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Variations sur la ville

de Colette Pétonnet

récension rédigée parMélanie PénicaudDocteure en anthropologie (Université de Poitiers).

Synopsis

Société

Variations sur la ville est un recueil posthume de textes et conférences de Colette Pétonnet. Parmi ceux-ci, beaucoup sont aujourd’hui renommés et enseignés. On y trouve notamment « L’observation flottante », « Espace, distance et dimension dans une société musulmane », ou encore « L’anonymat ou la pellicule protectrice ». Tous révèlent l’originalité de ses parti-pris méthodologiques et épistémologiques. Cette réédition témoigne de la fascinante contemporanéité de ces travaux.

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1. Introduction

Les textes qui composent Variations sur la ville ont été écrits entre 1970 et 2011. Ils s’intéressent tous à l’objet ville, mais ce, de multiples manières.

Derrière l’unicité apparente de ces textes ayant tous pour objet la ville, la pluralité des angles de vue de l’auteur est incontournable : les sujets des articles témoignent de l’esprit d’ouverture de Colette Pétonnet, de la qualité de ses recherches.

Des HLM parisiens au bidonville de Rabat en passant par l’observation « flottante » d’un cimetière parisien jusqu’aux habitudes culinaires des prolétaires français et à la question raciale états-unienne, ceux-ci se déploient en définitive sur un large spectre. Ils témoignent de la richesse et de la pluralité des terrains auxquels s’est confrontée l’anthropologue. Autant de manières d’aborder un objet jamais épuisé. On ne détaillera pas ici le contenu de chacun de ces textes.

Nous concentrerons sur trois dimensions principales sur lesquelles le recueil engage le lecteur à s’arrêter : le caractère novateur des travaux de Colette Pétonnet et le choix de la ville comme nouvel objet pour l’anthropologie française ; les recherches de l’anthropologue sur les HLM et bidonvilles de l’Hexagone ; et enfin, les questions de méthode, abordées par plusieurs articles de l’ouvrage.

2. L’anthropologie urbaine de Colette Pétonnet

Après avoir vécu sept ans au Maroc, Colette Pétonnet rentre en France où, après avoir été fonctionnaire dans les services sociaux de la banlieue parisienne, elle poursuit des études d’ethnologie. Sa thèse, que reprend l’ouvrage Ces gens-là qui sera publié en 1968, est consacrée à l’ethnographie d’une cité de transit. Cette solution de logement provisoire était destinée à reloger les habitants des bidonvilles dans l’attente d’un HLM. La construction des cités de transit s’est en particulier beaucoup développée pendant la guerre d’Algérie pour freiner la croissance des bidonvilles algériens sur le sol de la métropole.

Elle y investit de nombreuses dimensions : l’organisation de l’espace, le temps, la religion, les relations de parenté, etc. et questionne la stratification sociale de la France des années 1960.

Issu de sa thèse d’État, On est tous dans le brouillard. Ethnologies des banlieues (1979), continue sur la même lancée en s’intéressant aux Français et aux migrants des cités de transit et des bidonvilles français. D’une plume juste et économe, Colette Pétonnet réalise une anthropologie sensible des milieux sous-prolétaires, ces « gens » qu’elle peinait à définir autrement. Au plus proche des habitants, investissant le populaire sans misérabilisme, l’ouvrage fait une large place à l’espace, au corps, au matériel, au travail et aux conflits.

Il est nécessaire de replacer ces travaux dans leur contexte pour comprendre qu’au milieu des années 1960, enquêter dans les banlieues n’allait pas de soi pour l’anthropologie française. Lorsqu’elle entreprend de réaliser l’ethnographie urbaine d’une cité de transit de la région parisienne, Colette Pétonnet ouvre et défriche un objet d’étude nouveau.

En effet, les anthropologues de l’Hexagone n’ont pas encore investi leurs propres villes. Il y a toutefois eu de solides précédents outre-Atlantique, qu’a en particulier fourni l’École de sociologie de Chicago dans la première moitié du XXe siècle. En France, notons aussi la publication relativement récente des recherches de Georges Balandier sur la ville africaine (Sociologie des Brazzavilles noires, 1955).

3. Bidonvilles et HLM

Toujours au plus près du vécu et des dires de ses enquêtés, Colette Pétonnet saisit ainsi la ville « par en-dessous », « par le bas » pourrait-on dire aussi. Elle restitue le point de vue de ces populations de prolétaires ou « sous-prolétaires » que l’État reloge, mais dont on n’interroge jamais les manières d’habiter, les besoins et les préférences. À partir des observations et des récits de vie ainsi collectés, l’anthropologue propose un autre regard sur les bidonvilles. Un regard bien éloigné des préjugés et de l’image d’un espace miséreux et insalubre.

Elle définit en particulier les bidonvilles comme des espaces de créativité dans lesquels se manifeste une certaine liberté. Ses recherches mettent ainsi à distance les qualificatifs négatifs qui sont habituellement destinés à ces types d’habitat. Il s’agit avant tout de révéler les rapports intimes et intriqués entre l’espace physique et l’espace social des bidonvilles.

La structure de l’ouvrage permet au lecteur de tracer des ponts entre les différents textes et conférences. Ainsi peut-il considérer que les conclusions de Pétonnet sur le bidonville de Douar Doum à Rabat et sur ceux de la banlieue parisienne se rejoignent, soulignant que ces types d’habitat sont le reflet des modèles culturels de ceux qui y vivent. Un bidonville n’existe pas en tant qu’identité à part entière : chacun recèle de multiples réalités et participe à la ville comme n’importe quel autre quartier. Mais à Paris ou à Rabat, la pauvreté ne se vit pas de la même manière.

En région parisienne, Colette Pétonnet recueille ainsi l’expression de l’intériorisation du mépris sociétal et de la marginalisation dont « ces gens » sont l’objet. L’anthropologue insiste aussi sur la nécessité de concevoir le bidonville, la cité de transit ou le HLM dans l’ensemble plus vaste qu’est la ville. Il s’agit donc d’intégrer à l’analyse l’action de l’État qui exerce sa contrainte sur ces espaces de manière plus ou moins appuyée. C’est pourquoi les bidonvilles et ceux qui les habitent ne doivent pas être étudiés comme des entités closes : ils doivent être rapprochés des populations des autres habitats précaires ou délabrés et des HLM.

Par opposition au bidonville, le HLM, qui propose le confort matériel de la modernité, est décrit par nombre d’habitants de ces quartiers comme l’espace de toutes les contraintes, spatiales comme individuelles, de l’homogénéisation forcée et, surtout, de l’appauvrissement des liens sociaux : ethniques, de parenté, etc.

Les recherches de Pétonnet offrent en ce sens un regard très différent (et évidemment polémique) sur les situations de concentration ethniques de certains quartiers. Ses travaux montrent en effet que ces dernières ne relèvent pas forcément de la contrainte (conception que sous-tend par exemple le terme négatif de « ghetto »), mais souvent aussi de logiques d’agrégation volontaires. Les procédures administratives de relogement faisant fi de cette recherche de proximité sociale et/ou ethnique, les HLM présentent ainsi la caractéristique d’agréger d’après une logique qui n’est que celle de l’arbitraire. Dans le cas français, l’anthropologue met ainsi en évidence la violence que l’État exerce sur ses citoyens les plus pauvres.

4. Une observation « flottante »

Plusieurs articles réunis dans ce recueil portent sur des questions méthodologiques. Si Colette Pétonnet applique à l’espace urbain les méthodes de l’ethnographie, l’investissement de ce domaine « nouveau » qu’est la ville en anthropologie porte toutefois l’auteur à élaborer des outils adaptés. Ceux-ci procèdent de plusieurs observations principales : la ville est d’abord un lieu de brassage de populations, ensuite, elle est en mouvement perpétuel, elle est également un lieu de rencontres et, pour finir, on peut y déambuler librement et sans but, ce qui fait dire à l’auteur que « flâner et un droit du citadin » (p. 147).

À partir de ces éléments qui définissent la ville, Pétonnet propose une méthodologie « flottante », basée sur une pratique de la flânerie, une ouverture à la rencontre de l’autre, et un état de disponibilité de l’anthropologue. C’est ainsi que l’auteur utilise ses propres déambulations dans le cimetière du Père Lachaise à Paris pour développer des réflexions méthodologiques concernant l’observation flottante. Colette Pétonnet y définit l’« observation flottante », comme celle qu’elle pratique au cours « des trajets parisiens qu’impliquent les activités quotidiennes ou le besoin de mouvement qu’éprouve le sédentaire.

Elle consiste à rester en toute circonstance vacant et disponible, à ne pas mobiliser l’attention sur un seul objet précis, mais à la laisser “flotter” afin que les informations la pénètrent sans filtre, sans a priori, jusqu’à ce que des points de repère, des convergences, apparaissent et que l’on parvienne alors à découvrir des règles sous-jacentes » (p. 122).

5. Une ethnologie du proche : la distance en question

Réaliser, comme Colette Pétonnet et d’autres après elle, une ethnologie du proche, de l’« ici », jusque dans les cimetières ou les jardins de sa propre société, c’est d’abord réhabiliter l’« Autre » de l’anthropologie traditionnelle, celui dont l’exotique différence s’abolit alors. C’est remettre en question, avant les thèses développées par Edward Saïd dans L’Orientalisme (1978), l’idée instituée d’un exotisme ailleurs.

Pour Pétonnet, les « gens » d’ici sont tout autant dignes d’intérêt anthropologique que les peuples dits « traditionnels », peu touchés par l’occidentalisation du monde. Jean Monot a ainsi formulé le positionnement théorique propre à cette première génération d’anthropologues urbains : il pose la question à savoir si, « non moins qu’une science des peuples exotiques en voie de disparition, l’ethnologie n’est pas la science de groupes restreint où l’on peut saisir l’émergence de cultures différentielles » (Monot, cité par Pétonnet, pp. 177-178).

Tout est alors une question de « bonne distance » à trouver sur son propre terrain ethnographique. Il s’agit par exemple, sur le terrain, de se passer des intermédiaires (assistantes sociales, instituteurs, médecins, etc.) – auxquels recourraient très fréquemment les ethnologues, afin de ne pas se charger de préjugés. Toutefois, dès l’enquête effectuée auprès de la population, l’enquêteur a toutes les raisons de se tourner vers eux : ils apporteront leurs points de vue sans pour autant charger le chercheur d’à priori.

Les travaux de Colette Pétonnet révèlent tous une très forte conscience de l’aspect mouvant et insaisissable de la ville. Ces propriétés, qui définissent un espace urbain inlassablement multiple et changeant, invitent à prêter attention à la distance nécessaire que le chercheur doit prendre avec son objet de recherche. D’autre part, pour qui souhaite investir le champ de l’anthropologie urbaine, il s’agit, dit-elle, d’être particulièrement à l’aise avec la notion de « bricolage culturel » (p. 150).

6. Conclusion

Le recueil d’articles rend accessible un certain nombre de travaux de Colette Pétonnet. Il illustre la pratique d’une anthropologie sensible, à l’empathie retenue, qui se réalise, loin de tout misérabilisme, au plus près du dire et du vécu des enquêtés. L’anthropologie de Colette Pétonnet est aussi une anthropologie critique de sa propre société, qui met ainsi en valeur le rôle de l’anthropologue. Une anthropologie sensible et empathique donc, mais aussi attentive aux enjeux disciplinaires qu’elle soulève : à travers la question urbaine, Colette Pétonnet interroge sans relâche la possibilité d’une science anthropologique du mouvement, du fragmentaire et de l’éphémère.

On retiendra également la grande qualité des pages sur l’étude du rapport à l’espace et à l’habitat dans les bidonvilles et HLM français d’une part, et dans le bidonville de Douar Doum, d’autre part. Les analyses consacrées aux pratiques du corps, notamment dans les bains publics marocains sont remarquablement menées. Citons encore l’article interrogeant l’intime complexité des rapports raciaux aux États-Unis qui révèle toute la sensibilité avec laquelle Colette Pétonnet a conduit ses recherches. Outre les conclusions saisissantes et polémiques de l’auteur sur bien des aspects de la vie urbaine, notamment concernant les bidonvilles ou les HLM français, ce recueil est également une mine de méthodologie concernant la pratique de l’anthropologie urbaine et de l’« anthropologie chez soi ».

Toutefois, les écrits de Colette Pétonnet nécessitent une attention rigoureuse. L’ouvrage se clôt d’ailleurs sur un rappel de l’anthropologue : « Je ne fais pas, je n’ai pas fait, l’apologie des bidonvilles » (p. 304). La chercheuse ne s’engouffre en effet pas là où on pourrait l’attendre. En sus de ses analyses critiques sur les HLM, elle développe des idées originales sur la sociabilité urbaine. Ses réflexions sur l’anonymat s’opposent aux lieux communs des « les foules solitaires » des grandes villes « tentaculaires ». L’anonymat n’est pas pour l’auteur la tragique condition du citadin aliéné, mais plutôt l’opérateur d’un rapport à l’espace et aux autres spécifique.

Il est impossible de conclure sur cet ouvrage sans évoquer l’actualité des travaux de l’anthropologue pour penser la société française et ses marges. La question de l’accueil des populations prolétarisées et du logement des plus pauvres se pose encore aujourd’hui avec une grande acuité au regard de la crise migratoire.

7. Zone critique

Si, aux USA, l’ethnologie urbaine a éclot très tôt dans le lit de la sociologie urbaine de l’école de Chicago, il a, en France, fallu attendre que des anthropologues se détournent de leurs objets de prédilection (les rituels, les relations de parenté, etc.) dans les sociétés non industrialisées, ou le folklore dans les sociétés européennes. Lorsqu’au milieu des années 1960, Colette Pétonnet fait de la banlieue française son terrain de recherche, ses travaux ne suscitent que peu d’intérêt de la part des anthropologues. Pourtant, à l’instar de Jacques Gutwirth et de Jean Monot, elle défriche alors le domaine de l’anthropologie urbaine en France.

Grâce aux travaux de pionniers, tels que Georges Balandier sur les Brazzavilles noires, de Colette Pétonnet sur les bidonvilles et les cités de transit français, ou de Gérard Althabe sur les HLM nantais, la possibilité et la nécessité d’une anthropologie urbaine est désormais une évidence. Depuis les années 1980, l’ethnologie urbaine s’est développée et constitue désormais un champ de recherche bien investi et théorisé. Dorénavant véritable « pan » de la discipline ouvrant sur l’étude des interactions culturelles, les recherches d’anthropologie urbaine croisent les études sur l’immigration et sur l’insertion des migrants dans la société d’accueil. On peut considérer que ce rapprochement atténue le reproche qui a pu être fait aux premiers anthropologues urbains tels que Colette Pétonnet d’avoir, dans leurs premières études sur les cités de transit, négligé le contexte de la décolonisation.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Variations sur la ville, Paris, CNRS Éditions, 2018.

De la même auteure– Ces gens-là. Monographie d’une cité de transit, Paris, Maspero, 1968.– On est tous dans le brouillard. Ethnologie des banlieues, Paris, éditions Galilée, 1979.– Espaces habités. Ethnologie des banlieues, Paris, éditions Galilée, 1982.

Autre piste– Edward W. Saïd, L'Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Éditions du Seuil, 2005.– Georges Balandier, Sociologie des Brazzavilles noires, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1985.

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