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Les Nuer

de E. E. Evans-Pritchard

récension rédigée parThomas ApchainDocteur en anthropologie (Université Paris-Descartes)

Synopsis

Société

Publié en 1940, Les Nuer est le résultat d’un travail de terrain mené par Evans-Pritchard au Sud-Soudan, alors sous gouvernement égypto-britannique. On y découvre la vie des Nuer, peuple de pasteurs semi-nomade, chez qui Evans-Pritchard séjourne longuement pendant les années 1930, dans des conditions difficiles sur lequel il se livre sans détour. C’est surtout sur l’organisation politique des Nuer, pourtant dénuée de tout pouvoir centralisé, que porte la réflexion de l’anthropologue britannique.

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1. Introduction

Les Nuer est l’un des ouvrages les plus célèbres et l’un des plus familiers aux étudiants en ethnologie. Publié en 1940, il est surtout considéré comme un pilier de l’anthropologie politique. Si l’étude d’Evans-Pritchard a pu accéder à ce statut, c’est surtout parce que son auteur y relève le défi de développer une analyse de l’organisation politique d’une société dite « sans-État ».

En décrivant le jeu des relations entre les différents segments de la société, il montre comment se forme un système qui structure l’organisation politique. Dans son étude, Evans-Pritchard donne au terme de « politique » un sens large. Pour observer le politique chez les Nuer, Evans-Pritchard s’intéresse particulièrement aux conflits, aux conditions de leur émergence comme de leur résolution. Pour lui, le politique est ce qui détermine à la fois les alliances et les scissions. Il lie et divise les groupes. Mais Les Nuer ne saurait être entièrement cantonné au domaine de l’anthropologie politique. Au-delà de l’importance de son volet théorique, il est aussi un ouvrage d’une grande richesse ethnographique. Evans-Pritchard y décrit son passage auprès des tribus Nuer nomades chez qui il est en immersion totale. L’ouvrage est le récit de son expérience, parfois difficile, et de son observation des coutumes Nuer. Après avoir décrit les conditions de l’enquête d’Evans-Pritchard en nous penchant sur la dimension ethnographique de l’étude, nous expliquerons pourquoi celui-ci qualifie les Nuer de « peuple du bétail ». Dans une perspective plus théorique, nous analyserons ensuite la structure sociale des tribus Nuer pour pouvoir, enfin, montrer comment Evans-Pritchard y voit une forme originale d’organisation politique.

2. Un « terrain » difficile

Evans-Pritchard s’inscrit dans la lignée des grands anthropologues britanniques qui ont participé à la fondation de la discipline en faisant notamment de l’anthropologue un chercheur de terrain. Dans la lignée des recherches de Bronislaw Malinowski ou de son maître Alfred Radcliffe-Brown, Evans-Pritchard considère que l’ethnologue doit toujours effectuer ses propres observations.

D’après l’auteur des Nuer, l’ethnologie ne peut plus se contenter de descriptions « de seconde main » pour développer ses théories. Evans-Pritchard, qui passa près de vingt ans de sa vie en Afrique, demeure un exemple de ces infatigables chercheurs de terrain. Son ethnographie (la collecte de données sur le terrain) fera de lui un spécialiste des peuples nilotiques (Azandé, Nuer, Dinka, Shilluk, etc.). Fait courant pour l’anthropologie de la première moitié du XXe siècle, ses recherches sont étroitement liées à l’administration coloniale qui permet l’observation et, parfois, en est le principal commanditaire. Bien qu’il travaille indépendamment d’elle, cette proximité de fait avec l’entreprise coloniale continue de lui être reprochée.

Evans-Pritchard arrive chez les Nuer en 1930. Là, il est confronté à une situation particulièrement difficile. En effet, les Nuer subissent alors une violente et longue répression des pouvoirs étatiques qui ont décimé leur territoire. Il en résulte qu’Evans-Pritchard n’arrive pas seulement en intrus, condition classique de l’ethnographe, mais fait aussi figure d’ennemi. La suspicion qu’il inspire l’empêche d’instaurer la relation de confiance nécessaire à la collecte de certains types de données.

Voici comment Evans-Pritchard décrit son arrivée : « Si je pénétrais dans un camp de pasteurs, ce n’était pas seulement en étranger mais aussi en ennemi, et ces gens ne s’efforçaient guère de cacher le dégoût que ma présence leur inspirait ; ils s’abstenaient de répondre à mes compliments et me tournaient même le dos quand je leur parlais » (p. 27). Ces obstacles s’ajoutent aux difficultés classiques de l’ethnographie à cette époque dont l’une des plus importantes réside sans doute dans la tâche d’apprendre une langue sans interprète ou dictionnaire. Compte-tenu des conditions difficiles de son enquête, Evans-Pritchard n’a jamais eu le statut privilégié qu’il avait pu obtenir auprès d’autres tribus, c’est-à-dire celui de quelqu’un à qui l’on rend compte de ce que l’on fait et pense, à qui l’on raconte sa culture. Chez les Nuer, il fut contraint de se contenter d’observations directes, le plus souvent recueillies assis devant sa tente, un endroit où toute la société nuer se révèle. L’impossibilité d’accéder à des renseignements par blocs qu’auraient pu donner des informateurs réguliers se traduit dans la structure du livre.

En effet, l’ouvrage n’est pas une monographie classique, c’est-à-dire la description point par point de l’ensemble de la vie sociale des Nuer. Conscient des lacunes de ces observations, Evans-Pritchard publiera les résultats de ses enquêtes en trois temps. Les Nuer, paru en 1940, est avant tout le volet politique de l’ethnographie d’Evans-Pritchard.

3. Un peuple du bétail

Evans-Pritchard décrit les Nuer comme un « peuple du bétail » car les vaches ont chez eux une importance centrale. Les Nuer sont un peuple pastoral, ce qui implique qu’il doit sa subsistance principalement au bétail et que son nomadisme est déterminé par les besoins du troupeau (la transhumance). En somme, c’est l’intégralité de la société nuer qui semble tourner autour des activités d’acquisition, d’entretien et de consommation du bétail.

Les Nuer, en particulier dans le contexte de l’enquête d’Evans-Pritchard au début des années 1930, sont dans un état de pauvreté avancée et n’ont d’autres possessions matérielles que leur bétail. Ce sont des vaches qu’ils tirent les divers moyens de leur subsistance. Il y a d’abord et surtout le lait qui permet la production du fromage que les Nuer consomment quotidiennement. Mais la viande est également mangée en cas de mort naturelle de l’animal ou dans certaines conditions rituelles.

Enfin, les autres productions matérielles des Nuer sont également d’origine bovine puisque peaux, queues et bouses servent à la confection d’objet divers. Mais la valeur du bétail dépasse largement la sphère de la subsistance si bien que pour Evans-Pritchard : « Les Nuer, qui mettent volontiers du bétail dans la définition de toutes les opérations et de tous les rapports sociaux, s’en sont fait un idiome : socialement, ils parlent le bovin » (p. 36). Lorsqu’Evans-Pritchard affirme que les Nuer « parlent le bovin », ce n’est pas seulement pour montrer « l’ampleur et la variété du vocabulaire pastoral des Nuer » (p.60) qui disposent, par exemple, d’un mot pour chacune des différentes couleurs de robe des vaches.

Ce qu’Evans-Pritchard veut pointer par-là, c’est que le bétail est au centre des différents rapports sociaux. C’est d’abord le cas entre chaque Nuer dont une partie du nom est déterminée par la dénomination d’une vache de son troupeau. Les vaches sont fréquemment utilisées dans les principaux échanges, comme les mariages. Elles servent aussi comme monnaie pour la résolution des conflits. En général, l’acquisition du bétail est la plus grande ambition des Nuer.

L’affection qui les lie à leur troupeau est la principale source de leur fierté et de leur sens poétique. Mais l’importance du bétail structure également les rapports des Nuer aux autres tribus. Il est le motif principal des guerres qui les opposent aux voisins Dinka. Ces conflits se manifestent sous la forme d’incessantes « razzias » qui ont pour but de voler le bétail ennemi.

4. Les trois systèmes de la structure sociale Nuer

La structure de la société Nuer est composée de trois systèmes différents bien qu’interdépendants en certains aspects : le système politique, le système des lignages et le système des classes d’âge. Chacun de ses systèmes porte en lui le principe fondamental de la segmentarité qui caractérise les systèmes africains.

Les Nuer sont d’abord divisés en tribus. La tribu est le plus grand segment de la population Nuer. Elle se divise ensuite en segments primaires, secondaires et tertiaires. À chacun de ces segments sont associés un nom et un territoire. Evans-Pritchard note avec intérêt la relativité du sentiment d’appartenance au groupe et montre comment le groupe n’existe que dans la mesure où il peut s’opposer à un autre. L’opposition est le premier principe de structuration des groupes. Entre les segments les plus proches (les segments tertiaires d’une même tribu) s’observent des vendettas permanentes.

En revanche, deux groupes qui s’opposent s’associent systématiquement si l’un des deux se trouve en conflit avec un autre groupe (dans ce cas ils reforment un segment secondaire pour s’opposer à un autre). Il en va, ainsi de suite jusqu’à la réunification de la tribu qui advient en cas de guerre avec d’autres tribus Nuer ou étrangères. En somme, le système territorial et politique Nuer est conçu autour de ce principe de segmentarité qui fonctionne selon deux aspects en alternance permanente : fission et fusion.

Le second système de la société Nuer est le système des lignages. Il fonctionne, lui aussi, sur le principe de la segmentarité. Sa plus grande unité est le clan qui regroupe tous les membres se reconnaissant un ancêtre commun. Le système Nuer est un système de filiation agnatique. Cela signifie que c’est uniquement par les hommes que se transmet la filiation. Les clans sont ensuite divisés en différents segments, appelés lignages, qui regroupent les Nuer qui se reconnaissent un ancêtre commun lui-même descendant du fondateur du clan auxquels ils appartiennent en premier lieu.

Comme pour les segments territoriaux, les lignages peuvent avoir plusieurs degrés de segmentation. Si un Nuer peut changer de tribu, en changeant de résidence, il ne peut jamais changer de clan. Les clans sont éclatés dans tout le territoire Nuer, les membres d’un même clan n’habitent pas forcément au même endroit. Cependant, les communautés locales (la tribu et ses segments) tiennent leur nom des clans. Les membres d’un clan qui vivent dans un groupe territorial du même nom y occupent une position supérieure qu’Evans-Pritchard qualifie « d’aristocratique » (p. 252). Enfin, les Nuer sont divisé en classes d’âge, système répondant lui aussi au principe de segmantarité sur lequel Evans-Pritchard passe rapidement. Les classes d’âge regroupent les Nuer ayant subi le rituel d’initiation sur la même période allant de 4 à 10 ans, formant une catégorie qui elle aussi se subdivise selon la date de l’initiation. L’appartenance à une classe d’âge conditionne le comportement dans la société. Par exemple, les fils d’un compagnon de classe d’âge sont considérés comme ses propres fils et appelés de la même manière.

5. Une anarchie ordonnée

Les Nuer est resté, dans l’histoire de l’anthropologie, comme l’un des premiers ouvrages traitant de la politique des peuples dits «?primitifs ». Avant lui, la reconnaissance d’une activité politique était réservée aux sociétés les plus avancées, conséquence d’une association étroite entre politique et État centralisé. Les Nuer élargit, pourtant, le champ de l’analyse politique.

La société Nuer est décrite par Evans-Pritchard comme une société « acéphale », littéralement sans tête, en raison de l’absence totale de dirigeants politiques en son sein. L’enquête d’Evans-Pritchard ne permet pas de désigner de détenteur de pouvoir politique. Il existe, pourtant, un individu nommé « chef à peau de léopard ». Evans-Pritchard lui accorde le nom de chef avec réserve. Effectivement, le « chef à peau de léopard » ne possède pas de véritable pouvoir. Il est cantonné à un rôle d’arbitre lors des conflits entre membres de sa tribu. Il n’est ni juge ni dirigeant. Seul le « prophète » semble détenir une certaine autorité. Il peut parfois entraîner les Nuer à la guerre. Mais son autorité dépend aussi des circonstances et ne survit jamais aux situations spécifiques dans lequel il se développe. Il dépend d’un conflit avec des tribus étrangères ou la puissance coloniale.

Pour Evans-Pritchard, l’absence de détenteur du pouvoir ne signifie pas qu’aucune forme d’organisation politique ne puisse exister chez les Nuer. L’organisation politique des Nuer dépend de la logique segmentaire et des principes d’oppositions et d’associations qui lui sont associés. Dans sa quête du politique, Evans-Pritchard cherche avant tout à déterminer ce qui permet aux Nuer de faire société, c’est-à-dire ce qui fait leur unité et leur équilibre malgré l’absence d’un pouvoir centralisé. C’est au maintien de cet équilibre que sert l’organisation segmantaire des Nuer. Elle entretient effectivement une incessante formation et reformation des groupes. Ce système assure à la fois la cohérence de la société Nuer et le partage du pouvoir. Au niveau du clan, de la tribu et de ses différents segments, l’identité Nuer n’existe le plus souvent qu’à un état virtuel. Cette identité n’est activée que selon des circonstances spécifiques dont les plus courantes sont la guerre avec d’autres peuples.

Dans le même temps, chaque segment du même ensemble se trouve dans un état de conflit quasi-perpétuel qui fait du plus petit groupement possible (le village) le segment où la solidarité est la plus forte. Pour Evans-Pritchard, le système segmentaire des Nuer conduit à une « anarchie ordonnée » (p.22). Il fournit un exemple de pouvoir qui n’est pas étatique mais est de nature « systémique », diffus et circonstancié.

6. Conclusion

Les Nuer est, à plusieurs titres, l’un des plus grands classiques de l’anthropologie. Evans-Pritchard y décrit la vie des Nuer dans les années 1930 en s’efforçant d’apporter le plus de détails possible malgré les difficultés inhérentes à ses observations ethnographiques.

S’il est conscient d’être associé à l’administration coloniale, qui commandite son enquête, l’impact du contrôle européen sur la société Nuer n’est que peu pris en compte. En réalité, il faudra encore attendre plusieurs décennies pour que, dans les années 1960, certains anthropologues fassent évoluer les canons de la monographie classique.

À cette époque, Max Gluckman et Georges Balandier se pencheront sur l’analyse des changements et des ruptures dans les sociétés traditionnelles africaines confrontées à la domination coloniale. Les Nuer n’en reste pas moins un livre fondamental dans l’histoire de l’anthropologie et, plus spécifiquement, de l’anthropologie politique. En effet, l’étude du système politique segmentaire qui structure ce qu’Evans-Pritchard a nommé « une anarchie ordonnée » a joué un rôle essentiel dans la reconnaissance de l’existence du politique en dehors des limites de l’État.

7. Zone critique

Au-delà de ces qualités incontestables, Les Nuers doit surement une partie de son succès en France à sa relecture par les structuralistes à partir des années 1950. C’est ce dont témoigne la préface de Louis Dumont, toujours accolée au texte d’Evans-Pritchard, qui insiste sur le « passage des lois aux structures » (p. XVIII).

Il est en effet certain que l’analyse des systèmes segmentaires a conduit Evans-Pritchard, si ce n’est à devenir tout à fait un structuraliste avant l’heure, à dépasser le fonctionnalisme de son maître Radcliffe-Brown. Pour le fonctionnalisme, les faits sociaux s’expliquent par la fonction qu’ils remplissent dans la société. Evans-Pritchard procède donc à une sorte d’inversion théorique. Ici, la structure n’est plus le produit d’une organisation sociale. Elle est d’abord un système symbolique de relation qui structure l’organisation sociale.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Edward Evans Evans-Pritchard, Les Nuer : Description des modes de vie et des institutions politiques d'un peuple nilote, Paris, Gallimard, 1968

Du même auteur– Sorcellerie, oracles et magie chez les Azandé, Paris, Gallimard, Nrf, 2008 (1937)– Avec M. Fortes (dir.), Systèmes politiques africains, Paris, Presse Universitaires de France, 1964 (1940)

Autres pistes– Georges Balandier, Sociologie actuelle de l’Afrique noire : dynamique sociale en Afrique Centrale, Paris, Presses Universitaires de France, 1971 (1954). – Pierre Clastres, La société contre l’État, Paris, Éditions de Minuit, 1974– Robert Harry Lowie, The origin of the State, New York, Russel & Russel, 1962 (1927).– Max Gluckman, Order and Rebellion in Tribal Societies, Londres, Cohen & West, 1963.

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