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Les Objets transitionnels

de Donald Woods Winnicott

récension rédigée parKarine ValletProfesseure certifiée de Lettres Modernes.

Synopsis

Psychologie

Qui ne se souvient pas du doudou de son enfance ? Compagnon de nuit des tout-petits, il console et rassure autant que la présence maternelle. Il est si important qu’on ne l’oublie pas, même à l’âge adulte, et qu’il reste précieusement enfoui dans les tréfonds de la mémoire. Donald W. Winnicott est le premier à avoir souligné le rôle fondamental de ce jouet vraiment pas comme les autres, qui prend le nom d’objet transitionnel dans le jargon psychanalytique.

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1. Introduction

L’environnement dont jouit un enfant compte pour beaucoup dans son développement. Il doit y trouver la stabilité et la satisfaction de ses besoins. Mais parmi ses premières expériences, il est un objet qui tient une place particulière : l’objet transitionnel. C’est en 1950 que Donald W. Winnicott introduit pour la première fois cette notion, qui révolutionne le domaine de la psychanalyse.

Ni véritablement associé à un jouet, ni véritablement considéré comme extérieur à lui-même par l’enfant, l’objet transitionnel occupe une place particulière dans la relation de dépendance/indépendance maternelle. Il correspond au doudou de l’enfance qui réconforte et sert de substitut à la mère, même pour les enfants ayant subi un traumatisme ou une séparation. Mais dans quelle mesure l’objet transitionnel est-il indispensable au développement infantile ?

Comment prend-il le relais de la relation primitive entre la mère et son nourrisson ? De quelle façon peut-il aider à soigner un enfant qui a été privé de son environnement familial ? Composé d’un article publié en 1942 et de deux exposés de conférences datant de 1950 et 1951, le livre de Donald W. Winnicott apporte un éclairage sur le développement du tout-petit et son rapport au monde.

2. Comment la mère contribue-t-elle au développement de l’enfant ?

Le début de la vie du petit enfant se caractérise normalement par une symbiose parfaite avec la mère. Celle-ci s’adapte de façon si spontanée et instinctive aux attentes du bébé, qu’il croit être lui-même à l’origine de la satisfaction de ses besoins. Ainsi, il ne perçoit pas le sein maternel qui l’allaite comme un élément extérieur, mais comme une partie intégrante de lui-même.

À ce stade, l’enfant a donc l’illusion d’être tout-puissant, alors que dans les faits, il est extrêmement dépendant. Cette illusion est indispensable au bien-être et au développement normal du bébé puisqu’il n’est alors pas en mesure de compenser ou d’affronter la moindre carence parentale. Le rôle de la mère va être ensuite de « désillusionner » son enfant, c’est-à-dire qu’elle va s’adapter moins étroitement à ses besoins. Ce changement de comportement maternel se met en place à mesure que le tout-petit développe les capacités de faire face au manque ou à l’insatisfaction. Cette phase, appelée aussi sevrage, permet à l’enfant d’accéder à la conscience d’une réalité extérieure avec laquelle il pourra peu à peu interférer.

Si la mère se révèle « suffisamment bonne » et apporte un environnement affectif satisfaisant durant la petite enfance, elle permet à l’enfant de créer une « aire intermédiaire d’expérience » (p. 58), qui correspond à une étape transitionnelle. À ce stade de son évolution, l’enfant n’établit pas encore nettement de différenciation entre lui et le monde extérieur.

Donald W. Winnicott présente donc cette aire transitionnelle comme un « lieu de repos », où s’apaisent les tensions entre ces deux pôles qu’il n’arrive pas encore à concilier parfaitement. C’est un espace où l’enfant peut être pleinement lui-même. Cette aire transitionnelle d’expérience existe toujours à l’âge adulte. Elle est à l’œuvre dans les activités créatrices, telles que l’art. Cela explique pourquoi les artistes ont l’impression que leur personnalité s’exprime pleinement lorsqu’ils réalisent leurs œuvres.

3. L’objet transitionnel : un jouet comme les autres ?

Dès les premiers mois, l’enfant ébauche ses premiers contacts avec des objets ou des jouets. Cette manipulation est cruciale pour son développement. Si l’évolution du bébé est normale, il va manifester une prédilection pour un objet précis et nouer une relation spécifique avec celui-ci. Cet objet est dit transitionnel parce qu’il participe au processus qui conduit l’enfant à mieux appréhender le réel et à supporter le manque et la frustration.

Symbolisant le sein maternel, il a une fonction rassurante et apaisante qui vise à atténuer les angoisses liées à un changement d’environnement ou une séparation. Le maniement de cet objet peut aussi être accompagné ou remplacé par des phénomènes transitionnels : l’enfant suce son pouce ou son poing, s’adonne à des gestes tactiles et masturbatoires sur son propre corps, ou émet des sons par la bouche. Ces différents comportements, de même que l’attachement à l’objet transitionnel, se retrouvent chez tous les enfants. Ils témoignent d’un développement sain et équilibré.

Apparaissant entre 4 et 12 mois, l’objet transitionnel bénéficie donc d’un statut à part. L’enfant entretient avec celui-ci une relation étroite qui repose sur une dimension multi-sensorielle. Cet objet doit être d’une texture douce et malléable. Il doit avoir une apparence attrayante, propice à susciter l’attachement de l’enfant.

Il doit résister aux manipulations, qu’elles soient impulsées par la colère ou l’affection. Pour que son statut exceptionnel perdure dans le temps, l’objet transitionnel ne doit pas être soumis à d’autres changements que ceux entrepris par le tout-petit. Il est sa possession et se trouve par conséquent nommé par lui. En fonction de l’utilisation qui en est faite, il devient porteur de marqueurs olfactifs qui le rendent unique puisqu’il est imprégné de liquides corporels, comme la salive, l’urine ou la sueur. Au fil du temps, l’objet transitionnel est voué à perdre sa signification, sans être oublié, si bien qu’il peut retrouver sa fonction quelques années plus tard si l’enfant est confronté à un traumatisme.

Au cours du développement infantile, d’autres jouets vont être utilisés en parallèle de l’objet transitionnel. Les garçons ont tendance à se tourner vers les objets durs, alors que les filles préfèrent la diversité. Néanmoins, le jeu revêt plusieurs fonctions communes. Outre le plaisir qu’il communique, il apparaît aussi comme un outil pour exprimer des sentiments ou extérioriser certaines émotions, comme l’agressivité. Les activités ludiques peuvent également être un moyen de dompter les angoisses. Elles prennent une dimension pathologique lorsque l’enfant joue de façon compulsive et se révèle incapable d’interrompre son jeu. De façon générale, le fait de jouer s’apparente à une activité structurante et enrichissante. Elle favorise les relations sociales de l’enfant et contribue à la découverte du monde qui l’entoure.

4. Le cas de l’enfant « déprivé »

L’enfant « déprivé » est un enfant qui n’a pas bénéficié de l’environnement familial qui lui est nécessaire pour s’épanouir et se développer de façon équilibrée. Deux cas peuvent se présenter. Soit il n’a jamais connu d’expérience familiale constructive et satisfaisante. Soit il a eu l’occasion d’en profiter momentanément avant d’en être privé. Le divorce des parents, le décès de l’un d’eux ou bien une famille monoparentale peuvent être à l’origine de cette perte de stabilité. Il est aussi possible que l’enfant n’ait jamais disposé d’aucune famille depuis sa naissance.

Dans le cas où des parents ont pris en charge l’enfant, leur capacité à bien s’en occuper et à répondre à ses besoins est fondamentale. S’ils sont défaillants ou négligents, ils l’empêchent d’acquérir une santé psychique solide. Le plus souvent, les enfants « déprivés » n’ont pas eu le temps ou l’opportunité de connaître une phase transitionnelle structurante ou de s’approprier un objet transitionnel rassurant, à moins qu’ils ne l’aient tout simplement perdu. Ils sont aussi généralement dépourvus de la présence d’un parent dépositaire de leur histoire, qui leur permettrait de prendre pied dans le réel en leur racontant leur vécu.

Lorsqu’un enfant est soustrait à un cadre de vie favorable ou lorsqu’il n’a pas eu la chance d’en avoir un, il subit des perturbations psychologiques. Il développe notamment des mécanismes de défense destinés à faire barrage à un état dépressif ou d’angoisse latent. Chez certains enfants, on peut assister à une régression du développement affectif, voire à une perte de la capacité d’attachement.

Plus majoritairement, le refoulement de sentiments de colère et de haine apparaît comme une constante. Ceux-ci n’attendent qu’une occasion pour s’exprimer de façon plus ou moins consciente. Plus complexe, le clivage de la personnalité se manifeste aussi de manière récurrente. Dans ce cas de figure, l’enfant s’avère incapable de connecter son monde intérieur au monde extérieur. Sa personnalité est dépossédée de son unité. Ce clivage est la conséquence directe de phénomènes transitionnels avortés ou de l’absence d’objet transitionnel.

5. Quelles modalités pour accompagner l’enfant « déprivé » ?

Il est nécessaire de mesurer avec le plus d’exactitude possible les conséquences de la « déprivation ». Les dommages psychologiques peuvent être plus ou moins graves selon que l’enfant a été privé de son environnement familial à un âge plus ou moins précoce. Il va de soi que le tout-petit qui s’inscrit encore dans une relation fusionnelle mère-nourrisson est davantage vulnérable que celui qui a dépassé ce stade. Il convient également de recueillir toutes les informations possibles sur le vécu de l’enfant et l’existence d’expériences antérieures positives.

Grâce à ce travail d’anamnèse, il est possible d’obtenir des données précieuses pour personnaliser la prise en charge. On réussit également à établir le type d’expérience familiale dont le sujet a bénéficié. Une prise de contact fondée sur la confiance et l’étude comportementale de l’enfant servent enfin à dresser un diagnostic psychopathologique précis.

S’il est préférable de maintenir la structure familiale intacte, le placement de certains enfants s’avère indispensable à leur bien-être et à leur santé mentale. Plusieurs modalités de prise en charge sont proposées, l’objectif étant d’offrir un substitut familial en adéquation avec le profil du sujet. Les enfants ayant eu une expérience positive présentent de plus grandes chances de retrouver un équilibre.

Les familles ou les petits foyers d’accueil leur sont parfaitement adaptés : ils ont pour vocation de les immerger dans un contexte familial où ils retrouveront des repères classiques autour d’un couple parental, voire autour d’autres enfants avec lesquels ils constitueront une fratrie. Quant aux cas les plus difficiles qui ont été victimes de défaillances familiales graves, il est préférable qu’ils soient accueillis dans des structures spécialisées de moyenne ou grande capacité. Ils y trouveront un encadrement plus strict et autoritaire qui conviendra parfaitement à leur profil.

Si ces centres d’accueil excluent toute prise en charge individuelle et toute guérison pérenne, ils assurent les besoins matériels et alimentaires des enfants qui leur sont confiés. Ils les préservent en outre des problèmes que pourrait leur attirer leur inadaptation sociale, jusqu’à l’âge de 16 ans où ils quitteront la structure.

6. Quel est le processus de guérison ?

Le processus de guérison peut être assez déroutant pour les personnes qui ne sont pas informées. L’enfant « déprivé », qui a été replacé dans un environnement stable, va en effet passer par différents états contradictoires. Il connaît tout d’abord une phase d’adaptation positive au cours de laquelle son nouveau cadre de vie paraît le satisfaire et l’épanouir. Dans un second temps, la colère ou un état dépressif succèdent à l’embellie psychologique constatée. Loin d’être le signe d’une dégradation, ils révèlent au contraire que l’individu est confronté à ses conflits intérieurs qui doivent s’exprimer d’une façon ou d’une autre.

Dans certains cas, l’enfant recherche activement le conflit et la maltraitance. Il se donne ainsi un motif pour déverser sa haine contre sa famille d’accueil. Peuvent également apparaître des comportements pathologiques ou antisociaux, tels que l’énurésie ou le vol. Si ces actes peuvent sembler contre-productifs, ils manifestent la volonté de l’enfant d’avoir une emprise sur son environnement et de se le réapproprier.

Compte tenu de la complexité du processus, il est primordial que les personnes chargées des enfants « déprivés » disposent des compétences nécessaires, d’une motivation inébranlable et du temps suffisant pour s’investir pleinement. Elles doivent être à même de pouvoir faire face à l’agressivité dont elles deviendront inévitablement les cibles. Pour que le mécanisme de guérison puisse aboutir, il est indispensable qu’elles acceptent et accueillent cette colère afin que l’enfant ait l’opportunité de s’en libérer. Si elles tentent au contraire de l’étouffer, elles entravent l’évolution du processus psychologique.

C’est pourquoi les familles d’accueil qui demandent à l’enfant de bien se tenir lors des visites d’assistants sociaux commettent une erreur fondamentale. Il convient par ailleurs d’être au fait des phénomènes transitionnels et de leur rôle, afin de les intégrer à la prise en charge. L’auteur considère qu’ils sont nécessaires et qu’ils participent à rétablir le cours normal du développement infantile qui a été suspendu. Il ne faut donc pas hésiter à lire à l’enfant des histoires qu’il connaît, ainsi qu’à lui permettre de garder un contact privilégié avec des jouets qui ont fonction d’objets transitionnels.

7. Conclusion

Parmi les jeux et jouets de l’enfant, l’objet transitionnel bénéficie d’un statut préférentiel bien à part. À la fois choisi et nommé par le tout-petit, il revêt une dimension affective forte, indépendamment de ses qualités réelles.

Qu’il s’agisse d’un ours en peluche ou d’un simple morceau d’étoffe, il existe en tant que prolongement du corps de l’enfant, puisqu’il est imprégné de ses odeurs, et en tant que prolongement de la figure maternelle, puisqu’il en symbolise le sein nourricier.

C’est dire à quel point l’objet transitionnel peut assurer une continuité affective dans le quotidien normal des enfants, mais aussi constituer un élément structurant pour ceux qui sont séparés de leurs parents et de leur environnement familier.

8. Zone critique

Depuis ses prémices, la psychanalyse des enfants a suscité de vifs débats dans le domaine psychanalytique. La Seconde Guerre mondiale marque la période des grandes controverses au sein des Sociétés de psychanalyse de Vienne et de Londres. Différents groupes se constituent, qui rallient les théories de Melanie Klein ou Anna Freud. Un troisième groupe, plus modéré et ouvert, se crée : il s’agit du groupe des Indépendants ou Middle Group, auquel appartient Donald W. Winnicott.

Melanie Klein considère que la cure psychanalytique des enfants est similaire à celle des adultes. Si elle est à même de corriger certains troubles psychiques, elle peut aussi être bienfaisante pour les individus ne présentant aucune pathologie, ce que conteste la Société de psychanalyse viennoise à laquelle appartient Anna Freud. À l’instar de Donald W. Winnicott, Anna Freud défend par ailleurs l’idée que la prise en charge de l’enfant doit être précédée d’un travail d’investigation auprès de la famille pour pouvoir répondre aux besoins du patient.

Pour Melanie Klein, comme pour Anna Freud, le jeu que l’on peut observer chez l’enfant est un outil d’analyse. Il est l’expression des tensions psychiques et peut faire l’objet d’interprétations de la part de l’analyste. Anna Freud émet quant à elle une réserve : elle considère qu’il n’est possible de passer au stade de l’interprétation que lorsque l’enfant est en mesure de verbaliser sa pensée et ses expériences. De son côté, Donald W. Winnicott n’admet pas que le jeu puisse être une simple manifestation de l’intériorité des tout-petits. Il lui attribue aussi une fonction plus fondamentale, notamment par le biais de l’objet transitionnel, en considérant qu’il participe activement au développement de l’enfant.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Les Objets transitionnels, Paris, Éditions Payot et Rivages, 2017.

Du même auteur– Donald W. Winnicott, La Relation parent-nourrisson, Paris, Éditions Payot, 2011.

Autres pistes– John Bowlby, Attachement et perte – La séparation, angoisse et colère, Paris, PUF, 2007.– Anna Freud, Le Traitement psychanalytique des enfants, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 2002.– Melanie Klein, Psychanalyse d’enfants, Paris, Éditions Payot, 2017.

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