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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Provincialiser l'Europe

de Dipesh Chakrabarty

récension rédigée parMarion AlphonseÉlève de l’ENS de Lyon. Diplômée en histoire de la philosophie et en Études internationales – Amérique Latine.

Synopsis

Société

Provincialiser l’Europe est un ouvrage qui se divise en deux temps : la première partie constitue une enquête théorique dont les résultats seront mis en application dans la seconde partie, qui traitera du cas concret de l’histoire postcoloniale du Bengale. Dipesh Chakrabarty se situe dans le champ de pensée des études subalternes qui cherchent à mettre en lumière et désamorcer la structure coloniale des disciplines universitaires et propose avant tout une critique au concept d’historicisme. Il s’agit en effet de montrer que le temps de l’histoire n’est pas nécessairement linéaire, que toutes les sociétés ne conçoivent pas le temps comme allant d’un point A à un point B. De plus, Chakrabarty s’attarde sur la dénomination même de subaltern studies et sur le côté péjoratif de ces termes, associés au retard de développement. Or, pour lui, il ne s’agit pas d’un retard, mais, au contraire, de différences historiques, de singularités culturelles. Il propose, par conséquent, une méthode pour pouvoir faire l’histoire de ces singularités, qu’il appliquera, pour exemple, à une partie de l’histoire du Bengale.

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1. Introduction

Dans la seconde moitié du XXe siècle, dans les pays colonisés, de nombreux mouvements naissent et s’élèvent contre l’ordre colonial. En quelques dizaines d’années, la plupart d’entre eux déclarent leur indépendance et se libèrent du joug colonial. Dans ce contexte, de nouvelles manières de penser émergent, les théories se restructurent pour tenter d’identifier et de désamorcer la logique coloniale qui subsiste en elles, c’est ainsi que naît le champ de recherche des études postcoloniales.

Ce domaine, vaste, se divise en de nombreuses branches parmi lesquelles on retrouve les subaltern studies ou « études subalternes » qui ont pour but de neutraliser les éléments de domination coloniale à travers un nouveau regard sur l’histoire de l’Inde.

C’est dans ce domaine que s’inscrit le travail de Dipesh Chakrabarty et cet ouvrage. Dans un texte à la fois précis et technique, universitaire et spécialisé, Chakrabarty propose de renouveler l’historiographie de l’Inde en la décolonisant.

Comment faire l’histoire des mondes colonisés en ayant recours aux structures de pensées occidentales ? Si l’on remet en question le caractère universel des idéaux démocratiques, comment peut-on alimenter la lutte contre les injustices ? De quelle manière la lecture marxiste de l’histoire perpétue-t-elle la domination coloniale entre le « premier monde » et le « tiers monde » ? Autant de questions qui trouvent dans un travail méticuleux des réponses originales et fructueuses.

En plusieurs mouvements qui ont pour visée générale d’approfondir la décolonisation des subaltern studies elles-mêmes, en identifiant les travers, d’abord, puis en mettant en exergue la nécessité d’étudier les différences historiques dans leur singularité, Chakrabarty propose une méthode historique accompagnée d’exemples d’application sur le cas de la région du Bengale.

2. Décoloniser les subaltern studies

Dipesh Chakrabarty s’inscrit dans un mouvement grande ampleur, né à partir de la seconde moitié du XXe siècle, qui propose de refonder de nombreuses disciplines en les affranchissant de leurs présupposés coloniaux. Cet élan intellectuel naît dans le contexte global de décolonisations, et porte le nom général d’études postcoloniales.

Dans ce domaine, on retrouve de nombreuses disciplines (philosophie, littérature, histoire, etc.) et différents objets d’études (aires géographiques, épistémologie, droit, etc.). Une des branches d’enquêtes des études postcoloniales est les études subalternes, ou subaltern studies, en anglais, qui s’intéressent à l’histoire de l’Inde et de l’Asie du Sud-Est. Le terme « subalterne » fait référence à l’idée que dans le cadre colonial, l’Europe est au centre, et les colonies sont des périphéries.

Par conséquent, les sujets, les citoyens d’Asie du Sud-Est ne sont que des subalternes face aux citoyens européens, d’où le nom du champ de recherche. Si les subaltern studies constituent un domaine d’études qui cherche à s’affranchir des structures coloniales, elles n’en restent pas totalement préservées précise Chakrabarty. En effet, « la critique même du colonialisme n’est pensable qu’en tant qu’héritage, certes partiel, de la manière dont le sous-continent a pu s’approprier les Lumières » , écrit-il. Qu’est-ce que cela signifie ? Ce que nous dit Chakrabarty, c’est que même dans le domaine des études subalternes, nous pensons avec les catégories et le langage hérités du savoir européen et occidental, puisque c’est celui qui a été enseigné aux colonisés.

De même, la structure de l’université correspond aussi à cette logique. Par conséquent, ces études répondent sans doute elles-mêmes à certaines logiques coloniales. En cherchant à identifier ces rouages, Chakrabarty remarque qu’un des mécanismes qui empêche de décoloniser l’histoire est celui que l’on appelle « l’historicisme ».

3. Le biais de l’historicisme

L’historicisme, c’est une manière de penser l’histoire par étapes. C’est l’idée selon laquelle l’histoire suit un chemin tracé à l’avance, et que tous les peuples, tous les pays et toutes les régions se trouvent à différentes étapes de ce chemin, plus ou moins près du but à atteindre.

Ainsi, dans cette logique, on peut dire par exemple que les pays qui ont pris leur indépendance au cours de la seconde moitié du XXe siècle ont avancé sur le chemin de la liberté politique, dont le but serait la démocratie. On parle par ailleurs de la même manière des pays développés ou moins avancés : les pays du Sud doivent atteindre le niveau des pays du Nord.

Enfin, l’idée même de modernité entre dans cette logique, précise Chakrabarty. Le problème que pose ce raisonnement est le suivant : en raison de l’ordre colonial, le modèle à copier est celui de l’Europe, qui incarne la réalisation des idéaux de l’histoire, pendant que les autres pays se trouvent dans « la salle d’attente », car ils n’ont pas encore réussi à imiter le modèle avec perfection.

En réalité, cette idée constitue un résidu de l’ordre colonial. Il s’agit simplement de différences, de diverses manières d’exprimer un rapport au système mondialisé. Jamais aucun pays ne sortira de la salle d’attente, puisque les autres continents ne sont pas l’Europe, et cette logique apparaît, dès lors, fallacieuse.

4. La différence historique et les singularités culturelles

Le projet scientifique de Chakrabarty, celui de contribuer à la décolonisation des études subalternes, se déroule autour d’un plan de travail guidé par un problème central, comme le recommande la méthode universitaire occidentale : l’idée de modernité est à la fois indispensable et inadéquate pour comprendre l’histoire de l’Inde.

Comment l’aborder ? En d’autres termes, il est nécessaire de saisir l’injonction à entrer dans la modernité qui repose sur l’Inde, et de remarquer, d’autre part, que cette même idée de modernité est strictement européenne. En aucun cas, elle ne permet de rendre compte de l’histoire de l’Inde, puisqu’elle ne lui correspond pas.

En premier lieu, dit Chakrabarty, il faut reconnaître que l’histoire est plurielle, et que, par conséquent, les récits universalistes ne sont pas fructueux.

Qu’est-ce qu’un récit universaliste ?

Ce sont les théories historiques qui défendent l’idée selon laquelle les histoires locales répondent à une logique historique globale. Par exemple, pour Marx, les histoires locales se résument à l’histoire de la lutte des classes. Or, explique Chakrabarty, le « bourgeois » théorisé par Marx sur la base de la bourgeoisie allemande ne saurait exister en Inde, puisqu’il s’agit de deux pays construits sur un ordre social radicalement différent.

Par ailleurs, précise l’auteur, si en Occident, la vision du temps est linéaire, il n’en est pas de même dans toutes les régions du monde. Au Bengale, le temps est perçu comme discontinu, fait de ruptures. Lire l’histoire du Bengale de manière linéaire, c’est donc être incapable d’en rendre compte fidèlement. Il faut donc, dans une perspective décoloniale, reconnaître la pluralité des mondes. La pluralité dont parle Chakrabarty, en dernier lieu, n’est pas une simple diversité, mais un ensemble d’éléments qui sont incommensurables entre eux. Cela signifie qu’on ne peut pas les comparer, les mesurer ou les traduire. C’est ce que l’auteur appelle « la différence historique ». On peut prendre l’exemple de la sécularité du discours universitaire rationnel qui entre en contradiction avec la vision enchantée du monde présent dans la culture au Bengale.

Est-il possible de traduire dans un langage athée la culture bengalie dans laquelle les dieux occupent une place centrale et qui ne peut être appréhendée sur le mode la raison ? Pour Chakrabarty, la réponse est non. On ne peut traduire de manière absolument fidèle une culture dans une autre, et il faudra le reconnaître dans l’étude des histoires subalternes.

5. La méthode historique proposée par Chakrabarty

Décoloniser la discipline historique, il est nécessaire de construire une méthode affranchie des structures coloniales du savoir. Tel est l’objectif central de Chakrabarty dans cet ouvrage.

Il ne s’agit pas de disqualifier complètement les méthodes universitaires européennes, mais de les nuancer et de les questionner sans cesse, pour fabriquer de nouveaux mécanismes de pensée à plusieurs niveaux. Il s’agit avant tout d’une méthode qui prend en compte les singularités, les particularités historiques, et pas seulement les logiques générales, les éléments considérés comme universels. C’est ce qu’entend Chakrabarty lorsqu’il écrit : « [il faut] reconnaître qu’il est politiquement nécessaire de penser en termes de totalités. Perturber la pensée totalisante en faisant jouer des catégories non totalisantes » .

Ainsi, si l’on reprend l’exemple de la traduction, il est nécessaire d’accepter qu’il est impossible de traduire une culture dans une autre avec une fidélité absolue. Cependant, afin de ne pas tomber dans le relativisme culturel, il est impératif de s’atteler à construire des modèles de traduction transculturels des plus minutieux possible.

Pour continuer autour de cette idée selon laquelle il n’est pas nécessaire de détruire radicalement toutes les méthodes de pensée européenne, mais bien seulement des nuancer, questionner, déconstruire et reconstruire, ainsi que de les situer dans l’espace et le temps, Chakrabarty propose de mettre en place un double mécanisme dans la méthode historique. Il s’agit, premièrement, de « rendre visibles les stratégies de l’histoire », et deuxièmement, de reconnaître que la raison est une manière de voir le monde parmi d’autres. La première stratégie permet de faire prendre conscience de la manière dont la discipline historique a servi l’ordre colonial.

En mettant au jour ces mécanismes, on évite plus facilement d’être pris dans l’engrenage de la pensée coloniale. La seconde stratégie permet de, sans la disqualifier, montrer que la vision rationnelle du monde n’est qu’une approche du monde parmi d’autres, au même titre que les approches spirituelles, sacrées, artistiques, etc.

Dans cette mesure, il n’y a plus de cultures supérieures à d’autres, car rationnelles. Le rationalisme devient une manière comme une autre d’aborder le monde.

6. Conclusion

Cet ouvrage, finalement, peut être lu comme une injonction. Si le cœur du projet des études subalternes est de désamorcer l’ordre colonial, la reconfiguration des centres et des périphéries dans le système-monde est un pas primordial pour sa réalisation.

Pour décentrer l’Europe, donc, il faudra montrer que si la pensée européenne est dominante et hégémonique, ce n’est en réalité qu’une pensée ancrée géographiquement et temporellement, et donc fortement localisée.

Relativiser, décentraliser et provincialiser l’Europe, c’est ne plus prendre pour acquis le présupposé selon lequel elle serait supérieure et constituerait un exemple à suivre pour les autres continents.

7. Zone critique

Le travail de Chakrabarty est à la fois ambitieux et précieux. S’il se cantonne à une exemplification à partir de l’histoire locale du Bengale, nombre d’historiens se sont servis et se servent encore de sa méthode. Provincialiser l’Europe, c’est à la fois une base et un indicateur non seulement pour d’autres matières historiques, mais aussi d’autres domaines. La critique de la centralité de l’Europe s’inscrit en effet dans un mouvement général et global de remise en question des structures de notre monde, ainsi que de la manière dont on le pense.

Un des exemples de disciplines dans laquelle certains auteurs ont mis en place un décentrement de l’Europe sur le plan théorique est la philosophie. Depuis plusieurs décennies, différents auteurs latino-américains pensent la provincialisation de l’Europe d’un point de vue philosophique. Le mouvement majeur montre notamment que la raison a été utilisée par la pensée européenne des Lumières comme un outil de domination sur les autres manières de penser.

Il s’agit donc de d’exposer que cette catégorie, née dans la Grèce Antique, et qui s’est perpétuée, peut tout à fait disparaître. Situer dans le temps et dans l’espace un élément de pensée, c’est remettre en question son caractère universel et absolu. C’est bien ce à quoi s’attache Chakrabarty dans cet ouvrage, de même que les philosophes latino-américains ou l’ensemble des penseurs postcoloniaux.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l'Europe : la pensée postcoloniale et la différence historique, Paris, Éditions Amsterdam, 2009.

Ouvrages du même auteur– Repenser l'histoire de la classe ouvrière, Princeton, 2000, 1989.– Habitations of Modernity, Essays in the wake of Subaltern Studies, University of Chicago Press, Chicago-Londres, pp. 3-19, 2002

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