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Jeu et réalité

de Donald Woods Winnicott

récension rédigée parValentine ProuvezÉducatrice spécialisée, doctorante en Études Psychanalytiques (Montpellier, Université Paul Valery).

Synopsis

Psychologie

Dans cet essai, le psychanalyste réunit certains articles essentiels publiés antérieurement, exposant les éléments fondamentaux de sa théorie. L’enjeu est ici pour Winnicott de synthétiser et de repréciser certaines idées qui ont pu être sujettes à controverses afin de transmettre ses enseignements aux générations à venir : la visée de cet essai est donc explicitement pédagogique. Jeu et Réalité s’ouvre par l’exposé de ses concepts clés – « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » –, dont le développement constituera le fil directeur de cet ouvrage.

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1. Introduction : Le dernier enseignement de Winnicott

Donald Woods Winnicott exerça durant quarante ans en tant que pédiatre au Paddington Green Children’s Hospital de Londres, assurant parallèlement des consultations privées d’inspiration psychanalytique. L’intérêt marqué de celui-ci pour les travaux de Freud et de Mélanie Klein ne le conduira pas – bien au contraire – à abandonner son approche de pédiatre pour adopter les points de vue psychanalytiques classiques.

Winnicott revendique ainsi une continuité entre les champs de la pédiatrie, de la psychiatrie et de la psychanalyse, ce qui constitue le point de départ d’une conception résolument non dogmatique. La clinique des enfants lui permet en effet d’accumuler un matériel clinique considérable (il affirme avoir rencontré plus de 60 000 enfants !), à partir duquel il développe des théories psychanalytiques et une approche thérapeutique novatrices. Les concepts d’objets transitionnels et de phénomènes transitionnels sont aujourd’hui devenus classiques : ils sont incontournables aussi bien dans la formation des psychanalystes que des psychologues, des infirmiers ou des travailleurs sociaux. Leur diffusion a été si importante que la pensée de Winnicott a fréquemment été réduite à ces fondamentaux. Cette réduction, déjà opérante du vivant de cet auteur, a souvent été à l’origine d’interprétations erronées de sa pensée. C’est donc afin de mettre fin à certaines controverses en reprécisant ses idées essentielles que le psychanalyste s’engage, à la toute fin de sa vie, dans l’élaboration d’une synthèse théorique : il s’agit de transmettre à ses lecteurs un héritage théorique sans équivoque.

2. Le développement de l’illusion créatrice

La relation d’objet est un terme psychanalytique décrivant le mode de relation qu’entretient un individu avec le monde extérieur. Pour le psychanalyste, celle-ci n’existe pas dès le départ mais survient normalement lorsque l’enfant acquiert la capacité de distinguer un dedans (qui constituera le moi) d’avec un dehors (la réalité extérieure, l’autre). Selon Freud, c’est la sensation de déplaisir éprouvée par le bébé lorsque se manifeste le besoin élémentaire de la faim qui va lui permettre de concevoir l’existence d’un objet extérieur susceptible de le satisfaire : le sein maternel. Freud décrit une illusion première : le bébé qui a éprouvé une expérience de satisfaction originaire (le premier nourrissage) va investir sur un mode hallucinatoire les images, sensations qu’il en a conservées dans sa mémoire lorsque se manifestera de nouveau le besoin.

Cette illusion spontanée est cependant rapidement battue en brèche par son incapacité à apporter une satisfaction réelle. À ce moment décisif que Freud appelle l’épreuve de réalité, le bébé qui éprouve son impuissance à apaiser cet état croissant de tension se met à paniquer ; il crie, pleure, et découvre alors que ces appels ont le pouvoir de faire apparaitre cet objet désiré (le sein maternel) dans la réalité extérieure. Cela correspond simultanément selon Freud à la naissance du moi et de la relation d’objet.

Héritier des enseignements freudiens, Winnicott postule également l’existence d’un état d’indifférenciation originaire entre le bébé et la mère. Ses conceptions se séparent cependant nettement de celles de Freud par sa réinterprétation de l’épreuve de réalité : pour Winnicott, celle-ci ne se réaliserait normalement pas de façon immédiate et brutale, mais par un processus progressif de désillusion. Selon lui, l’état de préoccupation maternelle primaire permet d’abord à celle-ci de comprendre et de s’adapter parfaitement aux besoins de l’enfant, reproduisant ainsi cet état de symbiose qui caractérisait la vie intra-utérine.

En répondant aux besoins du bébé avant même que celui-ci n’ait eu à lui exprimer, la mère lui permet d’expérimenter son désir sur le mode de l’omnipotence et de la création. La qualité des soins qu’elle prodigue entretient temporairement en lui l’illusion qu’il a le pouvoir de créer psychiquement ce qui satisfait ses besoins. Ce stade de l’illusion créatrice, dépendante d’un environnement facilitant appelé par Winnicott « suffisamment bon », est selon lui indispensable au bon développement psychique de l’enfant et de sa capacité à établir des relations avec le monde extérieur : il instaure durablement un sentiment de confiance.

3. Objets transitionnels et premières relations d’objet

Les premiers phénomènes transitionnels apparaissent chez le bébé entre le 4e et le 12e mois et marquent ce passage de l’état d’union avec la mère à la perception de son extériorité. Ils consistent en l’utilisation d’objets qui n’appartiennent pas au corps du bébé, mais que celui-ci ne reconnait cependant pas encore comme extérieurs à lui. Ces phénomènes succèdent au stade de l’utilisation des doigts, du pouce par l’enfant pour stimuler la zone érogène orale (la bouche) et obtenir ainsi une sensation de plaisir et d’apaisement. Ce sont par exemple les gazouillis, les chants et l’attachement de l’enfant à ce que Winnicott appelle un objet transitionnel. Cet objet transitionnel peut être une peluche, un bout de couverture que l’enfant découvre et auquel il s’attache. Il est cet objet que l’enfant a besoin de retrouver partout et dont la présence l’apaise.

Les phénomènes transitionnels sont d’une importance capitale pour le jeune enfant : ils lui permettent en effet de se défendre contre les angoisses suscitées par les premières relations avec la réalité extérieure, en trouvant refuge dans une aire de jeu et d’illusion. Cet espace intermédiaire de repos se constitue progressivement entre la réalité psychique de l’enfant et la réalité extérieure, lui permettant d’éprouver le sentiment d’une continuité entre son imaginaire, ses fantasmes et ce qu’il vit en réalité. Ce qui s’y joue se situe entre le subjectif et la perception objective, mêlant inextricablement les éléments du dehors à ceux du dedans.

Les phénomènes transitionnels constituent ainsi le prolongement de l’illusion créatrice qui caractérisait la relation archaïque de l’enfant avec le sein maternel : par les phénomènes transitionnels, celui-ci parvient à retrouver le sentiment d’une communion magique avec son environnement et de pouvoir exercer un contrôle omnipotent sur les objets qu’il y perçoit. Il maintient cette illusion psychologiquement nécessaire de pouvoir créer ce qui satisfait son besoin. Comme le sein dont il a pris la place et qu’il symbolise, l’objet transitionnel est ainsi un objet « créé-trouvé » : créé parce que l’enfant éprouve l’illusion de l’avoir fait apparaitre en le désirant, trouvé parce qu’il se trouvait en fait déjà là, mis à sa disposition par un environnement facilitant. « De notre point de vue, l’objet vient du dehors. Il n’en va pas ainsi pour le bébé. Pour lui l’objet ne vient pas non plus du dedans ; ce n’est pas une hallucination » (pp. 34-35).

4. La diffusion des phénomènes transitionnels dans l’aire intermédiaire d’expérience

La qualité des soins prodigués par la mère, puis les premiers phénomènes transitionnels dont l’usage d’objets transitionnels ont normalement permis à l’enfant d’acquérir un sentiment de sécurité intérieure et de confiance dans le monde extérieur suffisant pour que son intérêt se porte vers de nouveaux objets et activités. Le sentiment de continuité qu’il éprouve entre sa vie psychique – ce qu’il imagine, rêve, désire – et ce qu’il rencontre par la relation avec autrui fait que cette vie a pour lui du sens. Il développe ainsi la curiosité de la découvrir davantage par ses expériences.

Un nouveau stade du développement de l’enfant apparaît avec le désinvestissement progressif des premiers objets d’attachement – les peluches ou doudous – qui perdent peu à peu de leur valeur et de leur signification symbolique. L’abandon de ces objets ne fait normalement pas l’objet d’un deuil. Ainsi l’espace psychique de l’illusion, cette aire intermédiaire d’expérience qui s’est ouverte par les premiers phénomènes transitionnels et qui permet à l’enfant de rencontrer la réalité extérieure de façon créatrice (non pas de s’y résigner) va pouvoir se développer davantage en se diffusant dans des domaines variés : les relations intersubjectives, les jeux et tout le champ de la culture.

Dans toutes ces activités, l’enfant parvient également à utiliser des objets ou des situations appartenant à la réalité extérieure au service de sa réalité subjective. Son imaginaire, le sentiment de confiance et de joie qu’il éprouve dans le fait de vivre, son envie et ses capacités de nouer des liens sociaux se développent de façon synchrone. Tout cela va de paire puisque l’ensemble de ces phénomènes se joue dans cette aire intermédiaire d’expérience, en laquelle réalité intérieure et extérieure contribuent simultanément.. Ainsi, affirme Winnicott, le jeu « extériorise un échantillon de rêve potentiel » (p. 105) ; cette qualité se retrouve également dans la communication verbale (humour, choix de mots) et dans les activités créatives des adultes. L’expérience illusoire qui s’inscrit dans le jeu et qui s’étend progressivement jusqu’aux domaines de l’art, de la religion et de la culture permet à l’individu qui a développé la capacité de vivre créatif de découvrir et de développer authentiquement son self (soi).

5. Capacité d’être, continuité de l’existence

La capacité de l’enfant à utiliser l’objet transitionnel, puis à diffuser les phénomènes transitionnels dans l’expérience culturelle dépend de la constitution première d’un bon objet interne. Or, nous avons vu que cet objet premier était au départ le sein maternel, que le bébé ne perçoit pas d’abord comme un élément distinct de lui. La qualité de cet objet interne, en quelque sorte un capital de départ à partir duquel pourront se développer les phénomènes transitionnels, dépend donc directement de la qualité et du comportement de l’objet externe (la mère).

C’est la qualité des soins prodigués par la mère qui va permettre à l’enfant de tolérer le passage du principe de plaisir (toute puissance du désir) au principe de réalité (acceptation des contraintes, limitations et frustrations inhérentes à la réalité). La mère qualifiée par Winnicott de « suffisamment bonne » s’adapte entièrement aux besoins de l’enfant dans les premiers temps de son développement, lorsqu’il est encore dans une relation de dépendance totale avec son environnement. Cette adaptation parfaite permet au bébé d’avoir l’illusion que le sein de la mère est sous son contrôle magique, qu’il est une partie de lui : « la mère place le sein réel juste là où l’enfant est prêt à le créer, et au bon moment » (p. 44).

Par la suite, lorsque le bébé acquiert la conscience de sa propre existence et reconnait aux objets (dont la mère, le sein) la qualité d’être non-moi, la tâche de la mère sera de le désillusionner progressivement. Elle introduit ainsi peu à peu cette frustration nécessaire à la perception des objets en tant que réels et indépendants. Ces objets seront tour à tour aimés, puis haïs, puis de nouveau aimés, en fonction de leur correspondance avec le désir de l’enfant. La mère suffisamment bonne (au sens de « juste assez bonne ») est ainsi selon Winnicott une mère qui s’efface progressivement pour permettre à l’enfant d’acquérir la capacité d’être et de réaliser des actions seul. L’espacement croissant des moments de présence et des interventions de la mère permet pour l’enfant la constitution de cette aire intermédiaire d’expérience dans laquelle il crée, par ses jeux et rêveries, des éléments de satisfaction substitutifs.

6. Vrai self, faux self

Le self est une notion introduite par Winnicott désignant la partie créatrice du psychisme de l’individu. Il est ce qui donne à l’homme le sentiment de l’authenticité de son existence et que celle-ci a du sens, qu’elle vaut d’être vécue. C’est par l’illusion créatrice d’abord permise par les interventions d’une mère suffisamment bonne, dans un environnement favorable, que le bébé pourra établir son vrai self. L’aptitude de la mère à entretenir l’illusion d’une omnipotence du nourrisson (illusion qu’il crée lui-même ce qu’il désire) permet l’accord des actions spontanées de celui-ci avec les événements, la réalité extérieure. De la constitution de ce vrai self dépend l’ouverture et le développement d’une aire intermédiaire d’expérience dans laquelle l’enfant réalisera l’expérience positive de la rencontre avec le monde et l’altérité. Winnicott définit le vrai self comme mouvement rassemblant à la fois « le geste spontané et l’idée personnelle ».

L’important, souligne Winnicott, est que la réalité ne soit pas imposée à l’enfant dans une épreuve brutale. L’inadaptation des soins maternels aux besoins de l’enfant durant les tout premiers temps de son développement, de même qu’une désillusion trop violente – par exemple une absence trop prolongée de la mère, qui ne permet plus à l’enfant de maintenir l’illusion d’un accord entre sa réalité psychique et la réalité par l’intermédiaire des phénomènes transitionnels – introduit une rupture dans la continuité de son existence et le précipite dans un vécu mortifère d’impuissance.

Ces expériences traumatiques auront une incidence pathologique sur le développement de l’enfant et se réactualiseront dans la vie de l’homme adulte par l’insistance de pensées anxiogènes. Au lieu de ces capacités créatrices, l’enfant développera une tendance à se résigner à la réalité et à se soumettre systématiquement au désir de l’autre, duquel il se représente être totalement dépendant. Il pourra conserver durablement le sentiment de son impuissance à être, et donc à agir la réalité. Les défaillances de l’environnement primaire favorisent ainsi l’émergence d’un faux-self : l’individu développe un vernis social, une tendance au conformisme pour compenser le fait qu’il est incapable de vivre créativement. Le faux self est l’évolution pathologique d’un vrai self qui se serait entièrement soumis.

7. Conclusion

Publié en 1971, Jeu et réalité apparaît comme un ouvrage testamentaire. Dans une visée pédagogique, Donald Woods Winnicott synthétise ici les éléments fondamentaux de ses théories du développement de l’enfant, des phénomènes transitionnels et de l’expérience culturelle. S’il se revendique comme héritier de l’enseignement freudien, Winnicott entend également mettre en évidence l’originalité de ses travaux dans la théorie psychanalytique. Ses conceptions du passage de l’état d’indifférenciation originaire à la conscience du moi et de l’existence d’une réalité non-moi, mais surtout de l’essentialité du développement psychologique de la capacité créatrice pour entrer authentiquement en relation avec cette réalité, s’opposent en effet en certains points à celles de Freud.

Pour Winnicott, le passage du principe de plaisir (croyance dans le fait que le désir puisse être immédiatement satisfait grâce à la toute-puissance des pensées) au principe de réalité (reconnaissance des obstacles et limites qui s’opposent à la réalisation du désir dans la réalité) ne peut se réaliser de façon immédiate et brutale. La désillusion de l’enfant relative à l’adéquation de la réalité à son désir devrait non seulement être progressive, mais aussi, elle ne devrait jamais être absolue sous peine d’entraîner des incidences pathologiques subsistant durablement dans la vie de l’homme adulte.

La vie, résume Winnicott, « vaut la peine ou non d’être vécue selon que la créativité fait ou ne fait pas partie de l’expérience vécue de l’individu. […] La créativité, c’est […] conserver tout au long de la vie une chose qui, à proprement parler, fait partie de l’expérience de la première enfance : la capacité de créer le monde » (pp. 43-44).

8. Zone critique

Jeu et Réalité est l’ouvrage le plus fondamental pour tout lecteur désirant se familiariser avec la pensée de Donald Woods Winnicott. Il rassemble les idées essentielles communiqués dans les nombreux articles, conférences, émissions de radio qui composent l’œuvre du pédiatre-psychanalyste. L’importance qu’accordait cet auteur à la diffusion de ses travaux en dehors du cercle des spécialistes est perceptible dans la clarté pédagogique et la simplicité caractéristique de son écriture. Presque cinquante ans après la mort de Winnicott, ses théories continuent d’être diffusées et discutées aussi bien par les psychanalystes que par les psychologues, médecins, infirmiers, travailleurs sociaux et… parents.

9. Pour aller plus loin

- Winnicott Donald Woods, L’Enfant et sa famille, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot », 2006.- Winnicott Donald Woods, De la pédiatrie à la psychanalyse [1969], Paris, Payot, 2018.- Green André, Jouer Avec Winnicott, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 2005.- Phillips Adam, Winnicott ou le choix de la solitude, Paris, Editions de L’Olivier, coll. « Penser/Rêver », 2008.- Rodman F. Robert, Winnicott, sa vie, son œuvre, Toulouse, Erès, coll. « La maison jaune », 2008.

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