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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Anthropologie du corps et modernité

de David Le Breton

récension rédigée parAnne RichierArchéologue, ingénieure de recherches. Doctorante en histoire sociale (EHESS).

Synopsis

Société

Paru en 1990, Anthropologie du corps et modernité est l’un des ouvrages majeurs de David Le Breton. Il propose une exploration du monde actuel à travers le prisme particulièrement révélateur du corps. Pour que le corps existe, il faut qu’il s’individualise, qu’il devienne attribut de l’homme et non plus essence. Cette césure, qui apparaît à la fin du Moyen Âge occidental, va totalement conditionner les manifestations symboliques, les pratiques, les discours et les imaginaires autour du corps.

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1. Introduction

Si le corps est aujourd’hui à la mode dans les sciences humaines et sociales, avec pléthore de travaux en anthropologie, sociologie, histoire, philosophie ou géographie, ce n’était pas le cas au siècle dernier. Marcel Mauss le premier avait considéré le corps dans une perspective sociologique avec sa célèbre conférence de 1934 « Les techniques du corps », mais peu de travaux l’avaient suivi.

Paru en 1990, Anthropologie du corps et modernité constitue un ouvrage majeur dans ce qui est devenu une branche à part entière de l’anthropologie. Le livre traite de l’« objet » corps dans la perspective de l’anthropologie et de la sociologie. Il s’agit d’une réflexion poussée, partant de la césure entre l’humain et son corps, permettant à ce dernier d’apparaître sur le plan social. L’enjeu de cet ouvrage est de questionner ce dualisme qui est aujourd’hui en train de s’évanouir dans la technoscience et la dématérialisation.

2. Les racines de l’individualisme

Selon David Le Breton, le corps de la modernité résulte de l’avènement de l’individualisme occidental, qui prend racine à la fin du Moyen Âge. Pour que le corps existe, il doit avoir des limites, il faut qu’il soit « coupé du cosmos, coupé des autres, coupé de lui-même. Le corps est le résidu de ces trois retraits » (p. 47). Dès lors, il importe de saisir les différents facteurs qui ont entraîné cette rupture ontologique entre la personne et sa trame communautaire et cosmique.

Les sources de l’individualisme ou même de la notion d’individu sont à rechercher dans la sphère politico-économique italienne. L’instabilité politique des cités-États de l’Italie du trecento et du quattrocento amène un grand isolement des princes, contraints à « développer un esprit de calcul, d’ambition, de volontarisme » (p. 40) favorisant les visées personnelles. Mais c’est surtout l’influence croissante des commerçants et des banquiers cosmopolites qui va favoriser le changement de paradigme : l’intérêt personnel devient prépondérant, souvent au détriment de l’intérêt général et du souci de la communauté.

Cette tendance, qui va s’accentuer dans le courant du XVe siècle, fait rapidement exploser les cadres sociaux de toute l’économie médiévale, totalement opposée à l’enrichissement personnel. Ainsi, les racines du capitalisme s’entremêlent avec celles de l’individualisme, d’autant plus que le « proto-homme moderne » s’affranchit progressivement du religieux.

Cet individualisme naissant se retrouve également chez les artistes italiens, auxquels leur exil fréquent donne le sentiment d’appartenir non plus à la seule petite communauté d’origine, mais au monde entier. À partir de la seconde moitié du XVe siècle, les artistes, jusqu’alors anonymes et servant l’intérêt général, se mettent à signer leurs œuvres. Certains insèrent même leur autoportrait dans un coin du tableau, comme Boticelli dans l’Adoration des Mages. « L’artiste n’est plus la vague de surface portée par la spiritualité des foules […]. Il devient un créateur autonome » (p. 42).

Le portrait individuel, jusqu’alors peu prisé et très stylisé dans l’art pictural, prend son essor dans toute l’Europe du XVe siècle. Le portrait marque la célébration du profane au détriment du sacré ; le visage qui signe la singularité de la personne est particulièrement travaillé et se charge de réalisme tandis que le corps s’individualise et marque sa différence.

3. L’influence de la médecine sur la naissance du corps moderne

L’essor de l’anatomie et de la chirurgie à partir de la Renaissance participe largement au changement de paradigme : appréhendé sur un modèle mécaniste, le corps est progressivement vidé de sa nature sacrée. Les premières dissections officielles dans les universités de Florence, Venise ou Padoue au XVe siècle marquent une véritable mutation anthropologique. Corps et personne humaine sont désormais dissociés – rupture définitive avec la conception cosmologique et communautaire de l’homme médiéval. Dorénavant, l’homme a un corps, et celui-ci devient « attribut et non plus essence » (p. 48).

La parution en 1543 de l’ouvrage richement illustré De corporis humani fabrica d’André Vésale, anatomiste et médecin bruxellois, constitue un moment clé dans le long processus qui aboutit à l’invention du corps dans la pensée occidentale. Près d’un siècle plus tard, le cogito de Descartes achève de dessiner les contours de l’homme moderne, séparé du cosmos et de la communauté. Le dualisme occidental envisage dorénavant le corps isolément, comme un « accessoire de la personne » (p. 88).

Pour David Le Breton, le dualisme méthodologique de Vésale dans les domaines de l’anatomie et de la physiologie imprègne encore la médecine actuelle, qui « fait de l’homme le propriétaire plus ou moins heureux d’un corps qui suit ses lois biologiques propres » (p. 110). La maladie est considérée comme extérieure, intruse, issue d’une faille qui ne concerne que l’organique. Les malades, n’ayant généralement qu’une vague connaissance de leur propre corps, se livrent aveuglément aux mains des « sachants », sans être sollicités outre mesure par une réflexion ou une prise en charge personnelles. Dans ce contexte, l’émergence des médecines dites parallèles (ostéopathie, chiropraxie, sophrologie, etc.) permet de renouer avec une sorte de réalité cosmique, qui replace le corps au centre de la personne et convoque l’imaginaire et le sensible.

Les grands progrès de l’imagerie médicale à partir du XIXe siècle ont d’ailleurs largement suscité un appel à l’imaginaire. L’image générée par l’échographie d’une femme enceinte a totalement modifié le rapport à la maternité et matérialisé ce qui n’était jusqu’alors qu’une intuition. Mais la multiplication de ces nouvelles images du corps, radiographie, scanner, échographie, entraîne également un morcellement de l’organisme et « transforme l’homme en une sorte de propriétaire de son corps » (p. 260).

4. Le corps moderne au quotidien

La conscience du corps dans la modernité passe par l’esthésie, c’est-à-dire l’aptitude à percevoir des sensations. Celle-ci est particulièrement saillante dans la vie quotidienne, espace transitionnel où le corps semble indissociable de la personne : les perceptions sensorielles ouvrent sur une prise de conscience de l’enracinement corporel. Toutefois, à force d’habitude, le corps s’efface, se fait invisible et seules des phases de tension rappellent à l’individu sa corporéité : maladie, séparation, sexualité, activité sportive ou extrême. Il en résulte un sentiment paradoxal d’extériorité à son propre corps : « L’identité de substance entre l’homme et son enracinement corporel se trouve abstraitement rompue par ce rapport singulier de propriété : avoir un corps » (p. 156).

Ce caractère « surnuméraire » du corps dans les consciences est ritualisé dans la vie sociale : le corps est présenté en tant qu’obstacle, encombrement, poids qu’il convient de remodeler, de corriger et de parfaire par des pratiques physiques et de développement personnel (marche, bien-être, New Age…).

Il s’agit de « libérer » le corps, de « se construire un corps pour soi » (p. 229), mais cette libération apparaît coupée du quotidien et terriblement culpabilisante : il faut être mince, sain, beau, musclé dynamique… C’est aujourd’hui une véritable tyrannie de l’apparence, le corps n’atteignant une valeur significative qu’au prix d’un travail acharné pour le rendre « présentable ». En cela, les transsexuels apparaissent comme des symboles extrêmes du sentiment que le corps et l’identité sont transformables par la seule volonté. A contrario, la vieillesse, la maladie ou le handicap sont vécus comme des échecs.

Ainsi, les visées du monde contemporain sur le corps humain empruntent deux voies apparemment opposées : la voie du soupçon et la voie du salut. La première envisage le corps comme « part maudite de la condition humaine » (p. 271) puisqu’imparfait, pesant, encombrant, seules science et technique pouvant l’améliorer et le rendre « immatériel ». La seconde, en réaction, propose une exaltation des sens, une recherche de perfection, d’éternelle jeunesse, le corps se substituant à l’âme dans une quête de salut. Dans les deux cas, le corps est perçu comme différent de l’individu, dissocié de la personne qu’il incarne : « la version moderne du dualisme oppose l’homme à son corps, et non plus, comme autrefois, l’âme ou l’esprit à un corps » (p. 272).

5. Vers un adieu au corps

Devenu enveloppe, chose, voire marchandise, le corps ne pouvait qu’être objectivé, c’est-à-dire rapporté à une réalité extérieure. Dès lors, les progrès de la technoscience n’ont cessé de repousser la sphère corporelle de la condition humaine, aboutissant aujourd’hui à « l’ère de la reproductibilité technique » (p. 273). Cette nouvelle ère comprend les prélèvements et transplantations d’organes, qui posent le problème anthropologique de l’instrumentalisation et de la fragmentation des corps, alors que « l’individu n’est pas la somme de ses organes, le corps est matière d’identité » (p. 274).

D’autre part, les prélèvements d’organes sur des individus en état de mort cérébrale posent des questions éthiques et imposent aux donneurs un étrange statut de « cadavres vivants » (p. 276) ; quant aux receveurs, ils peuvent nourrir des sentiments ambivalents à l’égard de leur propre identité.

Les progrès de la science et de la médecine entraînent aussi un combat sans merci contre la mort, comme si celle-ci était un fait inacceptable. En cela, la médecine s’inscrit totalement dans le déni contemporain de la mort et le recours de plus en plus systématique à la réanimation réduit le patient à un « reste », plongeant les anthropologues, les éthiciens et la famille dans des questionnements abyssaux et, pour certains, sans réponse.

De même, la procréation sans sexualité ou la gestation pour autrui pose le problème de l’« éparpillement » du corps, a fortiori lorsque le donneur vient à décéder. L’enfant à naître devient l’objet d’une commande, d’un calcul, en dehors de toute dimension symbolique de parentalité et en « rupture totale avec le temps linéaire de la vie » (p. 297). La médecine technicienne évince de plus en plus le corps, rêvant aujourd’hui de créer un utérus artificiel, capable de porter des clones à l’envi.

Car les récents progrès de la génétique et des recherches sur l’ADN ouvrent la porte à tous les fantasmes. Selon David Le Breton, cette ère de la « reproductibilité technique » aboutit aujourd’hui à une volonté d’« adieu au corps », rendue possible par la propagation de la cyberculture et de la réalité virtuelle. Derrière un écran, plus de corps, plus de visage, plus d’identité, ou plutôt l’identité que l’on choisit et qui peut muter à loisir. Cette dématérialisation, cet « adieu au corps », augure que « nous entrerions dans un univers postbiologique, postorganique… post-humain » (p. 330).

6. Conclusion

Au fil des dix chapitres de l’ouvrage, l’auteur déroule une analyse anthropologique et sociologique des sociétés occidentales contemporaines à travers le corps, qui s’avère être un formidable révélateur. L’évolution des conceptions et des représentations du corps vont en effet de pair avec l’émergence du sentiment d’individuation, qui aboutit à l’avènement de l’individualisme occidental et son cortège de conséquences sociétales.

Ce changement de paradigme entraîne une césure entre l’humain et son corps, désormais coupé du cosmos, de la communauté et de lui-même. Le corps va alors apparaître et être utilisé comme une mécanique ; il sera perçu comme un accessoire de la personne. Dès lors, le corps réifié peut être remodelé, réparé, transformé… Il est à la fois au centre des préoccupations du monde occidental et totalement en marge, s’évanouissant peu à peu derrière des écrans ou des projets de technoscience qui omettent l’ancrage corporel de l’existence.

7. Zone critique

L’ouvrage de David Le Breton dédié à l’anthropologie du corps « moderne » constitue la pierre angulaire des recherches et des publications du sociologue.

Réédité à plusieurs reprises, l’ouvrage est devenu incontournable pour qui s’intéresse à la portée heuristique et aux défis d’une anthropologie du corps. Les sujets abordés sont multiples et sans cesse renouvelés du fait des avancées techniques, bio-médicales et sociétales, qui posent de nouvelles questions ontologiques entrant dans l’espace de réflexion anthropologique. L’ouvrage est ainsi dense, foisonnant et complexe, pouvant parfois dérouter le lecteur par sa vision critique de la modernité et ses perspectives somme toute assez sombres quant au devenir du corps dans la postmodernité.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Anthropologie du corps et modernité, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2017 [1990].

Du même auteur– La Sociologie du corps, Paris, PUF, 1992.– L’Adieu au corps, Paris, Métailié, 1999.– Éloge de la marche, Paris, Métailié, 2000.

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