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La Rumeur d’Orléans

de Edgar Morin

récension rédigée parBarbara MerleJournaliste multimédia, Deug d’économie (Paris I Panthéon-Sorbonne), Maitrise de technique et langage des médias à Paris-Sorbonne.

Synopsis

Société

La rumeur d'Orléans est une affaire à la fois judiciaire, médiatique et politique qui se déroula dans la ville française d'Orléans. Elle a fait grand bruit à l’époque. En mai 1969, à Orléans, se répand comme une trainée de poudre une rumeur : des jeunes femmes seraient enlevées dans des magasins juifs de la ville afin d’être envoyées vers des pays lointains pour prostitution. Le sociologue Edgar Morin se passionne pour ce qui apparaît, dès le départ, comme une rumeur. Avec une équipe de chercheurs, il a mené une enquête sociologique sur place.

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1. Introduction

Que s’est-il passé à Orléans en mai 1969 pour qu’une telle rumeur puisse naître, faire son nid, puis se répandre en quelques jours seulement, alors même que les réseaux sociaux n’existaient pas ?

Au départ, la rumeur se concentre sur un seul commerce du centre-ville, Dorphé, une boutique de vêtements moderne pour jeunes filles, tenue par un couple de jeunes commerçants juifs. Elle éclabousse ensuite cinq autres commerces, spécialisés dans la confection ou les chaussures, qui se livreraient à la traite des Blanches. Tous, à une exception près, sont tenus par des commerçants de confession juive. Le couple non juif a cependant repris quelques semaines auparavant son commerce à des personnes juives.

Tous ces commerçants ont aussi en commun qu’ils sont nouvellement installés à Orléans. Aucune disparition de femmes n’est, à aucun moment, signalée à la police. Et pourtant, cette rumeur a enflé, a pris une ampleur inégalée à Orléans, elle s’est diffusée sur le territoire français, avant de s’éteindre d’elle-même… Mais d’autres rumeurs ou mini-rumeurs de la sorte sont apparues par la suite dans d’autres villes françaises, comme à Amiens en 1970, ressemblant trait pour trait à la rumeur d’Orléans.

2. Comment la rumeur s’est-elle répandue ?

Pour le sociologue Edgar Morin, la rumeur d’Orléans est l’exemple le plus emblématique de ce qui fait l’essence même d’une rumeur. À double titre. D’une part, aucun signalement de disparition de femmes, aucune plainte, n’ont été déposés au commissariat. Nul fait réel ne permet donc de laisser imaginer qu’une histoire extravagante comme celle-ci puisse éclore, et encore moins se développer.

D’autre part, comme toute rumeur, à l’époque bien sûr où les réseaux sociaux n’existent pas, c’est le seul bouche à oreille qui la véhicule, et la fait se répandre parmi les différentes couches de la population. Elle se propage de façon officieuse dans le secret des conversations populaires, individuelles ou de petits groupes. Aucun officiel d’information, comme la presse, ni aucune organisation structurée, comme la police, ne mentionnent d’aucune manière cette pseudo-information.

« En fait, le mythe a trouvé ses meilleurs conducteurs, grosso modo, dans les zones de sous-culture politique. Entendons le mot politique, non dans un sens restreint, mais dans le sens proche du concept matriciel de polis, qui englobe la connaissance des mécanismes administratifs, économiques, sociaux et politiques de la cité et du milieu urbain » (p. 107). En premier lieu, la rumeur d’Orléans a circulé parmi les adolescentes, collégiennes et lycéennes. Il paraît même fort probable que la rumeur ait pris naissance dans des classes de jeunes filles de collèges religieux de la ville.

Ensuite, elle a creusé son sillon dans une population essentiellement féminine, plutôt dans des catégories socio-professionnelles modestes et moyennes de la ville, et semi-rurales des alentours d’Orléans. Cette jeunesse féminine paraît particulièrement intéressante aux yeux du sociologue en ce qu’il s’agit d’une classe de population « sociologiquement périphérique à double titre » : ce sont des collégiennes et lycéennes qui à la fois vivent dans le cercle clos de leurs écoles et de leurs bandes, et sont consommatrices d’une culture populaire de masse, en particulier la presse spécialisée pour adolescentes.

3. Les outils de la rumeur : la traite des Blanches et le juif

« La traite des Blanches constitue la base de l’échafaudage mythologique d’Orléans. Elle n’a cessé d’entretenir une double fascination : elle lie celle des bas-fonds criminels à celle de l’eros en leur source unique et souterraine… » (p. 53) Que dit la rumeur d’Orléans ? Elle se fonde sur un mythe ancestral, celui de la traite des Blanches. Des jeunes filles disparaîtraient dans les salons d’essayage de boutiques de confection, elles seraient droguées, avant d’être exfiltrées pour alimenter des réseaux de prostitution de femmes blanches dans des pays exotiques. Comment disparaissent-elles ? Il existerait des souterrains secrets, partant de ces boutiques, pour les évacuer en dehors de la ville.

Cette narration n’est pas née à Orléans en 1969, puisque des scénarios identiques sont apparus dès 1959, à Paris, Toulouse, Tours, Limoges, Douai, Rouen, Le Mans… et même à Poitiers et Châtellerault au moment de l’affaire d’Orléans. Cette narration revient aussi épisodiquement dans la presse « à sensation », appelée aujourd’hui la presse « people », mais aussi dans l’univers de la fiction bon marché et facile à lire. Citons, par exemple, le roman Un couvent dans le vent de Maz et l’ouvrage du journaliste britannique Stephen Barlay, L’Esclavage sexuel. Deux livres évoquant des événements similaires, des enlèvements de jeunes femmes mêlant fantasmes érotico-sexuels et faits divers imaginaires.

Début mai, un numéro du magazine à sensation Noir et Blanc reprend un extrait du livre de Barlay comme s’il s’agissait de la réalité. Cet article devient le catalyseur de la rumeur d’Orléans. La confession juive des soi-disant kidnappeurs est un fait nouveau dans cette rumeur à Orléans. Jamais aucune connexion entre communauté juive et traite des Blanches n’a été démontrée au cours de l’Histoire.

Pourtant, à Orléans, ce scénario prend tout son sens dans la mesure où le juif incriminé répond à deux caractéristiques inhérentes au mythe. Ces jeunes couples juifs sont implantés depuis peu dans la ville, et sont ainsi considérés comme des étrangers. Ils tiennent, par ailleurs, des boutiques d’habillement « dans le vent » qui connaissent un rapide succès, avec tous les soupçons et rancœurs que cela peut engendrer. Si l’antisémitisme est avéré, il ne correspond cependant pas à l’antisémitisme traditionnel jusqu’alors connu.

4. Une rumeur bicéphale : émancipation féminine VS ville moderne

La rumeur d’Orléans est donc construite sur cet archétype revisité, mais relativement répandu, de la traite des Blanches. Elle prend sa source parmi des jeunes filles entrées dans la modernité et vise des boutiques d’habillement pour femmes « dans le vent ».

« La modernité n’est pas seulement le support du mythe, elle en est aussi un des thèmes fondamentaux » (p. 76). En effet, la scène se situe en plein dans les années « yéyé », une période où les femmes prennent la parole, s’affirment, s’affichent dans toute leur féminité avec des tenues « sexy » ; l’apparition de la mini-jupe en est une parfaite illustration. Les jeunes filles de province veulent ressembler aux Parisiennes, celles-là même qui sont l’incarnation idéale de la mode et de la modernité des mœurs.

Cette émancipation de la femme française est parallèlement une sorte de chambre de résonance pour l’adolescente cherchant à s’émanciper du cocon familial, de son milieu social, de ses traditions, de son style de vie. À une époque où l’Amérique est un eldorado, les jeunes gens rêvent de voyages, d’ailleurs, de liberté. Il ne faut pas oublier que cette libération de la femme et de la féminité s’inscrit dans un énorme mouvement de fond, après 1968, des libertés au sens large.

Autre tête de cet aigle bicéphale de la modernité qu’est la rumeur d’Orléans : la modernisation de la ville. Orléans entre, à la fin des années 1960, dans une nouvelle ère grâce, entre autres, à sa proximité géographique avec Paris. Les commerces se modernisent, de nouvelles boutiques s’ouvrent, on peut y trouver toutes les nouveautés dans tous les secteurs.

Face à cela, la tradition veille, à travers deux typologies de femmes : les traditionalistes qui réagissent avec répulsion, et les mères des jeunes filles qui ont peur de l’inconnu. « Elles considéraient qu’effectivement les nouveaux magasins comme Dorphé étaient les centres de propagation du nouveau virus de la modernité, et que les nouvelles toilettes portaient en elles la dangereuse émancipation de la jeune fille » (p. 78).

5. Pourquoi la rumeur a-t-elle connu un tel « succès » à Orléans ?

Edgar Morin s’attache à dresser le portrait géographico-socio-démographique de cette « ville moyenne à de nombreux titres ». Parce qu’Orléans n’a pas été le berceau de cette rumeur par hasard. En 1968, la ville compte 88 000 habitants, l’agglomération 170 000. Les seize communes de l’agglomération ont connu une explosion démographique depuis 1953, avec un appel d’air de populations « immigrantes », mal considérées par les locaux de souche.

En matière d’économie, elle accueille diverses activités, industrie, commerce, services, mais aucune n’est particulièrement développée. Orléans dispose enfin d’une situation géographique bien particulière : elle est à équidistance entre l’est et l’ouest du pays, et à seulement 110 km de Paris.

Dans cette ville de la fin des années 1960 coexistent deux milieux, deux mondes, qui sont étrangers l’un à l’autre, qui se font peur, qui se suspectent. La classe traditionnelle bourgeoise provinciale est en train de se déliter, son pouvoir et son aura se réduisent. Cette tranche de la population a peur de l’évolution de la société en général, de la modernité, mais aussi de l’afflux de ces nouveaux habitants dans la périphérie. La ville est à ses yeux en voie de désintégration, de plus en plus menacée par la corruption.

De l’autre côté, c’est une population « immigrante », plutôt jeune, qui s’installe dans une agglomération transfigurée. Elle s’ennuie fortement, elle a un fort sentiment de vide, se sent exclue de la ville voisine, exclue de la modernité. Pour les jeunes filles en particulier, Orléans fait peur. « L’Orléans ville de province et l’Orléans agglomération urbaine se sont trouvées en résonance. La rumeur de l’agglomération moderne, cheminant à travers lycéennes, vendeuses, secrétaires, a mis en action les cancans et ragots des commères provinciales » (p. 85).

Dans la plupart des villes moyennes de France, à Orléans comme ailleurs, ont à cette période coïncidé deux ressentiments contradictoires de provincialité et de modernité, un mélange hautement facilitateur de la diffusion de la rumeur. Mais à Orléans s’est rajoutée une donne supplémentaire et essentielle. La distance avec la capitale, Paris, à la fois très proche et très lointaine, donne à la population le sentiment d’être « parisianisée » tout en étant culturellement et socialement bien loin du centre névralgique de la capitale.

6. Conclusion

Il aura fallu tout un concours de circonstances pour que la rumeur d’Orléans prenne son siège dans cette ville à ce moment-là : évolution des mœurs, modernisation, traditions, particularités, afflux nouveaux de populations et de commerçants, parutions d’articles et d’ouvrages, facilitateurs de propagation… Cette rumeur sur la disparition de jeunes filles dans des salons d’essayage de boutiques vestimentaires tenues par des juifs peut paraître saugrenue.

Sauf que, partant d’une rumeur classique et récurrente, mais « réécrite » pour l’occasion, la rumeur d’Orléans a fait l’objet d’un incroyable cercle vicieux de propagation. Elle a traversé la ville, la région, le pays, mais aussi les différentes couches sociologiques. Elle a éveillé complexes et rancœurs (économiques, sociales, géographiques). Elle a également relancé un vieux démon, celui de l’antisémitisme. Et telle une rumeur, elle s’est éteinte à petits feux, ressurgissant de-ci, de-là.

7. Zone critique

Cinquante ans plus tard, La Rumeur d’Orléans reste un ouvrage incontesté sur l’analyse et la compréhension d’une rumeur, de sa naissance à sa mort, en passant par sa diffusion. L’intérêt de cette enquête de terrain est qu’elle n’a pas été réalisée « à chaud », comme l’a souhaité le sociologue, afin de donner un recul nécessaire aux témoignages recueillis comme aux enquêteurs. Complété par La Rumeur d’Amiens en 1982, dans la collection « Points Essais », ce travail est resté une véritable référence parce que ce mythe ressurgit régulièrement sur le devant de la scène, sous différentes formes.

Chaque fois, la rumeur d’Orléans est citée en exemple. Ce fut encore le cas début 2019 avec une rumeur qui mettait en cause une partie de la population Rom en Seine-Saint-Denis, suspectée d’enlever des enfants à l’aide de camionnettes blanches. Cette rumeur, dont les réseaux sociaux ont été les dangereux propagateurs, a suscité de très violentes réactions et une véritable « chasse aux Roms » dans le département.

Parce que ce qui a profondément changé la donne, depuis quelques années, c’est bien sûr la généralisation de l’internet et des médias sociaux. Les rumeurs sont démultipliées, deviennent virales en quelques heures, simultanément partout en France et dans le monde. Il serait ainsi intéressant de mettre en perspective La Rumeur d’Orléans avec, par exemple, l'ouvrage Folles Rumeur de Mattieu Aron et Franck Cognard, une analyse de la rumeur au temps des réseaux sociaux.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– La Rumeur d’Orléans, Paris, Seuil, « Points Essais », 2017 [1969].

Du même auteur

– La Méthode 1. Nature de la nature, Paris, Seuil, 1977.– La Méthode 2. La Vie de la vie, Paris, Seuil, 1980.– La Méthode 3. La Connaissance de la connaissance, Paris, Seuil, 1986.– La Méthode 4. Les Idées : leur habitat, leur vie, leurs mœurs, leur organisation, Paris, Seuil, 1991.– La Méthode 5. L’Humanité de l’humanité : l’identité humaine, Paris, Seuil, 2001.– La Méthode 6. Éthique, Paris, Seuil, 2004.– Dialogue sur la nature humaine, avec Boris Cyrulnik, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2010.– Mes philosophes, Paris, Fayard, 2013.– Pour résister à la régression, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2018.– Connaissance, ignorance, mystère, Paris, Fayard, 2017.– Vidal et les siens, Paris, Seuil, 2019.

Autres pistes

– Folles rumeurs : Les nouvelles frontières de l'intox, Paris, Stock, 2014.

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