionnistes d’autres anthropologues, qui hiérarchisent en quelque sorte les sociétés en fonction de critères de développement ethnocentriques.

La pensée de Lévi-Strauss s’oppose aussi à celle des philosophes de la conscience qui abordent la question du sens de l’histoire. Ce livre, tiré en partie de ses leçons au Collège de France est devenu un classique. Il nous éclaire plus largement sur les polémiques en cours chez les intellectuels des années 1960. Elles se déployaient souvent dans Les temps modernes, une revue créée et dirigée par J.-P. Sartre et Simone de Beauvoir.

2. La pensée à l’état sauvage

Le titre de cet ouvrage peut sembler provocateur. Avec cette expression, Lévi-Strauss ne cherche pourtant pas à qualifier une pensée sauvage, subordonnée aux émotions et aux pulsions. Par ce terme, il définit une pensée non domestiquée résultant du rapport qu’ont les hommes à la nature. Une pensée qui se caractérise par sa dimension empirique, sensible, intuitive, à l’opposé de la science rationnelle, positiviste et abstraite. Elle se manifeste dans la magie, les mythes et la sorcellerie et n’est pas dépourvue, loin de là, de mots abstraits. L’auteur la place même au rang de « science du concret » avec un découpage conceptuel complexe. Il compare d’ailleurs les classifications primitives aux nomenclatures de la zoologie et de la botanique. Les Tewa du Nouveau-Mexique, par exemple, distinguent 15 termes pour décrire les parties d’un plant de maïs.

C. Lévi-Strauss soutient que, pour interpréter les mythes, la magie et la sorcellerie, il faut non seulement connaître ces taxinomies mais aussi la signification octroyée à chaque plante ou chaque animal. Contrairement à ce qu’ont pu avancer d’autres anthropologues, notamment Bronislaw Malinowski (1884-1942), les espèces connues et répertoriées par ces populations n’ont pas forcément une utilité pratique. L’intérêt qui leur est porté répond aussi à des exigences intellectuelles.

Si l’auteur s’intéresse à ces systèmes classificatoires, c’est qu’ils régissent, d’après lui, les sociétés totémiques. En effet, ces dernières sont organisées en clans liant les hommes à un animal ou une plante particulière. Elles sont basées sur le respect de règles singulières, comme des obligations et des interdictions parfois alimentaires. Par exemple, les indiens Chippewa, vivant dans le nord des États-Unis, ne peuvent pas consommer de baies ou de graines, la nourriture de l’ours, leur totem. Les noms qui leur sont attribués en dépendent également, comme Yeux-étincelants-de-l’ours. Ainsi, la pensée sauvage puise dans ses taxinomies et dans un répertoire d’événements comme dans une boîte à outils pour bricoler des rituels, des mythes et assigner une place à chaque chose et à chacun. Elle ordonne de la sorte l’univers social, naturel voire géographique.

L’anthropologue explique que le système de classification procède par agrégation, en établissant des rapports d’opposition ou au contraire d’analogie entre les éléments. « La vraie question n’est pas de savoir si le contact d’un bec de pic guérit les maux de dents, mais s’il est possible, d’un certain point de vue de faire “aller ensemble” le bec de pic et la dent de l’homme » (p. 21). La pensée primitive serait, d’après C. Lévi-Strauss présente en chacun d’entre nous et n’est pas inférieure à la pensée scientifique.

3. Le structuralisme, un programme théorique

C’est lors de son exil aux États-Unis (1941-1947), à la faveur d’une bourse de la Fondation Rockefeller pour enseigner à la New School for Social Research que C. Lévi-Strauss découvre le structuralisme. Il s’agit, en fait, des cours de linguistique dispensés par le Russe Roman Jakobson (1896-1982). Le jeune Français va adapter cette méthode d’analyse du langage, basée notamment sur les notions de contexte, d’émetteur, de récepteur et de code, à l’anthropologie. Il en découlera sa thèse, Les structures élémentaires de la parenté, publiée en 1949, dans laquelle il analyse les systèmes de parenté et d’alliance patrimoniale. Mais le structuralisme de C. Lévi-Strauss est également fortement influencé par les travaux du sémiologue Ferdinand de Saussure (1857-1913). On retrouve, dans La Pensée sauvage, les distinctions entre signifiant et signifié ainsi que les notions de diachronie et de synchronie appliquées à la question du totémisme.

La démarche de C. Lévi-Strauss consiste à analyser l’infrastructure inconsciente d’une société, sa génétique culturelle en quelque sorte. Il s’attache donc à décrire les phénomènes signifiants (un rituel, par exemple) comme des ensembles inscrits dans des structures fabriquées par la pensée et qui constituent « ses hypothèses et ses théories » (p. 36). Bien entendu, si les membres des sociétés « primitives » ont conscience d’assister à un rituel, ils n’ont pas conscience des structures dans lequel ils s’insèrent, puisque cela leur semble naturel. Ensuite, l’anthropologue repère les liens qui unissent des termes associés, pour en comprendre le signe, intermédiaire entre l’image et le concept. « Le principe logique est de toujours pouvoir opposer des termes, qu’un appauvrissement préalable de la totalité empirique permet de concevoir comme distincts » (p. 95). L’étape suivante de l’analyse structuraliste consiste à montrer comment ces liens entre des éléments répondent à une logique cohérente et constituent un système.

Puis, il s’agit de dégager les invariants, qui régissent les grandes règles de l’humanité. La prohibition de l’inceste en est une. Dans La Pensée sauvage, par exemple, C. Lévi-Strauss montre que la réglementation des mariages dépend toujours du recensement des incompatibilités totémiques. On pourrait retrouver cette même logique, par exemple en France, où le Code civil interdit d’épouser un cousin germain.

Dans ce livre, la déclinaison de l’analyse structurale à l’anthropologie prend une tournure particulière. En effet, l’auteur semble comparer la pensée sauvage, avec ses messages, son codage, sa numération binaire, et son système combinatoire, avec celle des théoriciens de l’information. Cette allusion à la cybernétique naissante et à l’analyse systémique éclaire la conception que Lévi-Strauss avait des sociétés : il les pensait comme des systèmes d’échanges, dont le sens reste à déchiffrer.

4. La polémique avec Sartre

Pour les philosophes, La Pensée sauvage est d’abord la réponse de C. Lévi-Strauss à la Critique de la raison dialectique publiée par Jean-Paul Sartre deux ans avant. Les deux hommes, marqués par la pensée marxiste, ont pourtant la même ambition ; celle de théoriser la pensée humaine. Leur différend porte essentiellement sur la conception de l’histoire. Dans son ouvrage, J.-P. Sartre distingue deux types de raison.

La première est analytique. Elle classe, elle ordonne les choses, comme dans les sciences de la nature. La seconde est dialectique et apparaît dans les sciences humaines ou de l’esprit. Pour le philosophe, les sociétés sans écriture se situent délibérément du côté de la pensée analytique comme l’atteste leur capacité à créer des systèmes de classifications. La raison dialectique leur échappe car leur conscience, encore collective, n’est pas suffisamment sophistiquée. En effet, pour J.-P. Sartre, la pensée n’est vraiment élaborée que lorsqu’elle l’est à titre individuel, grâce au progrès humain. De fait, ces sociétés seraient « stabilisé[es] dans la répétition » (cité par Wahnich 2015), vivant en quelque sorte hors du temps. Pour ces raisons, J.-P. Sartre considère que leur histoire, limitée aux récits légendaires, n’est en fait qu’une négation de l’histoire.

C. Lévi-Strauss, pour qui la conscience collective n’est pas inférieure mais différente de la conscience individuelle, les propos de J.-P. Sartre sont choquants et emprunts d’évolutionnisme. Il démontre que les sociétés sans écriture ont une histoire, puisque leurs mythes intègrent de manière continue les évènements. Ces récits produits par la pensée sauvage parviennent tout à fait à agencer synchronie et diachronie. Ils ne sont pas, contrairement à ce qu’avance J.-P. Sartre, figés dans l’immobilisme. D’ailleurs, il ne fait plus aucun doute, pour Lévi-Strauss, que toutes les sociétés évoluent. « Il est aussi fastidieux qu’inutile d’entasser les arguments pour prouver que toute société est dans l’histoire et qu’elle change : c’est l’évidence même » (p. 80), écrit-il.

Ensuite, l’auteur de La Pensée sauvage s’en prend directement à l’histoire en tant que discipline. Il considère qu’il s’agit d’une méthode comme une autre avec son système de codage chronologique. Les dates fonctionnent comme des signifiants et n’ont de sens que les unes par rapport aux autres. L’histoire « joue très précisément le rôle d’un mythe » (p. 303), avec une interprétation partiale d’un événement à travers son propre système classificatoire. Pour S. Wahnich, Lévi-Strauss considère que « la conception sartrienne de l’histoire est proche de celle des primitifs » (2015). Trivialement dit, Sartre pense comme un primitif, incapable de sortir de sa propre société pour appréhender celle des autres. Enfin, pour Lévi-Strauss, seule l’anthropologie, grâce son regard délibérément éloigné, est à même de déceler ce qui est commun à l’humanité.

5. Les procédés rhétoriques

Ce livre diffère en de nombreux points de Tristes tropiques, récit autobiographique à destination du grand public, relatant avec emphase un périple en terres amazoniennes. La pensée sauvage ne relève nullement du texte ethnographique. Sa lecture ne révèle pas un effet « j’y étais » qui témoigne de la présence in situ de l’anthropologue. La posture adoptée par C. Lévi-Strauss est dans cet ouvrage délibérément autre. Véritable livre d’érudition, avec une bibliographie comptant presque 250 références, il s’adresse aux anthropologues et aux philosophes, depuis son bureau : « cette massue haida en bois de cèdre, servant à assommer le poisson, que je regarde, posée sur un rayon de ma bibliothèque, pendant que j’écris ces lignes » (p. 41).

Dans ce texte, les procédés rhétoriques ne sont pas ceux employés dans les récits anthropologiques autobiographiques. Ici, ils génèrent des effets d’évidence induisant parfois, chez le lecteur, le sentiment d’une causalité forcée. Les « car tout le monde sait » (p. 37), « on découvre chaque jour davantage » (p. 63), « Mais, comme on l’a remarqué depuis longtemps » (p. 120), appuient une argumentation où le doute n’est plus permis. Ainsi de la phrase « Si l’on admet, par définition, que le nombre de structures est fini » (p. 24). Sans autre explication, elle peut laisser dubitatif le lecteur qui n’a pas idée de ce que recouvre la notion, polysémique et abstraite, de structure.

L’homme de terrain semble avoir depuis longtemps été remplacé par l’anthropologue de cabinet. À travers ce livre, Lévi-Strauss apparaît comme un intellectuel distant de la réalité empirique, dorénavant préoccupé par des questionnements philosophiques voire épistémologiques. Même si l’auteur ne l’exprime pas ainsi, il opère une division du travail, comme le firent avant lui E. Durkheim (1858-1917) ou F. Boas (1858-1942), dont les travaux l’ont particulièrement inspiré. L’enquêteur rapporte des données qui seront ultérieurement analysées par le savant. Pourtant, l’anthropologue n’ignore pas les limites de ce procédé: il déclare notamment que dans ces pages « le contexte ethnographique – qui seul permettrait [d’] interpréter [les données] – fait presque entièrement défaut » (p. 76).

Or, la démarche théorique aboutit à une généralisation, avec des comparaisons attestant de l’universalité des phénomènes décrits. D’où le recours à des formulations induisant des analogies, comme « La même situation semble avoir prévalu… » (p. 209) ; « L’Amérique du Sud offre des illustrations du même phénomène » (p. 209) ou encore « On rencontre beaucoup d’exemples analogues » (p. 212). Ainsi, l’auteur nous entraine-t-il dans un vertigineux tour du monde en convoquant dans son texte des descriptions ethnographiques, écrites par d’autres, depuis les Dogon (Mali), jusqu’aux Coahuilla (Caroline du Sud), en passant les Hanumóo (îles Philippines).

6. Conclusion

Considéré comme un incontournable des bibliographies anthropologiques, La pensée sauvage, par son écriture complexe et sa dense érudition reste un texte peu abordable pour les non-philosophes. Si les exemples ethnographiques sont nombreux et d’une immense diversité géographique et culturelle, l’analyse structurale qui en est tirée est souvent opaque.

Le cinglant contraste entre la description des pratiques des sociétés primitives (mythes, rites, magie) et son interprétation surplombante rend d’autant plus archaïque leur pensée. On peut s’interroger sur l’effet d’un tel décalage, susceptible d’éloigner cet ouvrage de son objectif initial : démontrer que ladite pensée sauvage n’est pas inférieure au discours savant et existe chez chacun d’entre nous. Après sa publication (1962-1963), un groupe philosophique de la revue Esprit a consacré plusieurs séances à l’analyse de La Pensée sauvage.

Lors de l’une d’elles, Paul Ricœur s’adressant directement à l’auteur lui demandait notamment si : « le succès de [sa] méthode n’était pas facilité par l’aire géographique et culturelle sur laquelle elle s’appuie ? » (2004 : 169).

7. Zone critique

Ce livre a, bien entendu, provoqué une kyrielle de réactions lors de sa parution. Notamment chez les philosophes qu’il a embarrassés par sa méthode (Esprit 2004). Il a aussi engendré des recherches fécondes par des anthropologues de formation… philosophique. Le plus connu d’entre eux demeure incontestablement Philippe Descola, disciple de l’auteur de La Pensée sauvage. Il a comme lui occupé la chaire d’anthropologie sociale au Collège de France et dirigé le laboratoire qui y est installé.

En poursuivant les chemins tracés par son prédécesseur, Descola défend le relativisme lévi-straussien en proposant de dépasser la dichotomie nature/culture (2005). Il a défini quatre schèmes d’identification pour penser les rapports au monde et à autrui : l’animisme, le totémisme, le naturalisme et l’analogisme. L’élève de Lévi-Strauss, fort d’un succès éditorial franchissant barrières disciplinaires et géographiques, analyse la dynamique des systèmes ontologiques à travers un structuralisme revisité.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– La pensée sauvage, Paris, Plon, coll. « Agora », 2017 (1962).

Du même auteur– Anthropologie structurale deux, Paris, Plon, 1973.– Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, PUF, 1949.– Race et Histoire, Paris, UNESCO, 1952.– Tristes Tropiques, Paris, Plon, coll. « Terre Humaine », 1955.– Nous sommes tous des cannibales, Paris, Le Seuil, 2013.

Autres pistes– Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2005.Esprit, « Autour de La Pensée sauvage. Réponses à quelques questions. Entretien du groupe philosophique d’Esprit avec Claude Lévi-Strauss (novembre 1963) », janvier 2004 : 169-192.– Frédéric Keck, Lévi-Strauss et la pensée sauvage, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Philosophies », 2004. – Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique. Théorie des ensembles pratiques précédé de Questions de méthode, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 1960.– Sophie Wahnich, « Sartre et la fin de l’histoire dans les années 1960, un débat avec Lévi-Strauss et Foucault », Écrire l’histoire, n°15, 2015 : 208-212.

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