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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Système 1 / Système 2, Les deux vitesses de la pensée

de Daniel Kahneman

récension rédigée parFélix Schoeller

Synopsis

Psychologie

Cet ouvrage présente une synthèse du travail de Daniel Kahneman sur le raisonnement et la prise de décision, une recherche qu’il a menée de pair avec son défunt collègue Amos Tversky. Les travaux de Kahneman visent à une théorie complète des fonctions cognitives, y compris dans leur interaction avec d’autres fonctions mentales comme la perception, l’attention, ou les émotions. Autrement dit, il s’agit d’offrir une vision globale de la pensée humaine dans son interaction avec son environnement. Kahneman veut améliorer la prise de décision, le bien-être et la gestion du risque.

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1. Introduction

L’un des problèmes de base de la psychologie est de déterminer la manière dont les gens pensent et organisent leur comportement, de décrire la série d’opérations qui mènent à une prise de décision, à la constitution d’un objectif. L’un des enjeux des études qui ciblent ce problème est d’étudier ce mécanisme objectif et inconscient, tout en le liant aux sentiments d’un individu.

Autrement dit, chacun sait prendre une décision pour soi, mais personne ne sait exactement comment ni pourquoi l’on prend cette décision. C’est précisément à cette question que propose de répondre le travail de Kahneman et Tversky en comparant la manière dont des sujets réagissent à des situations logiquement équivalentes, mais présentées différemment.

L’un des objectifs avoués de cette entreprise étant d’élaborer un enseignement utile pour améliorer la prise de décision en plus de déterminer la nature du jugement humain. La très large somme de résultats présentée dans ce livre a marqué au fer rouge la psychologie du début du XXIe siècle. Les conclusions sont intrigantes. Les humains ne sont pas des créatures rationnelles, logiques, distantes, froides, dont la décision se résume à un calcul d’intérêt. Non, nous sommes plutôt des êtres fondamentalement émotionnels, dont le jugement est sujet à de nombreux biais cognitifs de diverses natures et aux implications objectives. Le psychologue comportemental pense qu’il est possible de décrire et de comprendre ces biais.

Ainsi, par une prise de conscience et un travail sur soi, chacun peut améliorer ses choix, que ce soit dans le milieu professionnel, la vie personnelle, ou aux échecs.

2. Deux systèmes de la pensée

Aujourd’hui et à la suite à de nombreuses expériences scientifiques, le travail des deux psychologues a mené à trois conclusions importantes qui structurent l’ouvrage. Tout d’abord, les humains ne raisonnent pas selon les lois de la logique, c’est-à-dire qu’ils sont de mauvais logiciens.

Ensuite, ils ne raisonnent pas selon les lois du calcul de probabilité, c’est-à-dire qu’ils sont de mauvais statisticiens.

Enfin, l’ensemble de leur raisonnement en contexte incertain peut être organisé en deux catégories distinctes, deux systèmes, deux vitesses.

Avant de donner le détail de ces systèmes dans les sections suivantes, voici quelques exemples donnés par Kahneman. Le premier système (1) serait celui qui vous permet de détecter qu’un objet est plus éloigné qu’un autre, de résoudre l’équation x=2+2, ou de détecter l’hostilité dans une voix humaine. Le second système (2), quant à lui, permettrait de remplir sa déclaration d’impôts et de fouiller dans sa mémoire pour rappeler un son surprenant.

On a donc un système rapide, automatique, peu coûteux en efforts et peu contrôlable, le Système 1 ; et un système plus contraignant, plus lent, lié à une impression subjective de choix, de contrôle et de concentration, le Système 2. La première partie de l’ouvrage présente leurs constantes interactions.

3. Système 1

Le sens des priorités et la capacité à réagir rapidement à une menace grave ou à une opportunité prometteuse améliorent les chances de survie des organismes vivants. L’attention et sa répartition sont le résultat d’un long processus de sélection permettant aux espèces d’évoluer et de s’adapter à de nouveaux environnements. En cas d’urgence ou de stress extrême, le Système 1 est celui qui est mobilisé pour faire face aux impératifs de la situation.

Dans ce contexte, le sujet réagit au danger avant d’en être conscient. C’est lui qui est le plus susceptible de biais cognitifs. En particulier lorsqu’il se fait passer pour le système 2. C’est-à-dire, lorsque nous nous persuadons qu’un automatisme peu coûteux peut être le fruit d’une réflexion logique. De nombreux tests existent qui mettent en lumière ces biais et les conditions qui les favorisent. Nous en décrivons quelques-uns plus bas.

4. Système 2

Kahneman est le plus intéressé par le Système 2, celui qui vous permet de remplir votre déclaration d’impôts. On parle en psychologie cognitive d’opérations de haut-niveau, voire de fonction exécutive. L’un des enjeux importants de la psychologie naïve est de faire la part des intuitions a priori que chacun se fait du fonctionnement de son propre esprit.

On attribue au Système 2, la majorité de notre comportement, chacun pense ou se pense être en contrôle de son comportement. Or, des expériences impliquant par exemple des illusions dites cognitivement non-pénétrables (c’est-à-dire des illusions qui continuent à tromper malgré la connaissance de leur fonctionnement), montrent bien que l’essentiel de la perception, des émotions, du langage, de la mémoire, et de l’apprentissage, l’essentiel de ces fonctions cognitives est régi par des impulsions, parfois, inconscientes et ne nécessitant aucun contrôle de soi.

Les opérations finales du processus de la pensée sont conscientes, mais le reste de ces opérations sont automatiques, inconscientes, et leur nature réelle demande à être élucidée scientifiquement.

Ce qui fait entrer en jeu la notion de l'expertise.Graduellement, les opérations coûteuses en énergie mentale du Système 2 le deviennent moins, et tendent vers l’automaticité.

Pensez par exemple à un pianiste, au début de sa formation, il doit faire attention à chacune des notes sur la partition, à la présence de ses doigts sur les touches, à leur coordination. Au fur et à mesure de son apprentissage, il tend à se détacher de la partition pour finalement ne plus y faire attention du tout, se concentrant uniquement sur le tempo ou la sonorité des notes. Les opérations du système 2 sont reléguées au Système 1 et il devient graduellement difficile pour le pianiste d’expliquer son art.

Le terme clé, hérité d’Herbert Simon, l’un des fondateurs de l’intelligence artificielle, est celui d’expert. À force d’expérience, les gens qui maîtrisent parfaitement un problème donné (par exemple un maître aux échecs) deviennent des experts plus rapides pour identifier des stratégies optimales.

Les opérations du Système 2 sont allouées au Système 1, laissant place à de nouvelles opérations pour le Système 2, plus complexe encore, comme, par exemple dans le cas du pianiste, la composition musicale.

5. L’effet d’ancrage

Pour étudier ces opérations inconscientes menant à la prise de décision de manière scientifique (c’est à dire à l’aide d’expérience que l’on peut répliquer, idéalement avec succès), Kahneman et Tversky, ainsi que de nombreux autres collègues, ont choisi d’étudier ce qu’on appelle désormais communément les biais cognitifs, c’est-à-dire les erreurs de prédictions.

En plus de réfléchir sur la cause de ces possibles erreurs, et ainsi d’étudier la logique profonde du raisonnement humain, cela permet aux chercheurs de proposer plusieurs séries de conseils pratiques quant à la meilleure manière non pas de raisonner, mais d’éviter les erreurs de raisonnement. Les biais cognitifs et leurs causes sont révélateurs des régularités dans le raisonnement humain. Alors, quels sont ces biais cognitifs, quelle est la meilleure manière de les éviter et comment peut-on mesurer leurs causes et leurs conséquences ?

6. Les biais cognitifs

Plusieurs biais sont identifiés et liés entre eux par des lois plus générales concernant le rapport humain aux statistiques (au travail mental qu’exige le calcul statistique) et à la logique. Un bon exemple de biais cognitifs est l’effet d’ancrage. Si vous réfléchissez au prix que vous devriez payer pour une maison, vous serez influencé par le prix de départ affiché.

On parle alors d’effet d’ancrage. En fait, l’effet d’ancrage est une forme de ce qu’on appelle en psychologie des amorces (en anglais priming). Une amorce est une modification dans le contexte de l’expérience qui influera de manière prévisible sur le comportement du sujet lors de la stimulation (sa réaction au stimulus). Une des expériences célèbres d’amorçage concerne des étudiants que l’on expose à une tâche fastidieuse impliquant des situations avec des personnes âgées (un puzzle détaillant une après-midi dans une maison de retraite par exemple).

En comparaison à un groupe contrôle, qui lui n’est pas exposé à une tâche impliquant des personnes âgées, on observe que ces sujets se déplacent plus lentement après l’expérience, ils mettent plus de temps à se diriger d’un point à l’autre (en l’occurrence, la distance mesurée est celle entre le laboratoire et l’ascenseur). On observe donc que les situations qui activent les réseaux sémantiques liés à un concept général comme celui de « vieillesse », modifient un comportement en profondeur, jusqu’à altérer la vitesse du déplacement. Cet effet se généralise très bien à des situations de calcul mental.

Dans les situations d’ancrage, lorsque l’on est influencé par un chiffre avant de répondre à une question quantitative, la notion d’effort mental est mobilisée pour faire sens de l’écart, les gens ajustent moins (restent plus proche de l’ancre) lorsque leurs ressources mentales sont épuisées (lorsqu’ils ont faim par exemple). On comprend bien comment ce genre de conclusions peut être utile pour le management.

En effet, les résultats sont unanimes, une tâche impliquant le Système 2 réalisée après un repas sera réalisée avec plus de soin que si elle est réalisée à la fin d’une journée exigeante.

7. La loi des petits nombres

Un autre biais bien connu des scientifiques, puisqu’elle touche à leurs méthodes et résultats, est la loi des petits nombres. La loi des petits nombres est un biais qui consiste à croire que les lois statistiques qui s’appliquent sur de grands nombres de sujets s’appliquent aussi sur de petits échantillons. Une étude menée auprès de nombreux psychologues de la Société de psychologie mathématique montre que cette croyance est largement partagée, y compris par des auteurs de manuels statistiques. L’impression (Système 1) remplace le calcul (Système 2).

Les gens ne sont pas sensibles comme il le faudrait à la taille d’un échantillon statistique. 50 % d’un échantillon de 100 personnes représente 5 % d’un échantillon de 1000 personnes. La généralisation n’est pas automatique et plus l’échantillon est petit, plus le risque d’erreur est important (une opinion partagée par la majorité d’un petit groupe peut s’avérer dérisoire lorsque l’on considère un échantillon plus important).

Pourtant, nous aimons généraliser avec certitude et sommes rapides à oublier ces difficultés. La loi des petits nombres est un cas particulier d’un biais plus général qui consiste à favoriser la certitude au détriment du doute, on peut parler d’illusion de logique. Là encore, la notion de travail mental est utile pour décrire ce phénomène. Une bonne manière de présenter l’illusion de logique est de dire que nous avons une prédilection pour la pensée causale.

Par exemple, la séquence 666666 nous paraît moins aléatoire que la séquence 782641, alors qu’elle ne l’est pas. Cela vient du fait que les humains aiment la régularité, elle permet de simplifier les données sensorielles et de donner du sens à notre réalité pour agir sur elle plus vite. Seulement, un surplus de sens, une simplification trop importante, mène inévitablement à des erreurs de prédictions, qui à leur tour mènent à un comportement inapproprié à la situation.

8. Conclusion

Le Système 1, le Système 2, et leur constante interaction sont mis en scène dans le quotidien et l’auteur se propose d’offrir une méthode pour pallier aux imperfections du Système 1. Comment contrer l’excès de confiance, les prédictions extrêmes, et l’erreur de prévision ? Kahneman ne donne que deux réponses à cette question, un avertissement et un conseil. L’avertissement est que la régulation du Système 1 exige beaucoup d’effort (cf. la question de l’effort mental).

Le conseil de l’auteur est de s’entraîner à reconnaître les situations où les erreurs sont probables. Le vocabulaire de l’ouvrage offre ainsi un panel technique pour faire face au risque de l’erreur, améliorer la capacité de tout un chacun à observer les erreurs d’autrui, et avec un peu de chance pouvoir identifier les siennes.

9. Zone critique

L’ouvrage de Kahneman a été largement encensé par la presse et très bien accueilli scientifiquement (ce qu’indique le prix Nobel et les publications dans de prestigieuses revues). Mais de nombreuses critiques ont été formulées à l’égard de la psychologie comportementale.

D’abord, les travaux sur les biais cognitifs (comme ceux que nous avons cités concernant les biais d’amorçage), se sont trouvés au cœur des récentes controverses autour de la crise de la reproductibilité en psychologie. L’un des points essentiels de la science, outre la question de l’intelligibilité, est celui de la possibilité de répliquer les études expérimentales validant ou invalidant les théories. Or, une récente tentative de répliquer les 100 études les plus citées en psychologie (parmi lesquelles figuraient notamment celles que nous avons citées), s’est avérée un échec cuisant. La psychologie tout entière, la psychologie comportementale en particulier, s'est vue largement critiquée et un vif débat suit actuellement son cours sur les causes et les conséquences de la crise.

Par ailleurs, les neurosciences cognitives et la psychologie ont largement progressé depuis la publication des premiers travaux de Kahneman. De nouveaux modèles mathématiques ont vu le jour et décrivent le cerveau comme un organe de prédiction qui cherche à minimiser les erreurs de prédictions. Le thème est donc similaire à celui de l’ouvrage et la question reste celle de savoir comment généraliser sans se tromper.

À la différence que ces nouveaux modèles sont constitués de principes simples et unificateurs sur le modèle de la physique (le principe de l’énergie libre de Friston, le principe de la simplicité de Kolmogorov, l’instinct de connaissance de Perlovsky). Ces théories dépassent largement la puissance explicative les modèles des biais cognitifs, mais ils permettent aussi d’expliquer des observations dans le domaine de la santé mentale (ce qu’on appelle aujourd’hui la psychiatrie computationnelle).

Le codage prédictif (le principe de l’énergie libre) par exemple permet d’expliquer avec subtilité le phénotype de troubles mentaux comme la schizophrénie, l’autisme ou la dépression. Ce que ne fait pas encore la théorie de Kahneman et Tversky.

10. Pour aller plus loins

Ouvrage recensé

– Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2, Les deux vitesses de la pensée, Paris, Flammarion, 2012.

Des mêmes auteurs

Daniel Kahneman et Amos Tversky, « On the reality of cognitive illusions », Psychological Review, 103, 1996, pp. 582-591.

Autres pistes

– Herbert A. Simon, « What is an explanation of behavior ? », Psychological Science, 3, 1992, p. 150-161. – Le Cygne Noir : La Puissance de l’Imprevisible, Nassim Taleb, Les Belles Lettres, 2008. – Daniel Kahneman et Dale T Miller, « Norm theory :comparing reality to its alternatives », Psychological Review 93, 1986, pp. 136-153.– Milton Friedman, La liberté du choix, Belfond, 1980.– Monya Baker, « Over half of psychology studies fail reproducibility test », Nature,? 2015.– Friston, K (2003). "Learning and inference in the brain". Neural Networks. 16 (9): 1325–52.

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