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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Happycratie

de Edgar Cabanas et Eva Illouz

récension rédigée parCécile RémyResponsable éditoriale indépendante.

Synopsis

Société

Vivrions-nous dans une dictature du bonheur ? Celui-ci serait-il devenu le but ultime que chacun se devrait d’atteindre ou, pire, une norme édictée à coups d’injonctions adressées à la fois aux sphères psychologique, sociale, politique et économique de nos existences ? Tel est le constat inquiétant formulé par les auteurs, qui mettent ici en garde contre les effets pervers de la quête du bonheur : loin de libérer l’individu, cette nouvelle idéologie prétendument universelle n’inciterait-elle pas au repli égocentrique et ne ferait-elle pas de nos émotions une marchandise de plus ?

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1. Introduction

Alors que la psychologie positive s’est emparée de la notion de « bonheur » depuis le début du XXIe siècle, Eva Illouz et Edgar Cabanas proposent, avec l’essai Happycratie, de mettre au jour les arcanes de ce qui leur semble être devenu une véritable idéologie, fondée sur l’impératif d’être heureux, et de la remettre en question.

Montrant comment le bonheur a été constitué en science objective et universelle, ils examinent également ses liens avec le modèle économique néolibéral, centré sur l’individu au point de le considérer comme une marchandise prête à consommer. Autant d’éléments qui invitent à mettre en garde contre les effets d’une telle conception, à la fois sur l’individu et sur la société, et à prendre conscience de ses limites.

2. Le bonheur, une réalité scientifique ?

Force est de le constater, le bonheur aujourd’hui est partout et s’est invité dans toutes les strates de nos existences. En témoigne le succès des ouvrages consacrés au self-help (ou « aide à soi-même »), du coaching et du management, des films mettant en scène des histoires de réussite personnelle, ou même d’applications telles que Happify, proposant d’élaborer des « scores de bonheur ». D’objectif utopique et nébuleux, ce dernier semble être devenu un bien quantifiable et mesurable, obéissant à des critères qu’il reviendrait à tout un chacun de connaître et d’appliquer pour être heureux.

En effet, depuis les années 1990, universitaires, psychologues, économistes, pédagogues, etc., s’attachent à conceptualiser le bonheur « à grand renfort de questionnaires, d’échelles de valeur et de méthodes censées mesurer objectivement […] le bien-être subjectif » (p. 50). À l’origine de cette nouvelle « science », la pensée positive formulée par Martin Seligman en 2000 dans son Manifeste introductif à une psychologie positive. À travers une série de méthodes enjoignant l’individu à adopter un regard plus positif et optimiste sur lui-même et sur son environnement, Seligman rendait ainsi le bonheur accessible à tous et semblait « offrir les clefs psychologiques donnant accès au bien-être, au sens de l’existence et au développement personnel » (p. 31).

Pour Eva Illouz et Edgar Cabanas, c’est bien l’essor de la psychologie positive qui a fait du bonheur un nouvel objet d’étude scientifique et, par conséquent, un outil de mesure fiable du moral des populations, duquel se sont emparés les secteurs de l’économie et de la politique. C’est dans cette perspective qu’a été créé le concept de bonheur national brut, que l’Organisation des Nations unies, en 2012, a déclaré le 20 mars Journée internationale du bonheur ou que les Émirats arabes unis ont institué un ministère du bonheur en 2016. Le bonheur, devenant une réalité scientifique, a pu être introduit au cœur des appareils d’État et devenir un « thermomètre affectif » pour « mesurer l’utilité économique, évaluer le progrès social et guider les politiques publiques » (p. 64).

Les nombreuses enquêtes menées aujourd’hui pour jauger le bien-être des populations, notamment celles tirées de l’exploitation des données, font du bonheur un enjeu socio-économique majeur, permettant d’anticiper les tendances des marchés, d’échafauder des prévisions électorales ou encore de personnaliser des campagnes de marketing.

3. Le retour à l’individu, une notion néolibérale

Le succès de la psychologie positive comme critère sur lequel fonder des décisions politiques et économiques n’est pourtant pas sans danger. En effet, toute la théorie développée par Martin Seligman repose sur l’idée que chacun aurait accès au bonheur, pour peu qu’il le veuille, en dépit de ses conditions de vie : « La richesse et la pauvreté, le succès ou l’échec […] seraient en vérité une affaire de choix » (p. 11). Ce qui importerait donc serait la perception subjective des circonstances extérieures, non les circonstances elles-mêmes ; ou, comme l’explique Sonja Lyubomirsky, la capacité à introduire de la positivité dans son existence, aussi difficile soit-elle, en cultivant une attitude optimiste, en en savourant les plaisirs simples, etc.

Une « recette » du bonheur perverse qui s’inscrit, pour Eva Illouz et Edgar Cabanas, dans la logique individualiste prônée par nos sociétés néolibérales : en rendant le citoyen seul responsable de son bonheur, la psychologie positive encouragerait au narcissisme et à l’inaction collective, particulièrement en temps de crise. « À quoi bon plaider en faveur de meilleurs métiers, de meilleures écoles, de quartiers sûrs ou d’une couverture santé universelle ? » (p. 85). En convaincant les individus que leur destin est simple affaire d’effort personnel, la science du bonheur limite ainsi la possibilité de changements sociopolitiques.

C’est ce qu’illustrent les nouvelles organisations et éthiques du travail : les entreprises étant soumises à des logiques néolibérales de dérégulation, de fluidification, de prises de risques importantes, elles exigent plus de flexibilité et d’autonomie de la part de leurs salariés. Autrement dit, plus de responsabilité personnelle, ce qui permet de « faire peser sur les individus bon nombre des contingences et des contradictions que les organisations endossaient auparavant, et de déplacer ainsi sur leurs épaules le fardeau de l’incertitude et de la compétition propres au marché » (p. 123).

C’est selon cette même logique que la culture d’entreprise actuelle favorise l’idée d’un lieu de travail propice à l’épanouissement individuel et au développement des prises d’initiative (comme le fait Google, qui permet à ses employés de venir travailler accompagnés de leur chien ou en pyjama). Une façon de délégitimer un modèle fondé sur le soutien mutuel et la solidarité au profit du seul individu, et de faire ainsi en sorte que les salariés intériorisent la responsabilité des échecs de leur société

4. Le bonheur comme marchandise

Les liens entre la notion de bonheur et notre système économique actuel sont d’autant plus manifestes que la psychologie positive a donné lieu à un marché à part entière, extrêmement rentable.

Pour la première fois, le champ de la psychologie ne s’adressait plus seulement aux personnes en souffrance ou atteintes de pathologies mentales, mais aussi aux individus « sains » et en bonne santé, qui cherchaient à maximiser leurs potentialités, à vivre mieux, à être plus heureux. Un champ important de consommateurs, qui a permis la création et le développement fulgurant d’un nouveau secteur d’activités dont de nombreux « professionnels de la chose ‘‘psy’’ tirèrent grand bénéfice : psychologues libéraux, […] coachs divers et variés, conférenciers dispensant la bonne parole motivationnelle, experts en management et autres consultants » (p. 37).

Plus encore, le bonheur semble être devenu la marchandise phare d’une industrie lucrative mondiale, misant sur l’offre et la demande toujours croissantes de ce qu’Eva Illouz et Edgar Cabanas nomment les « emodities », c’est-à-dire des « marchandises émotionnelles » : ces dernières, sous forme d’ouvrages, d’applications pour smartphone, etc., proposent non seulement aux consommateurs des moments de détente, de joie ou de réconfort, mais contribuent surtout à faire du bonheur un véritable style de vie, une manière d’être et de faire s’imposant comme la norme à suivre. Elles définiraient ainsi le prototype du citoyen heureux à partir de trois grands traits psychologiques : « l’auto-management émotionnel, l’authenticité et l’épanouissement personnel » (p. 155). Telles seraient les attitudes à cultiver, jusqu’à la construction d’une image de marque personnelle toujours plus positive, qui trouve aujourd’hui son apogée sur Facebook et les réseaux sociaux.

En effet, ce que promet et vend l’industrie du bonheur, c’est la possibilité d’une amélioration de soi constante. Car à l’optimisation incessante de l’individu s’articule le principe d’une consommation intarissable. En résulteraient des sociétés d’« happycondriaques », de consommateurs persuadés de n’être jamais suffisamment heureux, et à qui la marchandisation du bonheur aurait appris à se scruter, à se corriger en permanence pour promouvoir leur « meilleur moi possible » – jusqu’à devenir eux-mêmes des marchandises tout à fait conformes.

5. La norme du positif et ses effets dévastateurs sur l’individu

Ce tableau particulièrement inquiétant que brossent Eva Illouz et Edgar Cabanas s’appuie sur le constat que l’industrie du bonheur, en faisant de la positivité une norme à atteindre et à toujours parfaire, conduit finalement à l’inverse de ce qu’elle prêche et fait naître de nouvelles formes de frustrations, d’angoisses et d’obsessions, notamment chez les jeunes générations : « Il s’agit de s’évaluer en permanence, d’interpréter constamment ses actes, ses pensées et ses sentiments par rapport à un objectif qui s’éloigne toujours » (p. 188).

Par ailleurs, l’exploration narcissique de soi peut pousser à une forme de dissociation d’avec la réalité et aggraver des sentiments de solitude et d’isolement. Enfin, les individus, étant rendus entièrement responsables de leur propension à être heureux, peuvent être amenés à interpréter échecs, difficultés ou sentiments de mal-être comme une source de honte.

Dans nos sociétés où le bonheur est devenu un but ultime et universel, ne pas être suffisamment heureux peut être vécu comme une raison de culpabiliser.

Eva Illouz et Edgar Cabanas mettent ainsi en garde contre la propension à considérer que seules les émotions dites positives permettraient de mieux vivre, de mieux façonner sa personnalité ainsi que celle de citoyens « socialement fonctionnels ». Ils rappellent que la vie est faite de sentiments mêlés, négatifs comme positifs, qui sont tous aussi nécessaires pour affronter des épreuves, construire un tissu relationnel ou agir au sein d’un groupe social. Ainsi la colère peut-elle amener à des comportements destructeurs, mais aussi permettre de s’unir face à des injustices ou menaces communes ; elle peut donc être liée à une logique d’action politique et sociale, et concourir à l’élaboration de l’identité personnelle. « En voulant les gommer de la psyché ou en faire des émotions uniment positives au nom de l’adaptation sociale, les apôtres de la psychologie positive nient la nature politique et la fonction sociale [des] émotions dites négatives » (p. 209).

Et surtout, ils les rendent inutiles et illégitimes : l’injonction à rester positif en toutes circonstances et à être responsable de son bonheur conduit in fine à considérer que « le dépressif, le marginal, le pauvre, le toxicomane, […] le chômeur […] n’ont pas fait assez d’efforts » (p. 221) et que leur souffrance est d’abord affaire de (mauvais) choix, ce qui laisse peu de place à la compassion et à l’entraide.

6. Conclusion

Face au succès de la littérature consacrée au développement et au bien-être personnels, face au nombre toujours grandissant de « manuels » fondés sur une approche positive de soi-même et de l’existence, Eva Illouz et Edgar Cabanas apparaissent, avec Happycratie, résolument à contre-courant.

En invoquant des auteurs issus de la psychologie positive, ils déconstruisent l’édification du bonheur en science pour révéler les liens qui unissent ces nouvelles injonctions à être heureux et notre modèle capitaliste néolibéral. Au-delà des ravages causés sur l’individu, désormais sujet à l’hyperculpabilisation, à l’isolement et à la frustration, ce sont les sociétés entières qui pâtissent de cette idéologie dans laquelle la transformation de soi a remplacé la volonté de changement social.

Faudrait-il pour autant s’empêcher de nourrir une approche positive de l’existence ? Non. Mais se prémunir de la positivité en tant que dogme moral tyrannique et indiscutable, lié à une consommation insatiable.

7. Zone critique

Le caractère novateur et inédit de cet essai à charge repose non seulement sur ses prises de position à contre-pied de l’idéologie dominante prônée par la psychologie positive, mais aussi sur sa volonté d’aborder des notions aujourd’hui réservées à la psychologie, telles que le bien-être, le développement personnel, etc., sous l’angle de la sociologie.

Pour ces raisons, l’ouvrage a été jugé dès sa publication comme très polémique et a nourri de nombreux débats médiatiques. La thèse soutenue dans Happycratie n’est pourtant pas totalement neuve : elle a déjà été soutenue par l’essayiste américaine Barbara Ehrenreich ou par le sociologue britannique William Davies ; on peut imaginer qu’elle continuera de faire de nouveaux disciples.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Paris, Premier Parallèle, 2018.

Ouvrages d'Eva Illouz

– Les Sentiments du capitalisme, Paris, Seuil, 2006.– Les Marchandises émotionnelles, Paris, Premier Parallèle, 2019.

Autres pistes

– Carl Cederström et André Spider, Le Syndrome du bien-être, Paris, L’Échappée, 2016.– Pascal Bruckner, L’Euphorie perpétuelle. Essais sur le devoir de bonheur, Paris, Grasset, 2000.

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