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L’Art numérique

de E. Couchot et N. Hillaire

récension rédigée parCendrine VaretDocteure en Lettres Modernes (Université de Cergy-Pontoise).

Synopsis

Arts et littérature

Durant la seconde moitié du XXe siècle, le paysage artistique connaît de nombreux bouleversements culturels, sociaux, esthétiques et économiques. L’essor des technologies numériques et la manière dont elles investissent progressivement les arts traditionnels sont au cœur de bien des débats. Se pose alors la question des limites et des frontières de l’art, ses relations hybrides avec la science et la technique alimentant de nombreux malentendus. Edmond Couchot et Norbert Hillaire retracent ici, entre ruptures et continuités, l’histoire de l’art numérique dans son contexte mondial.

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1. Introduction

Paru en 2003, l’ouvrage d’Edmond Couchot et Norbert Hillaire étudie et analyse les grands bouleversements engendrés par les technologies numériques dans les processus de création et de réception des œuvres d’art, entre 1960 et 2000. Loin des manifestes et des visions manichéennes, il fait aujourd’hui encore référence dans l’histoire de l’art numérique. Les auteurs se sont fixés l’objectif de situer l’art numérique dans une perspective historique mondiale avant de s’attarder sur sa situation particulière en France et de l’envisager du point de vue du marché de l’art, de l’économie et des industries culturelles, de la science et de la technologie.

Avec l’essor des techniques et des outils numériques sont apparues de nouvelles formes d’art mais également de nombreuses problématiques. Comment la technologie vient-elle au monde de l’art ? L’art numérique est-il un art légitime ? S’inscrit-il en rupture ou dans la continuité des disciplines artistiques traditionnelles ? Qu’en sera-t-il de la mémoire des œuvres numériques ? La science et la technique sont-elles compatibles avec l’art ?

Autant de questions qui trouveront leurs réponses dans l’analyse détaillée des caractéristiques historiques de cet art de l’hybridation trop souvent méconnu, ainsi que des mouvements de rupture et de continuité auxquels il est soumis. Avant d’envisager la problématique numérique sous l’angle de la mondialisation, c’est en se penchant sur la notion d’interactivité qu’ils redéfiniront les rapports entre l’auteur, l’œuvre et le spectateur, ainsi que les nouvelles conditions de diffusion et de conservation des œuvres numériques.

2. Un art méconnu

Consacrer un ouvrage d’une telle envergure à l’art numérique, c’est avant tout reconnaître sa légitimité. Car depuis ses premiers pas au début des années 1960 il a acquis un véritable statut et possède désormais une histoire. Il a un public, des écoles, des centres de recherche et il appartient au paysage artistique contemporain français et mondial. Alors qu’au début des années 2000 il était en pleine évolution, il demeurait cependant encore méconnu, très souvent mis à l’écart, voire ignoré par les institutions, la critique, les historiens, le marché de l’art et parfois par les artistes eux-mêmes.

Edmond Couchot et Norbert Hillaire retracent ici l’histoire de l’art numérique à travers les différentes époques qu’il a traversées, en définissent ses particularités et ses spécificités. Ils nous rappellent ainsi que « toute œuvre d’art réalisée à l’aide de dispositifs de traitement automatique de l’information appartient à l’“art numérique” ». Ce panorama historique permet d’obtenir une vue d’ensemble de ses diverses pratiques et de ses multiples évolutions. Les années 1960 célèbrent la naissance de l’« art à l’ordinateur » avec des artistes tels que Michael Noll, qui compose alors des œuvres graphiques réalisées à l’ordinateur, Georg Ness ou encore Frieder Nake. Dans les années 1970, la micro-informatique met de nouveaux outils numériques à la disposition des artistes et la diversification des interfaces, grâce notamment aux écrans couleur et à la souris, offre de plus larges possibilités dans les processus de création. L’image animée et la 3D font leur apparition au début des années 1980 et profiteront au cinéma, notamment au cinéma d’animation et à celui des effets spéciaux. Mais le débat autour de l’image numérique reste cependant très vif et la conception d’images artistiques à partir d’un ordinateur est encore scandaleuse pour beaucoup.

Entre les années 1990 et 2000, l’art numérique connaît un véritable essor, principalement marqué par le développement de l’interactivité grâce à la réalité virtuelle, à l’expansion du multimédia hors ligne – concernant les œuvres sur supports CD et CD-ROM – et du multimédia en ligne – avec les réseaux de communication numériques, le Web, la Toile –, créant alors un espace virtuel sans frontière ouvert à tous « tout de suite ».

3. Rupture et continuité

L’essor des technologies numériques a impacté les arts traditionnels en profondeur et infiltré de nombreux médias : les arts plastiques, graphiques et photographiques, le cinéma, la télévision, la musique, la poésie et la littérature, les arts visuels, l’art vidéo, les jeux vidéo, les arts du spectacle et les arts vivants.

Alors même que l’art numérique cherche à s’imposer en tant qu’art à part entière, clairement identifiable au sein du paysage contemporain, les frontières de l’art deviennent de plus en plus difficiles à saisir, en vertu de la « dé-spécification » propre à l’art moderne du XXe siècle contestant les grandes catégories techniques imposées par les Beaux-Arts. La manière dont les technologies numériques irriguent et investissent les autres arts est très souvent perçue comme une rupture du schéma artistique traditionnel. Cependant, les auteurs de cet ouvrage l’assurent : depuis toujours l’art se nourrit du progrès technique et se confond avec lui.

Il n’y a donc pas lieu de se poser la question de la rupture ou de la continuité mais de comprendre qu’entre l’ancien système technique et celui de la seconde moitié du XXe siècle il y a à la fois continuité et rupture. Le numérique est un outil au service des arts anciens qui bouleverse en profondeur les pratiques traditionnelles et déplace leurs frontières. Les technologies numériques ont la faculté d’intégrer et d’absorber les anciennes techniques, comme l’illustrent parfaitement l’œuvre de David Blair WaxWeb ainsi que les œuvres-performances de Fred Forest fondées sur l’usage des réseaux.

Les mutations que le numérique a engendrées sont considérables et invitent chacun à imaginer une histoire de l’art différente. En effet, les rapports au temps et à l’espace ne sont plus les mêmes. La fin du XXe siècle ne s’ancre plus dans un temps linéaire, l’œuvre ne s’inscrit plus dans la fixité ni dans l’éternité. Elle est plus une « action » qu’une « représentation », le temps habite l’espace de l’œuvre « de l’intérieur » et en devient un « quasi-matériau ». La question technique n’a cessé d’agiter le XXe siècle face à une société hésitante voire résistante, oscillant entre fascination et répulsion. Si les institutions et les responsables politiques, si la critique et le marché de l’art parviennent à adapter leur vision de l’univers artistique numérique, ils seront en première ligne pour montrer où se situent les nouvelles frontières entre ce qui perdure et ce qui se renouvelle.

4. L’art de l’hybridation

Les questions précédemment abordées soulèvent et rejoignent naturellement celles de l’hybridation : l’art numérique relève-t-il d’une discipline artistique ou d’une discipline scientifique ? Est-il légitime d’associer l’art et le numérique ? Science, technologie et art sont-ils compatibles ?

Les auteurs de l’ouvrage l’énoncent clairement : « L’art numérique est un art de l’hybridation. Renouant ici avec la tradition, la prolongeant et la consolidant, rompant radicalement ailleurs, il occupe dans l’ensemble du champ artistique une place singulière . » La technologie numérique favorise cette hybridation entre les constituants de l’image ou du son, mais aussi entre les pratiques artistiques elles-mêmes. Cette capacité en fait un art transversal dans sa manière d’irriguer et d’investir les autres arts, de dissoudre leurs spécificités et de les hybrider entre eux. Et elle en fait également un art spécifique par la manière dont il s’enracine dans la science et la technologie, ainsi que par sa façon de redéfinir les rapports de l’œuvre, de l’auteur et du spectateur.

L’ordinateur est une machine hybride et, avec le traitement automatique de l’information, le numérique introduit une technicité d’un nouvel ordre ; or l’art numérique a fait glisser cette capacité d’hybridation du plan technique au plan esthétique. L’œuvre d’Orlan, en abordant la question du numérique du double point de vue des enjeux et des supports, illustre parfaitement cette aptitude à hybrider les supports et à bouleverser les cadres de la représentation esthétique. Le travail de Keith Cottingham utilise le thème de l’hybridation du vivant et de l’artificiel en créant de nouveaux corps et visages d’adolescents à partir de l’empreinte numérique de son propre visage croisée avec d’autres visages.

La science irrigue et contrôle l’ensemble des technologies numériques. La science et la technique – la technoscience – fusionnent intimement et les réseaux font corps avec la science. Les relations entre l’art et la science ne sont pas nouvelles, mais pour certains la technologie demeure incompatible avec l’art et la culture. Pour d’autres, elle s’y substitue. Mais dans les deux cas, qu’il s’agisse d’exclusion ou de fusion, ne peut-on pas dès lors y entrevoir la mort de l’art ?

5. De l’interactivité à la mémoire des œuvres numériques

L’œuvre d’art numérique est à l’origine de singuliers et profonds bouleversements au cœur même de son processus de création. L’ouvrage d’Edmond Couchot et Norbert Hillaire souligne que la notion d’interactivité, caractéristique de nombreuses œuvres, opère un déplacement important des rapports traditionnels entre l’auteur, l’œuvre et le spectateur. La volonté de faire participer le spectateur et qu’il interagisse avec l’œuvre ou son environnement remonte aux années 1960, à travers des œuvres participatives que l’on retrouve dans le happening, l’art conceptuel ou le body art.

L’interactivité connaîtra une phase d’accélération dans les années 1990 lorsque le spectateur se retrouvera totalement associé à l’élaboration de l’œuvre, avant de devenir quasi inhérente à l’œuvre à partir des années 2000. En effet, le dialogue en temps réel avec l’ordinateur ouvrira de nouveaux horizons, permettant ainsi par exemple à des acteurs équipés de capteurs d’interagir directement avec l’œuvre. Le spectateur, à son tour, aura également la possibilité de devenir « acteur » et donc coauteur de cette dernière. Avec l’apparition de l’art en réseau, la relation entre une œuvre et un spectateur ne sera plus duelle mais deviendra action collective du fait de l’émergence d’un nombre important de coauteurs. Dès lors, philosophes et sociologues déploreront la perte de corporéité des œuvres interactives, craignant dans le même temps leur immatérialité.

Ces nouveaux modes relationnels et participatifs vont également entraîner de profonds bouleversements des mécanismes de production, de diffusion et de conservation des œuvres. En effet, l’œuvre numérique est soumise à la question de l’obsolescence : qu’en sera-t-il dès lors de sa conservation ? Et comment conserver un processus ? Certains tenteront alors de trouver des solutions et d’envisager des méthodes pour aider les artistes dans la production, la diffusion et la conservation de leurs œuvres, à l’instar de quelques universités et musées américains. Cette analyse rejoint tout naturellement la nécessité de créer un « nouveau musée » adapté à cette nouvelle expérience du monde dans son rapport au temps et à la mémoire, totalement différent de celui entretenu avec les arts anciens. Support multipliant les possibilités de diffusion et de conservation, l’Internet apparaîtra dès lors comme le lieu idéal de ce nouveau musée virtuel global.

6. Face à la mondialisation

Si en France l’art numérique est très souvent dénigré par les élites, les institutions et leur politique culturelle, c’est la plupart du temps par méconnaissance de ce dernier. Au début du XXIe siècle, totalement absorbé par l’art contemporain, celui-ci n’avait toujours pas d’existence officielle sur le territoire français.

Durant la seconde moitié du XXe siècle, alors que l’informatique investit la quasi-totalité des activités humaines, l’histoire de l’art, les institutions, la critique d’art et les artistes ne cessent de souligner l’inhumanité et les dangers de la technique. Depuis le début des années 1980, on peut cependant recenser quelques projets d’État en matière de numérique, en faveur de la recherche et de l’enseignement du développement des nouvelles technologies dans le domaine de l’art et de la communication, mais ces rapports et études ont rarement abouti. Diverses initiatives locales, régionales et privées se sont engagées dans le domaine de la création et de la diffusion de l’art numérique. Des actions, des manifestations et des expositions telles que celle du Centre Georges-Pompidou, Les Immatériaux, en 1985 ou la Biennale de la ville de Saint-Denis en 1990, intitulée Artifices, donnent à voir l’art numérique.

Face à la problématique de la mondialisation, la critique a dû faire face à de nombreuses difficultés pour revoir sa fonction de médiation traditionnelle. Le marché de l’art, ses nouveaux modèles économiques et le développement de nouvelles industries culturelles ont bouleversé les repères artistiques. Le marché de l’art exerce le contrôle de la rareté et de l’authenticité de l’objet d’art, mais il reste difficile pour une œuvre d’art numérique de répondre à ces critères. Le marché a donc dû s’adapter et créer artificiellement cette rareté qui échappait aux nouveaux supports comme la photographie, plus encore lorsqu’elle est numérique, et la vidéo.

Désormais, même les œuvres éphémères, à l’exemple de celles créées par Christo, font partie de l’économie de l’art contemporain. Face à cette mondialisation, les États-Unis demeurent le pays le plus ouvert au rapprochement de l’art et de la science. L’organisation EAT (Experiments in Art and Technology) y a largement contribué en mettant en place un programme favorisant les contacts entre artistes et industriels. Mais d’autres pays ont entrepris des initiatives privées et publiques en faveur de l’art numérique.

7. Conclusion

L’ouvrage d’Edmond Couchot et Norbert Hillaire dresse un panorama de l’art numérique de 1960 à 2000, le définissant à travers ses différentes évolutions et pratiques. Il met l’accent sur les nombreuses problématiques que soulèvent les relations entre l’art, la science et la technique, tant au niveau de la société et des institutions que des artistes eux-mêmes. Les mutations et métamorphoses qu’il a générées en 40 ans ont profondément modifié l’œuvre, ses rapports avec le spectateur et les repères spatio-temporels. Les technologies numériques ont déplacé les frontières entre l’art et la science ainsi qu’entre les arts eux-mêmes.

À l’aube du XXIe siècle, les oppositions entre tradition et modernité, entre académisme et subversion ne sont plus d’actualité et l’art numérique ne s’inscrit plus dans un mouvement de rupture mais dans celui de l’hybridation. Nous vivons avec et dans la technologie.

8. Zone critique

Au regard de l’histoire de l’art, l’art numérique est une discipline très récente qui, en 2003, avait encore beaucoup à faire et à prouver. Les auteurs, s’ils pouvaient situer ses débuts, n’avaient pas en revanche les moyens de la définir dans ce qu’elle n’était pas encore. Si cet état des lieux ne pouvait être que provisoire, l’art numérique avait déjà connu une véritable explosion, témoignait de pratiques bien ancrées et avait déjà irradié de nombreuses autres disciplines artistiques.

Comme toute étude dédiée à un phénomène contemporain très mouvant, cet ouvrage nécessiterait, 15 ans après sa parution, une véritable mise à jour. Car depuis le tout début du XXIe siècle, les technologies ont considérablement évolué, impactant irrémédiablement les pratiques et les techniques artistiques numériques en France comme partout dans le monde.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– L’Art numérique. Comment la technologie vient au monde de l’art, Paris, Flammarion, coll. « Champs arts », 2009.

Des mêmes auteurs– Edmond Couchot, Images, de l’optique au numérique. Les arts visuels et l’évolution des technologies, Paris, Hermès, 1988.– Norbert Hillaire, L'art dans le tout numérique, Paris, Editions Manucius, 2015.

Autres pistes– Dominique Moulon, Art et numérique en résonance, Lyon, Nouvelles éditions Scala, 2015.– Sébastien Denis (Auteur), Antoine Gonot (Auteur), Jacques Sapiega , Arts numériques, narration, mobilité, Aix-Marseille, Presses de L'Université de Provence, 2016.

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