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Vivre avec le trouble

de Donna Haraway

récension rédigée parNicolas DelforgeDocteur en épistémologie. Chercheur associé au sein du laboratoire AHP-PReST (CNRS, UMR7117).

Synopsis

Philosophie

Des pigeons domestiques occidentaux aux moutons Navajo-Churro, du jeu vidéo Never Alone aux récifs coralliens en passant par la fable des « Communautés du Compost » à venir, Donna Haraway nous raconte des histoires ; des histoires emberlificotées, des embrouilles multispécifiques. Dans ce livre, l’humanité perd sa majuscule, elle devient humus, se retrouve plongée dans le monde foisonnant de « bestioles » biotiques et abiotiques. En dehors de tout exceptionnalisme humain et de toute opposition binaire, il s’agit ici d’explorer les façons de récupérer des forces pour faire face à l’urgence écologique.

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1. Introduction

Dans son précédent livre (le Manifeste des espèces compagnes), Haraway racontait ses relations avec sa chienne Cayenne. Elle explorait les façons par lesquelles deux êtres d’espèces différentes parviennent à s’entendre et à se transformer l’un l’autre. Vivre avec le trouble (initialement publié aux États-Unis en 2016) poursuit dans cette voie en interrogeant la fertilité des rapports interspécifiques. Toujours en compagnie de sa chienne, mais en y ajoutant une grande diversité de terrains d’enquête et pléthore de protagonistes humains et autres-qu’humains, Haraway nous invite au décentrement et à l’aventure.

Comme dans ses précédents ouvrages, il s’agit de fabriquer de la SF, un terme clé et pluri-sémantique du vocabulaire harawayen pouvant « faire référence à la science-fiction, au féminisme spéculatif, à la science fantasy, aux fabulations spéculatives, aux faits scientifiques ou encore aux jeux de ficelles [string figures] » (p. 22). L’art, la science et la politique ne cessent de se croiser, à l’image de la forme même du livre qui réunit réflexions philosophiques, descriptions ethnographiques et narrations romanesques, le tout entrecoupé de dessins abstraits et de nombreuses photographies.

Dans Vivre avec le trouble, Haraway recadre ses réflexions autour de la question écologique. « Vivre avec le trouble », c’est d’abord apprendre à vivre dans les temps incertains des catastrophes environnementales. Rejetant les solutions toutes prêtes et les catharsis grandioses, l’expression met aussi l’accent sur les liaisons locales et contingentes qu’il s’agit d’honorer ou de rejeter. Composant un « savoir situé », troublé, Haraway s’efforce de rendre compte d’un certain nombre d’entrelacements fragilisés et de valoriser des façons de vivre qui lui semblent prometteuses. Ce faisant, la philosophe s’implique elle-même dans des mondes en voie de constitution ou de disparition.

2. Jeux de ficelles

L’une des significations de l’acronyme SF est « jeu de ficelles » [string figures] ou « soin des ficelles ». Mais qu’est-ce qu’un jeu de ficelles ? C’est d’abord un exercice de création de motifs à partir de quelques éléments : des mains, des fils entrecroisés qui dessinent quelque chose. Le joueur qui intervient part de ce qu’il découvre des mains d’autrui et propose une modification de la figure. Progressivement, les participants échangent les fils pour composer quelque chose de neuf.

Ce jeu se joue dans bien des parties du monde et Haraway rapporte bon nombre d’histoires relatives à cette activité. Sur le plan des idées, c’est la logique dynamique du jeu de ficelles qui intéresse la philosophe et lui sert de méthode. Dans son langage, un jeu de ficelles désigne un exercice de tissage continu, un processus à la fois passif et actif de création de nœuds entre plusieurs êtres aux contours incertains. Tisser avec soin ces histoires, en recomposant ou en outrepassant les catégories établies, permet d’apprendre de nouvelles manières d’être au monde.

L’autrice vise la description dense de pratiques concrètes. Elle raconte par exemple l’histoire de pigeons domestiqués et de leurs relations avec des colombophiles, des chercheurs et des artistes. Dans ce mouvement narratif, même les pigeons deviennent des agents compétents qui font faire des choses aux humains. Et c’est là l’apport singulier de la philosophe, qui consiste à rendre compte des manières dont ces êtres se rendent mutuellement capables de faire des choses nouvelles en jouant et en travaillant de conserve.

Participer ainsi à des jeux de ficelles n’a rien d’innocent : de tels choix sont assumés, d’abord, parce que ces participations impliquent de prendre parti. Mais il y a non-innocence aussi car la philosophe ne passe pas sous silence les rapports de forces et des inégalités : il lui importe, au contraire, de montrer que la réussite (la mise en capacité réciproque) dépend aussi de heurts, de frottements et d’asymétries de pouvoir.

3. Anthropocène, Capitalocène, Chthulucène

Quels nouveaux liens tisser pour faire face aux dangers qui nous guettent ? Avec qui et avec quels concepts ? Haraway ne cesse de le répéter : penser avec un concept ou avec un auteur, plutôt qu’avec tel autre, cela compte. Raconter une histoire d’une façon ou d’une autre, cela compte ; cela nous affecte positivement ou négativement. Quels concepts créer pour parler des temps présents et à venir sans sombrer dans le pessimisme apocalyptique ou dans l’optimisme technologique béat ?

Les termes d’Anthropocène et de Capitalocène gagnent en influence et on peut désormais difficilement s’en passer. Le premier désigne l’incidence des actions humaines sur le système Terre ; le second insiste sur un type d’organisation sociale précis pour expliquer les bouleversements écologiques. Pourtant, Haraway montre son insatisfaction et met en garde contre ces catégories trop abstraites : celles-ci génèrent le plus souvent une absence de pensée parce qu’elles imposent de demeurer dans les codes habituels (l’homme maître et possesseur de la nature, le consommateur ou l’entrepreneur capitalistes, etc.).

Les jeux de ficelles nous embarquent plutôt dans un autre espace-temps que Haraway choisit de nommer le Chthulucène, un mot qu’elle fabrique à partir du nom d’une araignée (Pioma Chthulu). Il s’agit à nouveau de jouer avec l’image du tissage mais aussi des puissances chthoniennes – c’est-à-dire enfouies, emmêlées, grouillantes – de Terra, la Terre. Le Chthulucène devient le nom d’une ère au cours de laquelle les connexions entre les êtres de différentes espèces pourraient se transformer et fructifier de manière non-conventionnelle.

Ce Chthulucène indique un présent dense, en train de se faire. Soin des ficelles, ici encore : à savoir la tentative de transformer une figure (l’Anthropocène) en une autre (le Chthulucène). L’enjeu consiste à vider les grands récits de l’Homme et du Capital en se situant – de façon paradoxale – en leur sein même : « Chaque fibre de notre être fait partie, et même s’avère complice, du tissu des processus qui doivent, d’une manière ou d’une autre, être combattus et réorganisés. Récursivement, la figure [de l’Anthropocène] est entre nos mains, qu’on l’ait voulu ou non. » (p. 67)

4. Terra, humus, compost

En tant que concept, le Chthulucène fournit aussi ce que Haraway nomme, après Ursula Le Guin, un « filet à provisions » : il permet de récolter, d’emporter, de semer ces histoires alternatives. « Dans les récits du Chthulucène, contrairement aux histoires dramatiques qui dominent les discours sur l’Anthropocène et le Capitalocène, les êtres humains ne sont pas des protagonistes parmi d’autres êtres se bornant à réagir. L’ordre est retricoté : les êtres humains sont avec et de la Terre […] ». (p. 108-109)

Devenir Terrien, cela signifie apprendre à composer avec des puissances biotiques et abiotiques qui peuplent air, mer et terre et y fourmillent depuis bien plus longtemps que nous autres humains. Penser et agir avec le trouble, c’est penser et agir avec ces êtres qui nous font vivre et nous font mourir, qui vivent et qui meurent avec nous. Pour explorer cette transformation de l’humain en Terrien, Haraway propose plusieurs jeux de mots qui explicitent cette logique de « terraformation » : d’humain, nous devenons humus ; nous devenons compost, plutôt que posthumains.

L’idée de récupération ou de résurgence irrigue chacune de ces innovations conceptuelles. Le compost désigne la possibilité d’un devenir commun multispécifique, plutôt que l’autodépassement solitaire de l’Homme prôné par le post-humanisme ; l’humus est quant à lui le lieu de la décomposition mais aussi de la fermentation et de la recomposition. Les mousses, les lichens, les champignons et les coraux nous fournissent de précieux indices pour apprendre à « vivre dans les ruines du capitalisme » (une expression qu’Haraway emprunte à une autre partenaire de pensée : Anna Tsing).

5. Sympoïèse

Pour approfondir cette idée sur un plan scientifique, Haraway va utiliser le terme de sympoïèse. Sympoïese signifie « faire avec ». S’inspirant des travaux de Lynn Margulis sur la symbiogenèse, la philosophe cherche à comprendre les relations symbiotiques qui se lient à tous les niveaux spatiotemporels. Contrairement aux modèles autopoïétiques qui postulent l’existence d’êtres fermés s’auto-équilibrant, la sympoïèse part du constat de leur interpénétration et de leur ouverture foncière.

Ingestion, gestation, indigestion, étreinte, rejet, mort et vie : à tout moment, les êtres vivants et non-vivants se connectent partiellement les uns aux autres. Pour échapper à l’idée d’êtres ontologiquement clos, Haraway nomme holobiontes ces entités pensées à partir de leurs interconnexions et de leurs plissages continus les unes dans les autres. C’est aussi en ce sens qu’elle parle d’involution (pliages réciproques) et non seulement d’évolution.

Dans le troisième chapitre, l’autrice plaide pour le développement d’une nouvelle théorie synthétique de l’évolution couplant les approches écologique, évolutive et développementale (dite aussi pour cela éco-évo-dévo). Suivant toujours les traces de Lynn Margulis, elle propose même une série de modèles biologiques qui permettraient d’explorer les relations symbiotiques et sympoïétiques : M. paradoxa, mélangeant les ADN de virus et de bactérie, les choanoflagellés, le calamar hawaïen a courte queue ou encore le puceron vert de pois.

Cette théorie synthétique étendue de l’évolution s’avère non seulement possible, mais aussi souhaitable « pour penser convenablement les manières multispécifiques de vivre et de mourir sur Terre à toutes échelles du temps et de l’espace. » (p. 189) Vivre avec, c’est vivre dans l’intimité de l’altérité, au contact de ce qui est autre et qui, pourtant, ne nous est jamais tout à fait extérieur.

6. Renouveler la parenté

Dans le quatrième chapitre, Haraway questionne ce devenir multispécifique à l’aune du problème de la surpopulation planétaire. Selon elle, « l’idée d’un seuil d’extinction [de l’humanité] n’est pas une métaphore ; l’effondrement systémique n’est pas un thriller. » (p. 224) L’autrice invite les féministes et les cultural studies à s’emparer de ce thème hautement sensible. Après avoir dénaturalisé le genre et le sexe, la race et la classe, celles-ci devraient désormais troubler les relations entre généalogie, parenté et espèce en osant les questionner à l’horizon du problème démographique.

Concevoir autrement les liens d’ascendance et de descendance pour inventer de nouvelles formes de parentalité et de natalité, en bousculant le schéma familial traditionnel, est conçu comme un geste en faveur de la récupération. Un slogan est même proposé : « faites des parents, pas des enfants ». Celui-ci appelle simultanément à la création de parentèles interspécifiques et à la valorisation de nouvelles formes de parentalités intra-humaines (trouples, etc.). Il ne s’agit pas d’une volonté de contrôle de la population, mais plutôt d’une invitation à la déviation responsable des flux de désir et de reproduction.

Dans le cinquième chapitre, Haraway donne un exemple frappant de parentèle interspécifique. Elle élabore le récit très personnel du vieillissement et de la ménopause qui la lie à sa chienne Cayenne. En montrant avec force détails comment leurs devenirs sont mêlés, notamment, à des juments dont l’urine est utilisée pour la composition d’œstrogènes de synthèse, la philosophe nous apprend à sentir les façons dont les êtres de diverses espèces se « conjuguent » et entrent en parenté profonde.

Prendre en compte ces relations de compagnonnage a des conséquences. Haraway en conclut en effet : « Ayant avalé du Premarin [c’est-à-dire l’urine synthétisée de Jument], j’ai davantage de comptes à rendre sur la question du bien-être des éleveurs, des écologies des prairies du Nord, des chevaux, des activistes, des scientifiques et des femmes atteintes d’un cancer du sein – davantage que si je n’en avais pas pris. » (p. 254)

7. Cultiver la respons(h)abilité

Être capable de répondre des liens que l’on tisse avec autrui (parfois même sans clairement le vouloir), et cela sans sentiment de supériorité ni culpabilité autocentrée, voilà un enjeu de taille. Le concept de respons(h)abilité – traduit en français avec un « h » pour insister sur la dimension d’habilité ou de capacité à répondre – est créé pour problématiser ce point.

Le sens de chaque respons(h)abilité se construit à partir de quelque chose dont on doit hériter et d’une confiance à créer collectivement : « On propose, ensemble, quelque chose d’inattendu et on accepte des contraintes que l’on n’avait pas demandées, mais qui découlent de la rencontre. C’est ce que j’appelle cultiver la respons(h)abilite. » (p. 281)

Les histoires racontées par Haraway constituent de belles façons de cultiver la respons(h)abilité. Quatre exemples sont développés de façon extensive dans l’ouvrage (chapitre 3) : la projet crochet coral reef, le projet Ako à Madagascar, le jeu vidéo Never alone et la pratique du tissage navajo. Chaque fois, ce sont des devenirs risqués qui sont présentés, des implications réciproques et des tentatives de résurgence dans un monde abîmé.

Cultiver ce type de respons(h)abilité ne mène ni à l’épopée guerrière, ni à la tragédie, mais à une humble pratique de récolte et de culture. Dotée de son sac à provision, la philosophe va en visite, fait des rencontres et cherche à ensemencer le monde avec des histoires locales et concrètes. Nulle utopie dans ce geste : ce sont des histoires qui intègrent toujours localement du conflit, du désordre, des « embrouilles ». Des histoires qui fertilisent l’imagination sans faire appel à un imaginaire pré-formaté.

8. Conclusion

« Penser, nous devons », nous dit Haraway à la suite d’Isabelle Stengers, de Vincianne Despret et de Virginia Woolf. Face au Grand récit de l’Anthropocène, il nous faut réapprendre à créer des manières de récupérer. Comment, à l’heure des extinctions de masse et des migrations (climatiques, politiques, etc.), faire le deuil et offrir des refuges ? Comment réanimer une imagination fertile et concrète pour vivre ensemble ? Comment vivre avec le trouble sur une Terre abîmée et puissante ? Telles sont les questions posées par ce livre.

« Aller en visite », pratiquer la curiosité, devenir un voyageur plutôt qu’un guerrier : telles sont quelques autres images que l’autrice nous propose dans ce livre pour faire face à ces questions. Ces figures ont toutes en commun de refuser l’iconographie réductrice, machiste, hétéro-normée, coloniale et raciste de l’Occident ; elles nous incitent toutes aussi à sortir des postures de l’homme se faisant tout seul (le fameux self-made-man) et du fonctionnaire insensible n’obéissant qu’à des normes abstraites.

Dans le tout dernier chapitre de l’ouvrage, Haraway invente l’histoire de plusieurs Camille, qu’elles nomment aussi « enfants du compost ». Chaque enfant est élevé par trois parents humains minimum ; chacun a aussi la particularité d’être génétiquement lié à une espèce animale (le papillon Monarque), dont il suit les migrations et la progressive disparition. L’histoire s’arrête en 2400, période où la démographie humaine aurait baissé et se serait stabilisée autour de 3 milliards d’individus. Cette fabulation spéculative n’annonce rien ; elle rassemble plutôt tous les fils de l’ouvrage en une proposition destinée à penser collectivement.

9. Zone critique

« Faire des parents au sein du Chthulucène » (Making Kin in the Chthulucene) : tel était le sous-titre de l’ouvrage malheureusement passé à la trappe dans la version française dont il faut honorer, par ailleurs, le magnifique travail d’édition et de traduction. Cette phrase résume pourtant bien le propos. Ressaisis à partir du Chthulucène, l'Anthropocène et le Capitalocène se métamorphosent en une multitude de menus récits au cœur desquels on découvre des destructions, des colonisations, mais aussi des fabrications de parentèles dépareillées et responsables entre animaux, végétaux, minéraux et micro-organismes.

L’abondance de ces histoires formulées depuis cette perspective chthonienne constitue la principale originalité du livre. Mais c’est là aussi ce qui en fait la difficulté majeure. À la première lecture, il peut être difficile de s’y retrouver dans tous ces terrains, dans tous ces cheminements. Pourtant, si le lecteur prend cette peine, il découvrira une écriture intelligente, foisonnante mais structurée, qui insiste auprès du lecteur pour qu’il mâche et remâche certains problèmes et qui l’invite, surtout, à oser s’aventurer dans ces temps troublés.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Donna Haraway, Vivre avec le trouble, Paris, Les éditions des mondes à faire, 2020.

De la même autrice– Manifeste cyborg et autres essais. Sciences, fictions, féminismes (anthologie établie par Laurence Allard, Delphine Gardey et Nathalie Magnan), Paris, Exils, 2007.– Des singes, des cyborgs et des femmes : la réinvention de la nature (traduction de Oristelle Bonis), Paris, J. Chambon, 2009.– Manifeste des espèces compagnes : chiens, humains et autres partenaires (traduction de Jérôme Hansen), Paris, Climats, 2019.

Autres pistes – Elsa Dorlin, Eva Rodriguez (dir.), Penser avec Donna Haraway, Paris, Presses universitaires de France, 2012.– Florence Caeymaex, Vinciane Despret et Julien Pieron (dir.), Habiter le trouble avec Donna Haraway, Paris, éditions du dehors, 2019.– Vincianne Despret, Isabelle Stengers, Les faiseuses d’histoires. Que font les femmes à la pensée ?, Paris, La Découverte, 2011.– Thierry Hocquet, Cyborg philosophie : penser contre les dualismes, Paris, éditions du Seuil, 2011.

© 2020, Dygest