dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Et ils mirent Dieu à la retraite

de Didier Le Fur

récension rédigée parPierre BoucaudAgrégé d’histoire et docteur en histoire médiévale (Paris IV).

Synopsis

Histoire

L’histoire de l’humanité fit très tôt l’objet d’un récit, mais ce dernier fut longtemps arrimé à la chronologie biblique et privilégia le plus souvent personnages célèbres et hauts faits. Dès la Renaissance, l’élargissement du monde connu, l’essor des sciences et l’émancipation de l’esprit critique commencèrent à le libérer de cette influence. L’histoire se dota de méthodes rationnelles et diversifia son objet. L’individu et les sociétés, analysés dans leur contexte, recélaient désormais en eux-mêmes leur propre intelligibilité. Cela constitue un fait de civilisation majeur et nécessite, en soi, d’en retracer l’émergence.

google_play_download_badge

1. Introduction

En 1943, par la bulle Divino afflante Spiritu, le pape Pie XII admettait qu’il était légitime d’appliquer au texte biblique la théorie des genres littéraires, qui consistait à lire la Bible en tenant compte des styles variés de ses auteurs et du contexte de rédaction. Le cadre chronologique proposé par le livre sacré, que l’historien pouvait dès lors examiner librement, ne fournissait plus les repères a priori incontestables de l’histoire humaine, même si la Bible restait Parole de Dieu aux yeux du croyant.

Mais pour que l’Église catholique acceptât officiellement de soumettre l’Écriture sainte à la critique scientifique, il avait d’abord fallu que l’histoire gagnât son autonomie en définissant sa nature, sa matière et ses méthodes, ce que, dès la Renaissance, l’essor de la raison lui avait permis de faire peu à peu. Cette conquête résulta d’une lente émancipation, en premier lieu à l’égard de la théologie, puis de la philosophie. Parallèlement, l’objet de l’histoire, longtemps cantonné aux puissants et à leurs exploits, s’étendit à l’humanité, idéalement appréhendée sans préjugés et dans les limites imposées par la documentation. L’historien dut donc renoncer aux mythes, jusque-là très sollicités, et s’en tenir aux éléments vérifiables.

Ces conditions, principalement, permirent à l’histoire d’accéder au statut de science humaine à part entière. Toutefois, cet acquis tardif ne doit pas faire oublier que l’on attendit encore longtemps de la plume de l’historien, dont la discipline fut enseignée en France à partir du début du XIXe siècle, qu’elle servît le roman national ou européen, l’histoire demeurant perméable à l’idéologie. Incontestablement, l’histoire a une histoire, dont Didier Le Fur analyse les étapes dans cet ouvrage.

2. L’histoire, reflet du progrès humain

Du XVe au XVIIe siècle, l’Occident a connu une révolution scientifique avec la découverte du Nouveau Monde, l’imprimerie, la dissection et, surtout, la cosmologie héliocentriste de Copernic (†1543), Kepler (†1630) et Galilée (†1642). Giordano Bruno (†1600) émettait même, de son côté, l’hypothèse d’un monde infini. La Terre, donc l’homme, n’était plus au centre de l’univers, où régnaient les lois de la mécanique, approfondies par Descartes (†1650), et où s’exerçait la loi de la gravitation, formulée par Newton (†1727). En retard sur ces évolutions, la papauté n’adhéra à la thèse copernicienne que sous le pontificat de Benoît XIV (1740-1758).

Par ses progrès dans les sciences expérimentales, l’humanité semblait en tout cas agir sur sa propre destinée. Puisque la vision religieuse du monde, héritée de l’Antiquité et du Moyen Âge, était obsolète, l’histoire de l’homme devait-elle toujours être appréhendée comme une longue marche rythmée par les étapes de la Révélation et guidée par la Providence, depuis la faute originelle, d’ailleurs niée dans le protestantisme, jusqu’à la fin du monde que devait précéder un empereur chrétien annonciateur du Messie ? Au péché lavé par la souffrance purificatrice paraissait succéder un optimisme, une bonté et une liberté qui n’étaient plus ceux de Dieu, mais pouvaient découler d’un progrès humain chargé de promesses. De cela aussi, l’histoire devait rendre compte. Signe de l’importance de l’histoire officielle, élaborée pour conserver la mémoire des princes et de l’Église, les grandes chroniques royales de France, rédigées dès le XIIe siècle, ont donné naissance au premier ouvrage imprimé dans ce pays (1476). Toutefois la raison commençait à faire vaciller les fondements d’un récit contaminé par l’imaginaire, où s’étaient durablement installés des mythes comme celui de l’origine troyenne des Francs, dénoncé par Étienne Pasquier (†1615) dans ses Recherches de la France.

Pour sa part, Jean Bodin (†1596) voulut réformer l’histoire qui, jusque-là, était une activité ancillaire des sciences religieuses, en distinguant le fait biblique de l’histoire générale. Lancelot de la Popelinière (†1608) illustra cette position en dénonçant le peu de crédibilité des vies de saints et du rôle supposé de ces derniers dans l’histoire des rois de France. Pour autant, en plein XVIIe siècle, Bossuet (†1704) affirmait encore avec force le rôle dévolu à la Providence, tandis que Malebranche (†1715) critiquait la « vaine pédanterie » (p. 38) de l’érudition et que Descartes discréditait la mémoire, instrument faillible de l’histoire.

3. Les prémisses d’une science autonome

Certes méfiant vis-à-vis de l’histoire, Descartes n’en avait pas moins insisté sur la notion d’intelligibilité. Or c’est par la compréhension et par le « progrès du savoir » (p. 49), analysé par Francis Bacon (†1626), que la connaissance historique se développerait. Il ne s’agissait d’ailleurs plus, pour Bacon, de privilégier les faits majeurs ou de mettre en lumière les grands hommes.

Le philosophe proposait que l’histoire fût écrite en fonction de la diversité des sujets abordés : la nature, les lettres, la vie politique, l’Église ou encore la vie quotidienne des hommes. C’était là un pas décisif par rapport à une histoire jusqu’alors essentiellement limitée aux faits politiques, militaires ou religieux et rédigée sous la forme de chroniques ou d’annales. Bien plus, Spinoza (†1677) affirmait dans son Traité de théologie politique (1670) que la Bible elle-même devait être soumise à la critique rationnelle. Pour autant, l’influence du traditionnalisme se faisait encore sentir. Giambattista Vico (†1744), à Naples, intégrait ainsi dans sa réflexion le concept de progrès, mais, convaincu de l’historicité du Déluge, il pensait encore que ce progrès, non linéaire selon lui, avait été marqué par les interventions de la Providence.

Entre-temps, la méthode historique s’était recentrée sur les sources documentaires et les catholiques, s’adaptant à l’évolution scientifique en cours, rénovèrent l’histoire de la vie des saints. Sous l’influence de Jean Bolland (†1665), cela se traduisit par la rédaction des Acta sanctorum, une collection hagiographique enrichie jusqu’au XXe siècle. De son côté, Jean Mabillon (†1707) développait la paléographie, science des écritures anciennes. Guidé par son propre jugement, l’historien devait en effet avancer des preuves, comme le soulignait Pierre Bayle (†1706) dans son Dictionnaire historique : « Je soutiens que les vérités historiques peuvent être poussées à un degré de certitude à quoi l’on fait parvenir les vérités géométriques » (p. 75). On mesure ici combien le « mécanisme » (p. 17) de Descartes, consistant à saisir de façon rationnelle et matérialiste les relations de cause à effet, a marqué la science de cette époque, y compris l’histoire.

Assurément, l’histoire devenait une science et la question d’une recherche historique officielle commençait à se poser. Bacon souhaita en vain que celle-ci fût encadrée par l’État. Il est vrai que l’initiative royale favorisait alors les sciences, comment l’indique la création de la Royal Society, à Londres (1660), et de l’Académie des sciences, à Paris (1666). Toutefois, la philosophie dominait encore l’arborescence des savoirs et il n’était toujours pas question d’organiser la recherche historique ni d’enseigner l’histoire.

4. Raconter l’histoire de l’homme ou la penser ?

C’est par le biais des progrès de la raison que les philosophes contribuèrent à l’essor de la réflexion historique. Vico, dans sa Scienza nuova (1744), avait évoqué le rôle d’une sorte de sens commun à toute l’humanité, complété par la Providence, dans l’évolution des sociétés humaines. Voltaire (†1778) laïcisa cette approche dans La Philosophie de l’histoire (1765). Laissant de côté le Déluge et la Providence, il diversifia le champ d’investigation de l’historien, désormais étendu au peuple.

Dans une lettre adressée le 26 janvier 1740 au seigneur d’Argenson, il déclara : « On n’a fait que l’histoire des rois, mais on n’a point fait celle de la nation » (p. 89). Cela le conduisit à hiérarchiser les nations en fonction de l’usage qu’elles firent de la raison. Les Hébreux n’auraient ainsi fait qu’imiter leurs voisins en s’inspirant de leur littérature, et il alla jusqu’à douter de l’existence historique de Moïse, tandis que les Chinois se seraient au contraire développés en toute indépendance.

Entre la crédulité et un rationalisme strict, l’abbé Noël-Antoine Pluche (†1761) incarnait une voie moyenne. Il voulait sauver la Bible face au sceptisme, voire à un athéisme de plus en plus répandu, en admettant l’idée du Déluge et en soulignant que les textes sacrés présentaient un intérêt historique. Il fut suivi en cela par Anne-Robert-Jacques Turgot (†1781). Ce dernier écrivit que la raison s’était affirmée de manière décisive pendant la période qui avait débuté au XVIe siècle, mais il attribuait aussi des qualités au Moyen Âge, contrairement à une vision dépréciative cultivée depuis la Renaissance à propos de cette époque.

Enfin, on passa logiquement de la notion de progrès et de l’histoire des sociétés au concept de progrès social, censé éclairer l’histoire humaine. Condorcet (†1794) s’illustra sur ce point dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, un ouvrage posthume (1795), en assignant à l’histoire une fonction particulière, celle d’éclairer l’avenir. Connaître le passé permettrait de réduire peu à peu les inégalités en matière de richesse, de statut social et d’accès à l’instruction.

Cet utilitarisme trouvait aussi un écho chez Pierre-Simon Ballanche (†1847), pour qui, sur la base d’un perfectionnement inscrit dans la nature humaine, chaque peuple avait une sorte de mission providentielle à accomplir. À l’aube de l’époque contemporaine, l’historien français attribuait à son pays un destin particulier dans l’histoire du monde et cela se vérifiait ailleurs.

5. L’histoire : science humaine et discipline enseignée

Le progrès mesurait donc le perfectionnement des sociétés, envisagé comme l’accès graduel au bonheur collectif, un sens qu’exprimait un terme nouveau : celui de « civilisation », entré au dictionnaire académique en 1798.

François Guizot s’en fit « l’un des premiers promoteurs » (p. 159) dans son Histoire de la civilisation en France (1840), où il tenta de montrer que ce pays était une « entité particulière » (p. 161), dotée d’un génie propre. Le sentiment national y occupait une place de choix, comme dans l’œuvre de Jules Michelet († 1874), qui inventa la notion de « Renaissance » en discréditant le Moyen Âge et en plaçant la liberté au cœur du processus de construction de l’État-nation.

Le thème était politiquement sensible. Or, dès 1818, l’histoire fut enseignée au collège et des professeurs rédigèrent des manuels, par exemple Michelet et, à la charnière des XIXe-XXe siècles, Ernest Lavisse († 1922). Les commissions mandatées par le pouvoir politique attendaient d’eux un « support idéologique » (p. 169) destiné à conforter l’amour de la patrie, diffuser une morale citoyenne et attester du rayonnement de la civilisation européenne. Une chose est certaine : dès les années 1830, « Dieu…avait perdu sa place » (p. 169) en tant que source autorisée de la connaissance historique.

Sur le plan de la méthode, l’histoire profita du renouveau de la philologie. Cette érudition favorisa l’essor d’une histoire documentée qu’illustra Pierre Daunou (†1840) : « L’historien…devenait un professionnel » (p. 177) moins soucieux de philosopher sur les faits que de les analyser. Cela permit le développement d’une histoire scientiste, donc à prétention uniquement scientifique, avec Hippolyte Taine († 1893) et Ernest Renan († 1892), ce dernier suscitant le scandale parmi les catholiques pour le rationalisme de sa Vie de Jésus (1863). L’histoire positiviste, sous la plume de Charles Seignobos († 1942) et Charles-Victor Langlois († 1929), en constituait le prolongement et appréhendait l’élément religieux comme étant de nature superstitieuse.

Il fallut attendre l’École des Annales (1928), fondée par Marc Bloch († 1944) et Lucien Febvre († 1956), pour que s’épanouisse une « nouvelle histoire » rompant avec le discours moralisateur et l’idéologie du progrès. Mais cette histoire universitaire était encore affaire de spécialistes. Une autre histoire, adossée aux acquis de la recherche et destinée au grand public, prit son essor. Elle se déploya notamment à travers la revue L’Histoire (1978), prélude à une politique éditoriale destinée à satisfaire la passion de nombreux Français pour l’histoire, et non pas seulement pour « leur histoire ».

6. Conclusion

L’émancipation du jugement personnel à l’égard des données de la foi avait eu un impact sur l’écriture de l’histoire dès la Renaissance. Toutefois, il s’agissait d’une telle révolution mentale que la discipline historique mit longtemps à gagner son indépendance à l’égard de sciences aussi prestigieuses que la théologie et la philosophie. L’historien disposait désormais de sources accessibles en grand nombre par le biais des éditions de textes et des progrès de l’érudition. C’est en faisant la démonstration de la solidité rationnelle de sa propre démarche qu’il conquit même le droit de critiquer le cadre historique décrit par la Révélation, alors qu’il en avait dépendu servilement pendant des siècles.

Mais une autre question se posait : finalement, que fallait-il retenir du passé, et pourquoi ? Les États modernes ne renoncèrent pas plus que les anciens rois à profiter de la publicité qu’offrait l’histoire pour diffuser les valeurs constituant la base de leur légitimité auprès des peuples. Par ailleurs, Dieu avait perdu sa place dès le XIXe siècle au tableau des arguments scientifiquement recevables et, désormais, tout le champ de l’expérience humaine intéressait l’historien, mais ce dernier pouvait-il se tenir à distance des influences idéologiques du moment ? La question est encore pertinente.

Enfin, si l’homme avait pu trouver dans les ressources de son esprit et de sa technologie bien des raisons d’espérer dans le progrès, une histoire sans Dieu ne paraissait finalement pas répondre à sa quête de sens face à la mort, comme le souligne Didier Le Fur. L’histoire n’a pas pris la place de Dieu. Elle a simplement trouvé la sienne.

7. Zone critique

Exposer les principes d’une science est une chose. Montrer comment celle-ci accède à un statut épistémologique en est une autre, et c’est l’objet privilégié par Didier Le Fur.

L’ouvrage, passionnant, mérite son titre : il s’agit bien d’une « histoire de l’histoire » et il apporte sa contribution à la didactique de la discipline. L’approche retenue, à savoir la conquête de l’indépendance de l’histoire vis-à-vis d’une « histoire révélée », est très intéressante. Elle permet à l’auteur de porter de manière agréable et solidement étayée à la connaissance du grand public les principales étapes de la constitution de l’histoire comme science humaine, discipline scolaire et formation universitaire.

Évidemment, tout ne pouvait être dit, compte tenu du format du livre. Le lecteur pourra ainsi regretter qu’un exemple comme celui du Testament de l’abbé Jean Meslier (†1729), curé secrètement athée et matérialiste d’Étrépigny , n’ait pas été exploité pour illustrer les progrès de l’athéisme y compris chez les ecclésiastiques en plein XVIIIe siècle. L’auteur et son ouvrage se situent à la confluence de la théologie, de la philosophie et de l’histoire et entrent dans le cadre du sujet. On pourrait en dire autant du travail de critique et d’érudition de Pierre Michel (†1755) sur la chronologie biblique.

Ces silences, absolument pas dommageables, signifient que Didier Le Fur a atteint son but : instruire avec talent en livrant l’essentiel, répondre à la problématique initiale et susciter l’envie d’approfondir la question.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Et ils mirent Dieu à la retraite. Une brève histoire de l’histoire, Paris, Passés Composés, 2019.

Autres pistes– Louis XII, un autre César, Paris, Perrin, 2001.– Charles VIII, Paris, Perrin, 2006.– Henri II, Paris, Tallandier, 2009.– L’Inquisition, enquête historique : France, XIIIe-XVe siècle, Paris, Tallandier, 2012.– Marignan, 1515, Paris, Perrin, 2015.– Une autre histoire de la Renaissance, Paris, Perrin, 2018,

© 2020, Dygest