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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

On n’y voit rien

de Daniel Arasse

récension rédigée parCendrine VaretDocteure en Lettres Modernes (Université de Cergy-Pontoise).

Synopsis

Arts et littérature

Comment poser son regard sur un tableau de Titien, de Velázquez ou de Bruegel ? Comment voir ce que chacun nous montre, mais que nous ne voyons pas ? En six fictions narratives Daniel Arasse apprend au lecteur, avec un sens du partage et de l’humour, à voir tout ce qu’il ne voit pas lorsqu’il regarde une œuvre picturale. En transmettant ainsi son savoir, en faisant part de ses analyses et descriptions, il incite tout spectateur à se poser les questions qui lui permettront de trouver des réponses au sein même du tableau.

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1. Introduction

Par le biais de cet ouvrage paru en 2000, Daniel Arasse offre au lecteur tous ses talents de vulgarisateur à travers une histoire de la peinture truculente, mais tout à fait sérieuse, revisitée hors des sentiers académiques. L’auteur propose ici d’analyser cinq tableaux, de l’Annonciation à la Vénus d’Urbin en passant, entre autres, par Les Ménines ; auxquels il ajoute l’étude d’un thème autour de la chevelure de Madeleine à travers ses diverses représentations. En s’interrogeant sur la signification de ces tableaux, il interpelle le lecteur et lui apprend que l’essentiel se cache parfois dans les détails et dans tout ce qui n’est pas visible.

Justement, comment voir ce que l’on ne voit pas ? Comment comprendre ce qui échappe à notre regard ? Est-il encore possible d’apporter de nouvelles interprétations à celles déjà admises par les iconographes et autres spécialistes de l’histoire de l’art ?

Pour répondre à ces nombreuses problématiques, nous devrons d’abord apprendre à regarder pour voir tout ce qui se cache dans un tableau. Et avant de pouvoir envisager une nouvelle histoire de la peinture telle que nous la propose l’auteur, il nous faudra être particulièrement attentifs à ses remises en question et aux analyses qu’il nous soumet.

2. Regarder pour voir

Daniel Arasse aime comprendre ce qu’il regarde même lorsqu’il n’y voit rien. Dans cet ouvrage, il a pour dessein d’apprendre également au spectateur à regarder un tableau afin d’y voir ce que ce dernier lui montre et, pourquoi pas, même ce qu’il lui cache. C’est pour cela que la phrase d’Alberti le dérange lorsque celui-ci affirme que « Le peintre n’a affaire qu’avec ce qui se voit » (p. 55).

Pour bien voir ce qu’il se passe dans un tableau, il faut savoir le regarder. Alors l’auteur interpelle son lecteur, le fait activement participer à ses recherches et l’invite à partager ses analyses. Lorsque l’un des personnages de son livre affirme vouloir essayer de « regarder » la Vénus d’Urbin de Titien, il entend bien par là qu’il souhaite seulement et avant tout oublier ses connaissances iconographiques pour mieux « voir comment il fonctionne ».

C’est en s’attachant aux détails présents dans l’œuvre et en se posant des questions que le spectateur finira par voir ce qu’il ne voyait pas. À travers l’analyse de l’Annonciation de Francesco del Cossa, Daniel Arasse nous entraîne sur les traces de l’escargot présent dans le bas du tableau et pose clairement la question : « Que fait-il là ? ». Il est là pour nous faire signe, pour nous montrer ce que l’on ne voit pas, car « vous ne voyez rien dans ce que vous regardez » (Id.). Ce que signifie l’auteur, c’est qu’ici tout se trouve dans la perspective, il nous montre alors que l’escargot n’est pas dans le tableau, mais sur le tableau. En se situant ainsi entre l’espace fictif et l’espace réel, il s’impose comme le lieu d’entrée de notre regard et nous permet en effet de voir ce que nous ne voyions pas précédemment.

De même, dans L’Adoration des mages de Pieter Bruegel, il soulève la question de Gaspard le roi noir et de son regard : que fait-il là ? Lui aussi est notre relais dans le tableau et sa fonction n’est pas de montrer ce qu’il faut voir, mais de suggérer comment regarder ce qui est donné à voir.

3. Voir ce que cache le tableau

Il existe donc en effet tout ce que les tableaux nous montrent, mais que nous ne voyons pas immédiatement, et il existe également tout ce qu’ils cachent et que personne ne verra jamais. Il en est ainsi de la toison de Madeleine et là encore l’auteur se pose des questions : de quelle couleur est-elle ? Pourquoi nous la cache-t-on ? C’est que tout repose sur la chevelure de Marie-Madeleine, son véritable attribut féminin.

Selon Daniel Arasse, les cheveux longs sont là pour détourner l’attention et le regard. Ils servent à dissimuler et dans le même temps à « faire deviner ce qu’on ne voit pas » : en cachant ses poils et en s’y substituant, ses cheveux les montrent déguisés.

« La chevelure de Madeleine, ce sont ses poils en guise de cheveux » (p. 121). Il en est de même dans L’Adoration des mages avec le sexe de Jésus. Le spectateur aura beau scruter l’œuvre sous tous les angles, il ne verra jamais l’« entrejambe divin » alors que ce dernier y joue pourtant bien le rôle central. « […] nous, les spectateurs du tableau, […] nous n’y voyons rien ; pour nous, il n’y a rien à voir. Le sexe de Jésus, enjeu central de cette Adoration, a été délibérément dérobé à notre regard » (p. 80). Avec Les Ménines, Diego Velázquez va encore plus loin puisqu’ici le peintre parvient, en un subtil jeu d’images, à montrer ce que la toile cache au spectateur.

En effet, le reflet du couple royal que tout le monde peut voir dans le miroir situé dans le fond montre au spectateur ce qui demeure invisible. La présence du roi et de la reine est dès lors impossible à certifier et reste donc insaisissable. Dans la Vénus d’Urbin, Titien a peint une femme nue en premier plan qui regarde le spectateur et, en arrière-plan, une servante agenouillée, bras plongés dans un coffre. Le spectateur ne voit d’elle que son dos et ne peut rien voir du contenu du coffre.

Daniel Arasse ne tarde alors pas à se poser des questions : Qu’y a-t-il dans le coffre ? Pourquoi ne voit-on rien ? Et que nous cache-t-il ? Encore une fois, c’est en répondant à ces interrogations qu’il parviendra à analyser, voir et interpréter ce que nous cache le tableau.

4. Descriptions : voir et interpréter

À travers les études que Daniel Arasse livre dans cet ouvrage, il démontre au lecteur qu’il faut à la fois voir pour interpréter et interpréter pour voir. Chacun le constatera aisément, l’un ne va pas sans l’autre et c’est bien l’alternance des deux qui permet d’accéder à la compréhension d’une œuvre.

C’est donc en regardant la Vénus d’Urbin de plus près, en l’analysant, en décrivant le tableau qu’il parvient à fournir une explication au lecteur. Ici en effet, la perspective ne construit pas une unité spatiale comme c’est le cas habituellement, mais une unité mentale. Ainsi, c’est en voyant les deux lieux et les deux espaces inclus dans ce tableau que le spectateur comprendra que la Vénus que l’on voit en premier plan est la représentation des femmes nues que l’on trouve à l’époque à l’intérieur des couvercles des coffres de mariage. Et c’est justement cette composition qui permet à Titien de peindre un tableau dans le tableau et de « faire voir ce que le contenu du coffre a pour fonction de cacher » (p. 157).

Concernant l’étude de L’Adoration des mages, alors que l’auteur sent que quelque chose lui échappe, il décide de regarder à nouveau le tableau de plus près et plus en détail. C’est là qu’il remarque le « regard » de Gaspard le roi noir. Et pour mieux voir et comprendre ce qui lui échappe, il va se lancer dans une série de descriptions qui aboutiront à sa propre interprétation : il est le seul des rois mages, avec le spectateur, à ne pas voir le sexe du divin enfant. Il en conclut que celui-ci n’a pas besoin de voir pour croire. C’est donc bien après avoir observé la composition du tableau, remarqué que Gaspard demeurait un personnage particulier dans la scène, et perçu la singularité de son regard que le narrateur en a saisi le sens et a pu livrer sa propre interprétation.

5. « J’ai des doutes »

Face aux interprétations académiques délivrées par les spécialistes de l’histoire de l’art, les théoriciens, les philosophes et les documents officiels, Daniel Arasse demeure sceptique et ne cesse de remettre en question leurs analyses et versions. Ses questionnements concernant la toison de Madeleine en attestent : « eux, [des membres de l’Institut] ils ont résolu la question. […] Mais, moi, […] j’ai des doutes » (p. 100). Certes, même s’il se réfère aux savoirs de ses confrères, il reste prudent et conseille à tout spectateur de regarder d’abord par lui-même, de se fier à ses propres connaissances avant de se fier aux iconographes. Ce n’est d’ailleurs « pas à l’aide de documents extérieurs qu’on pourra établir la pensée de ces tableaux […] » (p. 85).

C’est ce qu’il démontre dans la première fiction narrative de son livre : pour argumenter son étude du tableau de Tintoret, Mars et Vénus surpris par Vulcain, l’auteur se confronte au personnage de Giulia à qui il adresse une lettre dans laquelle il lui confie ses doutes. Alors que celle-ci a besoin de s’appuyer sur des textes pour interpréter les tableaux, il lui recommande plutôt de se fier à son propre regard et à ce que les tableaux lui montrent d’eux-mêmes. Se fiant à ses connaissances théoriques, Giulia voit en ce tableau une peinture morale. Se fiant à ses propres connaissances et à ce que le tableau lui raconte, Daniel Arasse y trouve une dimension comique et commente la situation ridicule dans laquelle se trouvent les personnages de Mars et Vulcain.

Pour alimenter ses réflexions et construire ses interprétations, l’auteur fait régulièrement part des thèses et textes historiques disponibles. Loin donc de les ignorer, il s’y réfère soit pour appuyer ses théories, soit pour réfuter ce qu’ils avancent. Lorsqu’il cite l’historien Panofsky, c’est pour remettre en question l’un de ses textes sur la description formelle. S’il ne rejette pas l’interprétation que Foucault fait du tableau de Velázquez, Les Ménines, en revanche il en perce les faiblesses et les utilise pour alimenter sa propre réflexion. Alors qu’il avoue être séduit et même presque convaincu par l’analyse que la conservatrice du Musée du Prado fait de cette œuvre, il ne peut s’empêcher une nouvelle fois d’en démonter le mécanisme pour nous faire part de son interprétation.

6. Pour une nouvelle histoire de la peinture

« J’exagère ? […] J’exagère encore ? » (p. 122) Force est de constater qu’au fil de ses descriptions et interprétations, Daniel Arasse entraîne le lecteur dans une approche historique de la peinture très personnelle. Il ne cesse de remettre en question les idées reçues, les interprétations des iconographes et des historiens. Au point d’avancer que c’est toute l’histoire de la peinture qu’il faudrait refaire et de se sentir parfois obligé de se défendre de toute surinterprétation.

C’est avec beaucoup d’énergie et d’humour qu’il transmet son analyse des tableaux, revendiquant de pouvoir « faire joyeusement » de l’histoire de l’art, encourageant chacun à « jouer sérieusement ». Car, « […] on peut réfléchir quand on regarde un tableau, et […] réfléchir n’est pas nécessairement triste » (p. 39). C’est en affrontant et confrontant les points de vue des différents personnages de son livre qu’il parvient à nous confier sa version tout en retraçant l’histoire traditionnellement admise des œuvres en question.

Pour y parvenir, il raconte une histoire dans l’histoire, met l’histoire en fiction et use de divers procédés très efficaces : échange épistolaire, dialogue entre un historien et un iconographe, monologue intérieur, intervention auprès du lecteur. Il nous apprend ainsi qui était véritablement Madeleine et pourquoi on ne voit jamais sa toison. On découvre les raisons de la présence de l’escargot en bas du tableau de Cossa, L’Annonciation. Il nous explique pourquoi Bruegel a fait du roi noir Gaspard le relais de notre regard sur le tableau.

On saura enfin ce qu’a vu Manet dans la Vénus d’Urbin de Titien pour avoir envie de la reproduire dans son Olympia. Il nous aide à comprendre comment il devient possible de faire fructifier les anachronismes engendrés par les théoriciens à propos de leur analyse du tableau Les Ménines. Et jamais plus le spectateur ne regardera Mars et Vénus surpris par Vulcain de la même manière lorsqu’il aura saisi tout le comique de la situation.

7. Conclusion

C’est avec beaucoup d’humour et d’énergie que Daniel Arasse revisite les chefs-d’œuvre de la Renaissance et de la peinture baroque. À travers des analyses et descriptions, il permet à tout lecteur, spécialiste ou amateur, d’accéder à un univers artistique généralement austère. Il scrute chaque tableau dans ses moindres détails jusqu’à en révéler le sens caché.

Avec audace, il soulève des questions qui ne figurent dans aucun ouvrage d’histoire de l’art jusqu’à oser se demander dans quelle mesure la Vénus d’Urbin n’est-elle pas une pin-up… Même s’il n’hésite pas à émettre certaines réserves auprès des interprétations des théoriciens auxquels il fait référence, il tient cependant à reconnaître leur légitimité. Divertissant et très instructif, cet ouvrage aux allures de recueil de nouvelles a déjà largement fait ses preuves auprès d’un bon nombre d’enseignants et d’étudiants.

8. Zone critique

Tout spectateur d’un tableau doit pouvoir faire confiance à son regard et à l’analyse qu’il peut faire d’une œuvre en partant de la toile même. Jamais personne n’avait encore autant osé démonter les mécanismes de l’histoire traditionnelle de la peinture. Si Daniel Arasse affirme dès le titre de son livre qu’ « On n’y voit rien », c’est bien justement pour interpeller chacun d’entre nous et nous inciter à voir ce que le peintre et le tableau nous montrent.

Il arrive parfois que certains savants l’accusent de surinterpréter ses démonstrations, mais une chose reste certaine : ses ouvrages atypiques ont laissé une profonde empreinte dans le monde de l’art. Après la lecture de cet essai, plus personne ne verra l’Annonciation de Cossa ou L’Adoration des mages de Bruegel sous le même angle.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– On n’y voit rien – Descriptions, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Folio/Essais », 2017.

Du même auteur

– Le Détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture, Paris, Flammarion, coll. « Idées et recherches », 1992. (Rééd. 1998, 2014)– Le Sujet dans le tableau. Essais d’iconographie analytique, Paris, Flammarion, coll. « Idées et recherches », 1997. (Rééd. 2006). – Histoires de peintures, Paris, Denoël, 2004 (posthume). (Rééd. 2006).

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