dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le Conflit : la femme et la mère

de Elisabeth Badinter

récension rédigée parMaya PaltineauEnseignante et docteure en sociologie (EHESS).

Synopsis

Société

Le conflit la femme et la mère interroge la place de la maternité dans la vie des femmes contemporaines, et met en garde contre les possibles dangers de la maternité pour les droits des femmes et les inégalités avec les hommes. Élisabeth Badinter revient sur le modèle de maternité français hérité du siècle des Lumières, ainsi que sur les différents courants féministes de la fin du vingtième siècle. Elle montre comment les mères sont prises dans des injonctions sociales qui, même si elles varient selon les époques, n’arrivent pas complètement à libérer les femmes de leurs devoirs maternels.

google_play_download_badge

1. Introduction

Les styles de vie féminins et les choix maternels sont très variés ; ils varient en fonction de la situation économique, des politiques sociales et familiales, tout comme des idéologies sur la maternité qui évoluent sans cesse. Les femmes peuvent choisir de poursuivre leurs ambitions professionnelles ou non, d’être célibataires ou d’avoir une vie de couple, d’avoir ou pas un enfant.

On considère généralement que les femmes ont trois rôles sociaux : un rôle conjugal, un rôle maternel et un rôle professionnel. Élisabeth Badinter rappelle que la maternité est une voie possible d’épanouissement, mais qu’elle n’est pas la seule et ne suffit pas forcément.

En France, nous avons un modèle hérité de l’époque des Lumières, lorsque mettre son enfant en nourrice était un signe de distinction sociale. La femme française a appris dès lors à être émancipée, déchargée du maternage, et son identité ne se résumait pas à la maternité, souligne Élisabeth Badinter.

On place aujourd’hui la notion d’épanouissement personnel au premier plan de nos parcours, et on ne fait des enfants que s’ils correspondent à nos choix de vie et viennent enrichir notre vie affective. Pour l’auteure, l’hédonisme et l’individualisme régissent notre mode de vie actuel, comme elle l’écrit : « Ce qui nous distingue des siècles précédents, c’est moins nos plus grandes libertés d’être mère ou non qu’une approche différente du destin féminin » (p. 181).

2. La maternité choisie

Depuis les années 1970, nous avons assisté à une révolution dans la manière dont nous concevons la maternité. C’est un changement qui fait suite aux révolutions sexuelle et contraceptive de ces années-là. Les femmes ont acquis de nouveaux moyens de maîtriser leur contraception et leur reproduction, et faire un enfant devient alors une décision consciente. Auparavant, toute femme en âge de procréer devenait mère sans trop se poser de questions, car « il allait de soi que toute femme « normale » désirait des enfants » (p. 19).

Par voie de conséquence, les Françaises ont voulu alors concilier la maternité avec leur conquête de liberté et d’égalité sociale. Depuis, c’est une dégringolade démographique facilement explicable : leur fertilité décline, l’âge moyen de la maternité augmente, elles investissent davantage le marché du travail, et il y a de plus en plus de femmes ou de couples sans enfants.

Avoir un bébé ne semble ainsi plus être la priorité des femmes. Elles cherchent à construire une union stable, dans laquelle elles aiment passer quelques années sans avoir d’enfant. « La fibre maternelle s’éveille paresseusement vers la trentaine et plus nerveusement entre 35 et 40 ans » (p. 36). Pour Élisabeth Badinter, l’impression qui prédomine est que les femmes ont un enfant parce qu’elles se retrouvent pressées par leur horloge biologique, parce qu’elles ont peur de dépasser un certain âge. Ce qui était nommé autrefois « le désir d’être mère » serait en passe de disparaître.

L’enfant vient en plus d’une vie déjà agréable et ordonnée, « comme un enrichissement supplémentaire à une vie bien remplie, mais dont on a déjà fait un peu le tour » (p. 36).

3. Le rôle symbolique de l’enfant change, obligeant la femme à être une « bonne mère »

Le regard sur l’enfant a changé avec la philosophie de Rousseau au XVIIIe siècle, puis avec l’idéologie nataliste de la fin du XIXe siècle et enfin avec l’avènement de la psychanalyse au XXe siècle. L’enfant est désormais vu comme un bien précieux, quelque chose d’irremplaçable aussi bien pour ses parents que pour la société. Il a donc besoin des soins maternels les plus empressés, ce qui nous donne envers lui des devoirs plus grands. Un bon nombre de femmes pensent que le rôle de mère en vaut bien un autre, et que « les soins et l’éducation de leurs enfants pourraient être leur chef-d’œuvre » (p. 49).

Le bébé est une personne à part entière, possédant des compétences, ayant des rythmes à respecter, et qui nécessite une attention et des échanges constants de la part des parents. Les mères doivent savoir être à l’écoute, comprendre et stimuler leur jeune enfant. « La mère qui rêve de l’enfant parfait va devoir en payer le prix » (p. 95), car la mère parfaite doit veiller activement sur son enfant, sans interruption.

Selon Élisabeth Badinter, ces injonctions se basent sur ce que l’on appelle le modèle de la bonne mère, qui est apparu en France au XVIIIe siècle, en imposant une maternité exclusive et active. Les enjeux étaient multiples ; il en allait du bonheur de la famille et de la société, ainsi que de la puissance de nation. De nos jours, les enjeux sont différents, mais tout aussi coercitifs : la santé physique et psychique des enfants, qui est déterminante pour le bien-être des individus et pour l’harmonie sociale. On a une certaine obligation de s’épanouir dans la maternité, il est impossible dans notre société de dire que la maternité est un échec, ou que l’on n’est pas heureuse d’être mère.

Depuis les années 1980, le féminisme dit de la seconde vague a placé la maternité au cœur de la féminité, affirmant que c’est à partir d’elle que l’on peut construire un monde plus humain et plus juste. Les femmes apporteraient à l’humanité de la douceur et de la compassion capables de renouveller la morale sociale. Le retour de la femme à la maison est valorisé, car grâce à elle, l’enfant profitera d’un développement harmonieux qui sera bénéfique à l’ensemble de la société.

En conséquence, la maternité, a priori pensée comme une affaire privée, devrait être pensée également comme appartenant à la sphère publique.

4. La querelle féministe sur la maternité

On distingue traditionnellement un féminisme égalitariste, duquel se revendique Élisabeth Badinter, et un féminisme différentialiste, essentialiste, et surtout naturaliste. L’auteure garde un point de vue très critique au sujet de ce dernier, car il délaisse notamment la question de l’égalité des sexes qui lui est chère. Il pousse les femmes à mettre en avant leurs différences identitaires et leurs expériences biologiques, à célébrer le primat de la nature et les qualités féminines qui découlent de l’expérience maternelle.

Les femmes de cette tendance rejettent certaines pratiques médicales entourant la grossesse et l’accouchement. Elles critiquent la rigidité des règles de l’hôpital et l’autorité des médecins sur la femme, car la grossesse n’est pas vue comme une maladie, mais comme un événement naturel, a priori non pathologique. On souhaite que l’accouchement se passe de la manière la moins médicalisée possible, sans obstétricien mais seulement avec une sage-femme, souvent à l’hôpital, mais alors sans intervention technique (sans péridurale, notamment), et parfois à domicile ou en maison de naissance.

En effet, la péridurale divise : elle existe depuis les années 1970, et elle est tantôt perçue comme une conquête permettant de vivre son accouchement sans souffrir (par les féministes égalitaristes telles qu’Élisabeth Badinter), tantôt accusée de voler l’accouchement aux femmes, car elle les empêche de vivre une expérience irremplaçable (par les féministes de la seconde vague). On dénonce également beaucoup les violences hospitalières et institutionnelles : « brutalités, humiliation des parturientes, abus des césariennes, des épisiotomies, des accouchements provoqués avant l’heure pour le seul confort de l’accoucheur » (p. 64).

Le naturalisme contemporain s’étoffe d’impératifs écologiques très forts, les jeunes parents s’intéressant de plus en plus à des questions de protection de l’environnement. On retrouve une volonté de retour aux produits naturels, et on rejette l’idée de surconsommation et de sur-intervention de la science et de la technique, qui se traduisent par des choix parentaux de type accouchement naturel, utilisation de couches lavables, co-dodo, et allaitement, apportant un nouveau lot d’injonctions et renouvelant « la douce tyrannie des devoirs maternels » (p. 146). L’auteur porte un regard critique, voire ironique, sur ce naturalisme contemporain, l’accusant à demi-mots d’aliéner les femmes.

Ce modèle de parentage trouve néanmoins des adeptes depuis les années 2000 notamment dans les classes sociales supérieures, chez des femmes diplômées, au capital culturel élevé, vivant en couple, qui choisissent souvent de quitter leur emploi afin de rester auprès de leurs enfants, ce contre quoi Élisabeth Badinter semble nous mettre en garde. S’il n’attire pas toutes les femmes, et que d’autres ne peuvent « se payer le luxe de rester à la maison » (p. 161), ce modèle de maternité est de plus en plus présent dans les esprits et dans les pratiques, les mères d’aujourd’hui en subissent certainement toutes les effets de manière plus ou moins lointaine.

5. Le cas particulier de l’allaitement

L’allaitement est un symbole de la simplicité naturelle, qui s’oppose à la société scientifique et industrielle, et il est au cœur de la révolution maternelle survenue dans les années 1980, et souvent au cœur de la querelle entre les différents courants féministes. « Ce geste millénaire, loin d’être anodin, exprime une philosophie de la maternité qui conditionne le statut de la femme et son rôle dans la société » (p. 101).

L’allaitement maternel est promu à la fois par le courant naturaliste et par le corps médical. La Leche League International a déployé au cours des dernières décennies une stratégie auprès des grandes institutions internationales, et créé des réseaux très denses de mères allaitantes, ce qui a eu pour effet de promouvoir l’allaitement, si ce n’est comme un impératif, du moins comme une norme de bonne conduite maternelle. Notre ministère de la santé, l’OMS et l’UNICEF défendent fermement l’allaitement maternel, qui devient un problème de santé publique mondial, les politiques et les instituions étant convaincues de sa supériorité.

Dans la grande majorité des pays occidentaux, les taux d’allaitement ont considérablement et constamment augmenté depuis les années 1970, mais la France est un des pays d’Europe où on allaite le moins, et où on constate un très grand écart entre les taux d’allaitement à la maternité et ceux après le retour au domicile. Il y a typiquement trois types d’approche de l’allaitement : les femmes qui refusent catégoriquement d’essayer, celles pour qui il est une évidence et allaitent de manière intensive, et puis il y a les femmes qui arrêtent d’allaiter assez tôt, le plus souvent dès qu’elles quittent la maternité. Les mères françaises ne sont pas toutes convaincues de pratiquer un allaitement long et exclusif, mais les mentalités ne cessent d’évoluer. Si dans les années 1970, avec le féminisme égalitariste, les mères ont plébiscité le biberon pour pouvoir retourner travailler, on assiste aujourd’hui à un renversement de la tendance, avec de plus en plus de pressions sur les femmes pour allaiter, les mères qui n’allaitent pas étant culpabilisées et stigmatisées. L’auteure déplore cette pression sur les femmes et elle dénonce une injonction à allaiter : « Si l’allaitement est un droit, le non-allaitement l’est-il encore ? » (p. 132).

6. Quel rôle peut jouer l’État ?

Les gouvernements mettent en place des politiques familiales dans le but d’augmenter les taux de natalité, car il en va de la stabilité sociale et de la puissance économique d’un pays, mais la plupart des pays industrialisés n’arrivent pas à maintenir leur taux de reproduction.

La natalité française est supérieure à celle de pratiquement tous les autres pays européens, ce qui peut sembler paradoxal, car les Françaises sont nombreuses à travailler, et choisissent moins souvent que leurs voisines de travailler le temps partiel. Elles continuent de travailler à plein temps, notamment après la naissance d’un premier enfant, et le temps partiel est vu comme un signe de précarité, davantage subi que choisi.

L’État est également tenu pour responsable de l’éducation et du bien-être de l’enfant, si bien que l’opinion publique est davantage critique sur les manquements des politiques publiques que sur les mères. Le poids des responsabilités maternelles est ainsi quelque peu allégé, ce qui les incite certainement à se lancer dans la maternité avec moins d’appréhension.

En revanche, à en croire Élisabeth Badinter, les politiques familiales se sont toutes montrées inefficaces au sujet de l’égalité homme-femme et la division du travail entre les conjoints est toujours inégalitaire, la « crise égalitaire » (p. 12) ayant beaucoup de mal à changer. Les travaux ménagers sont toujours pris en charge majoritairement par les femmes, et la maternité aggrave encore les inégalités au sein du couple, car l’arrivée d’un bébé donne plus de travail à la femme et alourdit ses charges domestiques, déjà plus conséquentes que celles de son conjoint.

7. Conclusion

Élisabeth Badinter montre par cet ouvrage qu’il subsiste une forte contradiction sociale pour les femmes : les mères qui travaillent reçoivent des critiques de la part des partisans de la famille traditionnelle, tandis que le monde du travail leur reproche leurs maternités répétées. « La maternité est toujours considérée comme la plus importante réalisation de la femme, tout en étant dévaluée socialement » (p. 172).

La maternité peut être vécue de mille manières différentes, chaque femme essayant de trouver le juste équilibre entre sa vie personnelle, sa vie de couple et son rôle de mère. Certaines renoncent à avoir un enfant, pour mieux jouir de leur temps et de leur énergie, d’autres choisissent d’avoir des enfants et d’arrêter de travailler pour ne plus subir les affres du monde professionnel en sus de leurs responsabilités familiales.

Mais la majorité des Françaises choisit encore un modèle mixte, dans lequel elles continuent de travailler tout en ayant des enfants ; elles cherchent alors les meilleures stratégies pour mener de front ces vies en double, trouvant les meilleurs modes de garde, et travaillant à temps partiel lorsqu’il le faut. La femme française est et reste une femme émancipée, qui, quel que soit le choix de maternité qu’elle fait, cherchera à affirmer son individualité.

8. Zone critique

Cet ouvrage pose dès le titre une opposition qui donne l’impression que chaque individu de sexe féminin doit choisir entre être une femme et être une mère ; si ces identités peuvent se succéder dans le temps, elles n’ont pas l’air de pouvoir cohabiter. Ledit conflit ne semble jamais pouvoir se résoudre, car à aucun moment on n’envisage de faire coexister féminité et maternité.

Cette dissonance conceptuelle se prolonge dans un certain manichéisme, qui, du côté du féminisme égalitariste, présente le féminin comme quelque chose d’agréable et la maternité comme une tare. Il y aurait d’un côté les « désirs de femmes et [de l’autre les] devoirs de mère » (p. 14). Les féministes différentialistes demandent quant à elles un engagement plus fort de l’État pour soutenir l’investissement des mères auprès de leurs enfants. Antoinette Fouque, par exemple, demandait dans les années 1980 que soit mis en place un « salaire maternel ».

La femme semble être en constante négociation entre ces deux pôles, mais d’autres courants féministes présentent des alternatives à la compréhension dudit conflit. Il existe un courant écoféministe, qui, s’il est peu connu en France, fait de nombreuses adeptes dans plusieurs régions du globe. Ce courant soutient l’idée qu’il y a des liens entre la domination des femmes et la domination de la nature, et que c’est en combattant le capitalisme écocide qu’on abolira le patriarcat.

En outre, si l’on reprend les réflexions de l’historienne Joan Scott, il semblerait que le conflit entre féminisme égalitariste et différentialiste soit un paradoxe très difficile à dépasser car il a ses origines dans la formation du système politique français, lorsque les femmes réclamaient des droits égaux à ceux des hommes au nom de leur féminité.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Le conflit la femme et la mère, Paris, Flammarion, 2010.

De la même auteure

– L’amour en plus. Histoire de l’amour maternel. XVII-XXè siècle, Paris, Flammarion, 1980.– XY, de l’identité masculine, Paris, Odile Jacob, 1992.– Fausse route, Réflexions sur 30 années de féminisme, Paris, Odile Jacob, 2003.

Autres pistes

– Geneviève Bergonnier-Dupuy et Monique Robin, Couple conjugal, couple parental : vers de nouveaux modèles, Toulouse, Erès, 2007 Armand Colin, 2013.– Philippe Charrier et Gaëlle Clavandier, Sociologie de la naissance, Paris, Armand Colin, 2013.– Sandrine Garcia, Mères sous influence, Paris, La Découverte, 2011. – Martine Segalen et Agnès Martial, Sociologie de la famille, Paris, Armand Colin, 2013.– Antoinette Fouque, Il y a deux sexes, Paris, Gallimard, 1995.– Joan Scott, La citoyenneté paradoxale. Les féministes françaises et les droits de l’homme. Paris, Albin Michel, 1998.

© 2020, Dygest