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Le nouvel impérialisme

de David Harvey

récension rédigée parPierre Le BrunAgrégé de Sciences Economiques et Sociales.

Synopsis

Histoire

Le nouvel impérialisme constitue un des principaux ouvrages de David Harvey. L’auteur y dresse une géohistoire de l’impérialisme américain, alternant des développements conceptuels, des analyses historiques et des considérations d’actualité. Il y éclaire les liens forts qui unissent le mode de production capitaliste et l’impérialisme européen puis américain. Guerres néocoloniales et privatisations des communs sont autant de façons d’absorber les surplus de capitaux des économies développées.

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1. Introduction

Le nouvel impérialisme est un ouvrage conçu par David Harvey reprenant le contenu de trois conférences données à Oxford en février 2003, quelques semaines avant le début officiel de la Guerre d’Irak. L’auteur cherche à rendre compte de l’escalade américaine en replaçant l’attitude de l’administration Bush Jr. dans un cadre historique plus large. Ce faisant, il propose une théorie générale de l’impérialisme. Celui-ci, selon l’auteur, résulterait de tensions entre la logique capitaliste d’accumulation des richesses et une logique plus politique de défense d’intérêts nationaux.

Amendant la théorie marxiste, Harvey observe que l’augmentation de la plus-value via l’exploitation des travailleurs a aujourd’hui cessé d’être le principal mode d’accumulation du capital dans les pays développés. Depuis les années 1970, l’accumulation serait de plus en plus massivement accomplie par « dépossession », c’est-à-dire par confiscation ou dévaluation forcée de biens appartenant à des personnes ou des groupes non capitalistes. Ce processus est mené à bien autant par la privatisation des biens communs (l’eau, l’électricité, etc.) que par des conflits ouverts tels que la guerre d’Irak.

2. L’impérialisme : une réponse aux contradictions du capitalisme

S’inscrivant de plain-pied dans une perspective marxiste, David Harvey analyse la dynamique capitaliste et chaque grand phénomène économique ou politique comme le résultat de tensions entre des logiques contradictoires. Appliquant cette clé de lecture à l’impérialisme capitaliste, il considère celui-ci comme l’aboutissement d’une tension entre une « logique capitaliste » d’une part et une « logique territoriale » d’autre part . La logique capitaliste se place à l’échelle individuelle.

Elle renvoie à la tendance propre aux capitalistes (entendus ici de façon neutre comme possesseurs de capital) de rechercher inlassablement à accumuler davantage de capitaux en accroissant leurs profits. La logique territoriale, à l’inverse, se joue à l’échelle des États. Elle désigne la défense d’intérêts collectifs (parfois de l’ensemble des citoyens, plus souvent d’une classe sociale particulière) par le groupe des dirigeants politiques. Cette défense prend la forme de programmes fondés sur le contrôle d’un territoire (national ou étranger), ainsi que des habitants et des ressources qu’il abrite.

David Harvey analyse la façon dont ces deux logiques sont liées. Le « processus moléculaire d’accumulation du capital » reposerait fondamentalement sur ce qu’il nomme le « développement inégal » (p. 56) . Reprenant une intuition de Marx, l’auteur souligne que l’accroissement du profit s’accomplit via la mise en place de monopoles, de rentes, ou encore de pratiques d’extorsion. Ces phénomènes se traduisent géographiquement par des inégalités territoriales, qui sont à la fois la condition et le résultat de l’accumulation capitaliste. Le rôle de l’État consiste donc à maintenir ces inégalités territoriales.

Il peut s’accomplir, note Harvey, selon deux modalités : par la coercition pure – donc des opérations militaires ou policières –, ou par le leadership – par lequel les interventions armées d’un pays sont acceptées par la communauté internationale. Cependant, les logiques capitalistes et territoriales ne s’accordent pas toujours harmonieusement. La poursuite par des capitalistes de leurs intérêts individuels peut aller à l’encontre des intérêts politiques des dirigeants, et réciproquement. Ainsi, observe Harvey, les tendances à la délocalisation de la part des grandes firmes occidentales alimentent les tensions sociales et érodent le crédit des gouvernants.

3. Les « aménagements spatio-temporels » comme soupape de l’accumulation capitaliste

David Harvey s’attarde longuement sur les contradictions propres au capitalisme et sur la façon dont celles-ci sont communément résolues. La « baisse tendancielle du taux de profit », diagnostiquée par Karl Marx , est à l’origine de crises de suraccumulation. Elles éclatent lorsque d’importants surplus de capitaux (c’est-à-dire des capitaux disponibles pour l’investissement) demeurent inemployés faute de débouchés rentables, d’où il résulte une dévaluation généralisée du capital susceptible de dégénérer en crise systémique. Le principal enjeu du capitalisme est ainsi de maintenir en permanence des débouchés à ces surplus. Pour y parvenir, observe Harvey, il est possible de les déplacer soit dans le temps, soit dans l’espace (soit dans les deux à la fois).

Selon la première option, il est possible de « geler » ces surplus en les dirigeant vers des investissements de long terme (des infrastructures, des logements), des dépenses sociales (hôpitaux, universités) ou encore dans la recherche et développement. Cependant, ce déplacement dans le temps peut être lui-même cause de dévaluations comme l’a montré, plusieurs années après la publication de l’ouvrage de Harvey, la crise immobilière espagnole. L’autre option consiste à diriger ces surplus vers de nouveaux territoires encore peu investis et offrant dès lors des perspectives de profit importantes.

Le déplacement dans l’espace des surplus de capitaux correspond à ce que David Harvey nomme les « aménagements spatio-temporels » (l’expression originale spatial fix est particulièrement difficile à traduire, l’anglais fix signifiant à la fois « fixité » et « solution temporaire »). Ces aménagements correspondent à des opportunités d’investissements dans lesquelles les surplus dégagés par les capitalistes peuvent se déverser. Afin de se ménager de telles opportunités, il est nécessaire de rendre solvables de nouveaux territoires. Les capitalistes n’investissent en effet quelque part qu’à condition d’obtenir un bon retour sur les montants engagés ; ils s’assurent donc au préalable que les territoires sont capables de rembourser plus que la somme investie.

Pour cela, ils font en sorte que les régions concernées dégagent des excédents commerciaux permettant de s’acquitter des investissements. Lorsque ce n’est pas le cas – par exemple si le territoire est autarcique et basé sur l’agriculture vivrière – il est nécessaire de le réorganiser pour en faire une économie d’exportation – par exemple par de l’extraction de minerais.

4. Les trois grands stades de l’impérialisme : la construction historique de l’hégémonie américaine

Le maintien des conditions de l’accumulation capitaliste s’apparente ainsi à un exercice d’équilibre. David Harvey observe à ce titre une succession historique des différentes hégémonies occidentales . L’impérialisme capitaliste naît selon lui autour des années 1860 lorsque les surplus de capitaux européens commencent à manquer de débouchés. Pour garder le contrôle de la situation, la bourgeoisie au pouvoir appuie la mise en place d’États-nations. La solidarité nationale y est affirmée en opposition à un « autre » désigné comme ennemi mortel ou comme race inférieure. Cela permet aux capitalistes de taire la lutte des classes à l’intérieur des États tout en légitimant des politiques colonialistes. Se met donc en place un impérialisme raciste (1870-1945) dont les contradictions trouvent leur meilleure illustration dans la Seconde Guerre mondiale.

Affirmant définitivement leur hégémonie en 1945, les États-Unis fondent leur impérialisme sur la défense de la propriété privée, dont ils se font les représentants universels. Ce système, à nouveau, présente ses propres contradictions. La condamnation par les États-Unis du racisme européen sert d’argument pour démanteler les derniers empires coloniaux ; dans le même temps, sur le territoire américain, le mouvement des droits civiques fait l’objet d’une violente répression.

La défense du libre-échange, permettant aux biens américains (pas encore les capitaux) de s’exporter dans le monde entier, stimule l’apparition de rivaux économiques tels que l’Europe et le Japon. Avec les années 1970, ce premier modèle s’essouffle. Le système monétaire international fondé sur la libre convertibilité du dollar en or s’effondre, la dette américaine explose tandis que les États-Unis perdent leur hégémonie dans le domaine commercial.

Des années 1970 jusqu’au début du XXIe siècle s’instaure donc une « hégémonie néolibérale » (p. 87) qui repose cette fois-ci sur le secteur financier. Elle infléchit le rapport de force entre le Prolétariat et la Bourgeoisie au profit de cette dernière, le mouvement ouvrier se trouvant fragilisé par la possibilité des délocalisations. Elle permet également aux États-Unis, omniprésents sur le marché des capitaux, de maintenir leur position dominante sur les autres puissances commerciales. Elle ouvre enfin de nouvelles possibilités pour les Américains, aidés dans cette entreprise par le FMI et la Banque mondiale, d’accumuler des capitaux via la « dépossession ».

5. L’accumulation par dépossession, pilier du capitalisme contemporain

Pour définir ce qu’il nomme « accumulation par dépossession », David Harvey repart une fois encore des travaux de Marx. Celui-ci avait distingué deux principaux modes d’accumulation : l’« accumulation primitive » et la « reproduction élargie ». La première renvoie à une accumulation fondée sur la privatisation, la fraude, la violence physique. Elle s’est limitée, pour Marx, aux premiers temps du capitalisme au cours desquels les terres et le travail ont été marchandisés par la force avec le soutien de l’État. La reproduction élargie, c’est-à-dire l’accroissement de la plus-value par l’exploitation des travailleurs, constituait selon Marx la véritable modalité d’accumulation capitaliste. Pour Marx comme pour Harvey, le capitalisme n’émerge qu’en s’appropriant par la force des ressources qui lui sont extérieures. L’État constitue en cela l’acteur clé de l’accumulation primitive.

Contrairement à Marx cependant, Harvey considère que l’accumulation primitive constitue encore aujourd’hui un pilier de la dynamique capitaliste. Il choisit de parler d’« accumulation par dépossession » plutôt que « primitive » pour souligner le caractère actuel du phénomène. Selon lui, si la reproduction élargie a bien fourni l’essentiel de l’accumulation capitaliste pendant l’après-guerre, l’accumulation par dépossession serait redevenue dominante depuis les années 1970. Elle aurait pris notamment la forme d’une « clôture des communs », c’est-à-dire la privatisation des biens publics. Un exemple canonique en est l’ouverture au marché des secteurs de l’énergie et des transports dans le Royaume-Uni de Margareth Thatcher.

L’accumulation par dépossession constitue une façon de régler les problèmes de suraccumulation. Elle revient en effet à libérer des débouchés susceptibles d’être investis par les capitaux en surplus sous la forme de spatial fixes. Les privatisations, par exemple, permettent aux capitaux d’investir des biens jusque-là publics ; elles ouvrent donc des perspectives de profit dans des secteurs qui ne s’y prêtaient pas auparavant. Les politiques d’ajustements structurels ont imposé de telles privatisations à de nombreux pays d’Afrique sub-saharienne dans les années 1990. Selon une logique similaire, les attaques spéculatives dévalorisent artificiellement certains actifs financiers, qui deviennent aussitôt des débouchés très prometteurs pour les investisseurs.

6. Les futurs du capitalisme : quelles nouvelles contradictions ?

Pour David Harvey, l’hégémonie néolibérale n’est pas exempte de contradictions. Celles-ci se reflètent dans la force et la nature des mouvements anticapitalistes. Si les courants socialistes prenaient pour cible la reproduction élargie, l’avènement de l’accumulation par dépossession s’est accompagné de l’apparition de nouveaux discours contestataires, souvent plus ancrés régionalement que ne l’avaient été les organisations socialistes. Pour Harvey, « les luttes contre la dépossession ne sont pas toutes également progressistes » (p. 206).

En outre, là où le socialisme traditionnel était largement en faveur d’un développement soutenu et encadré par l’État, de nombreuses tendances récentes se distinguent par leur caractère anti-étatiste. Harvey s’attarde notamment sur le cas de l’Armée zapatiste de libération nationale, au Mexique, d’inspiration anarchiste et hostile à l’idée de redistribution des richesses par l’État. Harvey plaide quant à lui pour l’émergence d’un front commun à la fois anticapitaliste et progressiste fondé sur la dénonciation de l’accumulation par dépossession.

Il constate que les mouvements d’opposition à l’accumulation par dépossession se rassemblent d’ores-et-déjà presque tous sur l’anti-américanisme. Depuis le début des années 2000, les États-Unis se trouvent de plus en plus contraints de maintenir leur hégémonie par la coercition plutôt que par le consentement. Ce retour de la force s’observe autant par l’escalade militaire en Irak que par la diplomatie agressive de l’administration Bush Jr. à l’égard de l’Union Européenne naissante. Au moment où Harvey s’exprime, les États-Unis en effet poussent les institutions européennes à un accroissement d’un néolibéralisme politiquement intenable tout en nouant des relations bilatérales avec les pays membres dans le but de saper les bases mêmes du fédéralisme.

Pour Harvey cependant, l’hégémonie ne peut se maintenir durablement par la force. L’émergence de la Chine, de plus en plus capable de résister aux pressions américaines, rend nécessaire un changement de stratégie. La seule façon possible de maintenir l’ordre capitaliste serait un tournant redistributif. Il plaide ainsi pour un « nouveau "New Deal" » (p. 102), dont l’émergence lui semble cependant incertaine. Sa mise en place suppose en effet un retournement préalable du rapport de force au profit des travailleurs. Or, l’importance des surplus de capitaux actuellement en circulation avantage au contraire les capitalistes, ce qui, pour Harvey, rend les issues pacifiques peu probables à court terme.

7. Conclusion

Dans Le nouvel impérialisme, David Harvey cherche à mettre en lumière les principaux ressorts de l’impérialisme américain et, par-là, à rendre compte des mécanismes à l’origine de la guerre d’Irak. Au terme d’une analyse matérialiste empruntant à l’histoire et à la géographie, il inscrit l’agressivité de la diplomatie américaine dans le cadre plus large de l’« accumulation par dépossession ».

Celle-ci, que Marx pensait circonscrite aux temps originels du capitalisme, serait aujourd’hui redevenue le principal mode d’accumulation capitaliste. Prenant des formes très diverses – conflit armé international, privatisation des services publics, attaques spéculatives – l’accumulation par dépossession aurait pour fonction générale de créer des opportunités d’« aménagements spatio-temporels » et, par-là, de maintenir à distance les crises de suraccumulation. Par sa contribution, Harvey reprend et approfondit donc l’œuvre de Marx et en montre la pertinence dans la géopolitique mondiale actuelle.

8. Zone critique

L’ouvrage de David Harvey a fait de l’accumulation par dépossession une notion classique de la géographie économique. De nombreux chercheurs, à commencer par Harvey lui-même, la mobilisent désormais pour l’analyse du capitalisme chinois. Elle a néanmoins rapidement fait l’objet de critiques lui reprochant son caractère tantôt trop imprécis, tantôt trop extensif. En outre, certains travaux, tels que celui de Sam Ashman et Alex Callinos , considèrent que les pays les plus développés s’appuient toujours davantage sur l’exploitation des travailleurs salariés que sur l’accumulation par dépossession.

Plus généralement, Harvey est critiqué pour son adhésion à la conception de Marx de l’histoire comme suite ordonnée de modes de production, chacun se trouvant finalement emporté par ses contradictions. La critique dressée par Harvey aux mouvements anarchistes, qu’il range parmi les mouvements réactionnaires, a également suscité de nombreuses controverses parmi les penseurs libertaires.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Le nouvel impérialisme, Les prairies ordinaires, coll. « Penser/croiser », 2010.

Du même auteur

– Géographie de la domination, Les prairies ordinaires, 2008.– Géographie et capital : Vers un matérialisme historico-géographique, Syllepse, 2010.– Le capitalisme contre le droit à la ville : Néolibéralisme, urbanisation, résistances, Amsterdam, 2011.– Brève histoire du néolibéralisme, Paris,, Les Prairies ordinaires, 2014.– Villes rebelles. Du droit à la ville à la révolution urbaine, Paris, Éditions Buchet/Chastel, 2015.

Autres pistes

– Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme [2]. L’impérialisme, Paris, Seuil, coll. "Points", 1984.– Giovanni Arrighi, The Long Twentieth Century. Money, Power and the Origins of Our Times, London, Verso, 1994.– Sam Ashman, et Alex Callinicos, “Capital Accumulation and the State System.” Historial Materialism, vol. 14, n°4, 2006, pp. 107-131. – Karl Marx, Le Capital I-IV, Paris, Flammarion, 2008.

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