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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La Raison populiste

de Ernesto Laclau

récension rédigée parCéline MorinMaître de conférences à l'Université Paris-Nanterre, spécialiste de la communication et des médias.

Synopsis

Philosophie

Et si le populisme était un signe de santé démocratique ? La proposition semble saugrenue, tant le terme renvoie aujourd’hui, au mieux, à un concept flou, au pire, à un stratagème politique visant la manipulation des masses. Pourtant, Ernesto Laclau montre combien les demandes sociales émises par un peuple à destination de ses institutions forment le cœur des régimes démocratiques. Pour ne plus avoir à pointer du doigt « qui est populiste », il faut demander : « Quelles revendications populaires le populisme permet-il enfin d’entendre ? ».

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1. Introduction

Existe-t-il une « raison populiste » ? Avec son titre en forme de contradiction provocatrice, Ernesto Laclau veut traduire le problème auquel sont aujourd’hui confrontées les démocraties de masse : comment comprendre la rationalité qui émerge d’un peuple trop souvent caractérisé comme une foule informe, une masse irrationnelle encline à la manipulation politique ?

En s’attaquant aux préjugés qui pèsent sur le populisme, l’auteur ouvre une redéfinition du concept, pour comprendre finement les revendications populaires contemporaines. Il montre comment des membres disparates d’une société vont, lorsqu’ils ne se sentent pas assez entendus par le système traditionnel de la démocratie, former des alliances pour interpeller le pouvoir en place.

Un régime politique démocratique, dont la particularité est de reconnaître la multitude de ses citoyens, leurs intérêts divers et leurs demandes tout aussi hétérogènes, doit s’interroger sur les logiques des groupes sociaux qui s’allient ainsi pour former une unité dans la multitude.

2. L’insaisissable populisme

C’est sur un constat trop souvent négligé en sciences politiques que s’ouvre La Raison populiste : il est extrêmement difficile aujourd’hui de produire une définition satisfaisante du terme de « populisme », car la notion est utilisée à outrance, tant à droite qu’à gauche, pour désigner des acteurs sociaux, des actions politiques ou même des modes de communication très divers.

Pour autant, le recours si fréquent à cette qualification montre bien que le populisme a aujourd’hui une importance sociale majeure et une utilité politique certaine. La difficulté à le circonscrire n’est pas due au concept lui-même mais à la façon dont les théories politiques ont tenté de comprendre comment les acteurs sociaux produisent du sens à partir de l’hétérogénéité de leurs expériences politiques.

Si le terme de « populisme » est flou, c’est d’abord parce que les théories politiques ont négligé la capacité des acteurs sociaux (citoyens, membres d’associations, hommes politiques, etc.) à s’adapter stratégiquement au contexte politique pour faire entendre leur voix. En effet, il est impossible de catégoriser formellement ce qui relève du populisme, car le terme ne désigne pas de façon constante et cohérente des individus occupant des positions stables dans la société. Il est plutôt intrinsèquement lié à une situation politique elle-même déjà instable. Il se redéfinit en permanence et s’adapte à la façon dont une société pense la politique, usant pour ce faire de registres communicationnels dévalorisés, qui relèvent souvent de l’affect.

Pour comprendre cette vision historiquement dépréciative, voire franchement méprisante, d’un populisme transgressant une politique plus noble car plus rationnelle, Ernesto Laclau revient brièvement sur la façon dont les sciences humaines et sociales ont essayé de comprendre le peuple lors de la montée des régimes démocratiques de masse.

Abordant les textes devenus classiques d’Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine (1878), et de Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895), Laclau montre que les populations jugées les plus limitées intellectuellement, donc les plus vulnérables à la manipulation idéologique, sont les esclaves, les milieux populaires, les femmes, les enfants, tous groupes subalternes jusqu’alors tenus aux marges de la politique et que la démocratie se charge d’inclure progressivement. Or, plus la démocratie se diversifie, plus ses contours deviennent flous.

3. Pour une définition dynamique des logiques populistes

À rebours des théoriciens de la masse qui pensaient le monde social en opposant l’individu à la foule, le rationnel à l’irrationnel et le normal au pathologique, à rebours de philosophes annonçant une postmodernité dans laquelle toute politique disparaîtrait, Ernesto Laclau éclaire le renouveau d’un monde au contraire pleinement politique. Celui-ci commence par la déconstruction des certitudes traditionnelles autour de la pureté de la Raison, qui cachent bien souvent les intérêts du groupe dominant, historiquement des hommes blancs, âgés et issus de la bourgeoisie, à qui revenait la définition de ce qui est rationnel et de ce qui ne l’est pas. Cette déconstruction produit une redéfinition ouverte du monde social, où le populisme permet, entre autres forces politiques, de produire de nouvelles interprétations de la justice économique et sociale.

Aux racines de l’ouvrage, Ernesto Laclau rejette deux prémisses communément admises sur le populisme. Il critique d’abord l’opposition traditionnelle entre des logiques politiques qui seraient mûres et rationnelles, cristallisées dans des formes institutionnelles, et des logiques populistes vagues, transitoires et irrationnelles, voire manipulatrices. Si le populisme est flou et imprécis, n’est-ce pas parce que les situations sociales qu’il vise à décrire et à défendre sont elles-mêmes si complexes qu’elles apparaissent souvent floues et imprécises ? Le populisme serait en ce sens un signe de la conflictualité sociale.

Ensuite, l’auteur réfute le présupposé selon lequel le populisme serait une pure rhétorique, en opposition avec un discours politique noble. Pour Laclau, le vague de la vie sociale et politique a sa rationalité propre. L’imprécision et la simplification ont ceci de bon, dans la constitution des groupes sociaux et dans leur expression politique, qu’elles permettent de faire face à des situations sociales complexes. Opposer de façon vague « le peuple » contre « les élites », « les ouvriers » contre « les patrons » ou « les Français » contre « les immigrés » permet, à un certain stade du dialogue démocratique, de dépasser les débats conceptuels sur ce qu’est « le peuple » ou « un Français » pour ouvrir la voie à une véritable action politique, fondée sur des alliances temporaires, afin de discuter du vivre-ensemble.

4. Le populisme, un ensemble rationnel de demandes sociales

Passé ce moment de déconstruction, où Ernesto Laclau détricote minutieusement les préjugés sur le populisme, l’ouvrage aborde la reconstruction du concept. Le débat est recadré en mettant de côté tout a priori négatif, pour envisager plutôt le populisme comme une dimension presque naturelle de la politique moderne. L’objectif est désormais d’en comprendre les logiques : de quoi le populisme est-il le nom ? Comment s’exprime-t-il dans une société démocratique ? Quels sont les groupes qui en privilégient l’usage ? Quelles sont les étapes classiques de sa construction sociale ? Ni simple groupe social, ni pur registre d’action, Ernesto Laclau redéfinit le populisme comme un ensemble rationnel (c’est-à-dire stratégiquement conçu pour servir des intérêts précis) de demandes sociales.

Les démocraties de masse sont des sociétés qui reconnaissent à une pluralité d’individus le droit d’exprimer des attentes et de formuler des demandes. Celles-ci relèvent de l’égalité et de la liberté et s’expriment sur des axes pluriels : classes sociales, couleurs de peau, différences culturelles, origines ethniques, sexe, genre et orientation sexuelle, etc. Or ce que montre Laclau, c’est que, si ce pluralisme d’identités individuelles n’est pas satisfait dans ses demandes, il tend à produire un populisme certes flou et vague, ou plutôt malléable et difficile à saisir, mais qui constitue une tentative démocratique de construire de l’unicité dans la multiplicité. Un opérateur majeur de la formulation des demandes populaires est le signifiant vide.

Le populaire se forme en effet autour de termes qui n’ont, en soi, aucun contenu fixe. Les demandes de « justice », d’« ordre » ou de « redistribution » ne sont pas tant des revendications au premier degré de ces notions qu’une interpellation sur leur absence réelle ou ressentie. Pour le dire autrement, lorsque des citoyens forment des alliances au nom de la « justice économique », c’est bien pour exprimer leur sentiment quotidien d’injustice. Le terme est plus négatif, au sens où il dénote l’absence, que positif, au sens où il appellerait à la construction. C’est précisément là que transparaît le rôle, souvent étudié mais tout aussi souvent mal compris, du leader : des hommes politiques comme Silvio Berlusconi ou Donald Trump sont populistes en ce qu’ils sont identifiés comme permettant l’unité autour de ces signifiants vides.

5. Construire de l’union dans la multiplicité démocratique

Si l’on admet que la démocratie opère par une construction permanente de la réalité sociale vécue par le peuple, l’opérateur central de cette construction est le discours, entendu non comme simple acte de langage mais comme processus de signification sociale. C’est en nommant les choses de telle ou telle manière que l’on privilégie telle ou telle interprétation, donc telle ou telle vision des problèmes du monde : appeler des réfugiés des « migrants » traduit bien l’embarras géopolitique devant ce peuple en mouvement que peu de pays acceptent de stabiliser en leur sein (et, ce faisant, de renommer « immigrés »). Or la différence, envisagée comme l’extérieur de la société, permet en retour des équivalences : les jeux d’exclusion et d’inclusion forment la tension des démocraties modernes.

Héritier de la linguistique saussurienne, Ernesto Laclau transpose les jeux de discours linguistiques dans l’analyse des relations sociales. C’est le rapport entre les gens qui fait le sens des liens sociaux, tout comme c’est le rapport entre les mots qui permet de stabiliser leur signification. Les ouvriers ne se rassemblent pas de façon solidaire au motif qu’ils partagent peu ou prou le même niveau de salaire, pas plus que les femmes ne se réunissent harmonieusement pour faire entendre une seule et même voix. En réalité, les groupes sociaux se forment après une comparaison de leur situation avec celle des milieux qui leur sont extérieurs : c’est en se comparant aux cadres supérieurs ou aux hommes que les ouvriers ou les femmes produisent de la solidarité entre eux.

Les analogies et les métaphores expliquent les groupes sociaux et forment ce qu’Ernesto Laclau appelle des chaînes d’équivalence : les individus mettent de côté les disparités internes pour devenir les maillons d’une longue chaîne de solidarité. Tout espace politique est régulièrement construit, déconstruit et reconstruit par la reconfiguration de ces chaînes d’équivalence. Dans cet ensemble, un groupe spécifique, l’hégémonie (que la sociologie classique décrivait plutôt comme domination), se détache pour faire valoir ses intérêts, qu’elle présente comme collectifs : une société donnée s’organise pour défendre collectivement les capitaux des milieux très supérieurs, pourtant minoritaires, dans l’idée que cette protection ruissellera vers les populations les plus pauvres.

6. La différence démocratique et l’équivalence populiste

Le populisme apparaît lorsqu’il y a tentative populaire de construire de l’unité à partir de la multitude démocratique. Cette unité se fait le plus souvent par des compromis, voire des concessions. Certains groupes acceptent de mettre de côté une partie de leur revendication au profit d’alliances sociales. Autrement dit, des demandes isolées, fautes de trouver satisfaction par les canaux traditionnels du pouvoir démocratique, vont s’articuler les unes aux autres. Les pétitions deviennent des réclamations, voire des exigences. En filigrane de cette expression populiste, le peuple se construit lui-même en miroir d’un État, d’un Parlement et de structures démocratiques qui ne le satisfont plus. Le populisme est fondamentalement anti-institutionnel.

En ce sens, Laclau propose de distinguer demandes démocratiques et demandes populaires. Les premières sont entendues par la démocratie, les secondes crient d’avoir être ignorées. Les demandes démocratiques conservent leur particularité, dans une logique de différence, tandis que les demandes populaires consentent à abandonner certaines de leurs particularités au profit d’une articulation avec d’autres alliés, dans une logique d’équivalence.

Ce sont deux manières de construire la société, dont Laclau précise qu’en théorie elles sont opposées, mais qu’en pratique elles ne sont pas mutuellement exclusives et agissent plutôt en miroir l’une de l’autre.

Dans des formes aussi opposées que l’État-providence et le néolibéralisme avancé, la structuration sociale tend à opérer sur l’axe de la différence : l’État-providence vise à répondre à chaque besoin différencié (sécurité sociale, accès aux besoins essentiels de l’eau jusqu’à l’éducation, aides sociales et justice sociale) tandis que le néolibéralisme, par les régulations naturelles du marché, ambitionne de produire une société unie.

Chacune de ces formes rencontre pourtant des résistances et des oppositions (intérêts contradictoires des classes sociales, dénonciation des abus et des tricheries) qui poussent le « tout » rêvé à se diviser, à s’affronter. De même, les équivalences ne sont telles que stratégiquement : si ouvriers et cadres supérieurs s’allient contre un même ennemi désigné (par exemple, les membres issus de l’immigration), les intérêts qui les opposent sur d’autres terrains continuent de s’exprimer dans la conflictualité sociale. Les jeux de différence et d’équivalence s’expriment comme sur un balancier.

7. Conclusion

Telle est la double erreur commise dans la définition classique du populisme : l’envisager d’abord comme une grande famille politique et essayer ensuite de définir qui en est membre. Le populisme ne désigne pas un groupe mais des demandes sociales qui n’ont pas été satisfaites par les institutions démocratiques.

Ayant pour tremplin des crises économiques et sociales, son objectif est de mettre à mal ces systèmes institutionnels en agrégeant autour de lui des demandes disparates, parfois même contradictoires, pour promettre un ordre nouveau. Les groupes sociaux réunissent ainsi leurs demandes dans des chaînes d’équivalence, puis revendiquent l’incarnation d’une unicité sociale. Ils n’y parviennent jamais, mais ils ouvrent par cette tentative un espace social crucial pour la discussion démocratique. Ernesto Laclau livre ici l’une des définitions les plus satisfaisantes du populisme, tant sur le plan de sa compréhension philosophique que sur celui de son action politique.

8. Zone critique

La Raison populiste est un ouvrage majeur pour saisir les phénomènes de conflictualité sociale qui opèrent au cœur des démocraties contemporaines. La déconstruction puis la reconstruction du populisme est doublement précieuse. Elle permet d’abord d’actualiser les idées marxistes : au-delà de la seule variable de classe sociale, d’autres axes comme le genre ou la « race » partagent les individus et fabriquent des identités collectives. Elle ouvre ensuite une discussion nécessaire sur la façon dont ces individus s’identifient à ces identités collectives, par des processus discursifs proches de la rhétorique (métonymie, métaphore, analogie), pour se faire entendre par les institutions.

Cette application par trop littérale des logiques linguistiques aux rapports sociaux peut toutefois poser problème, et amener à se demander si les individus se lient entre eux comme le langage lie des concepts et des mots. L’ouvrage, à cet égard, semble n’avoir pas totalement résolu la tension entre conflictualité sociale et structuralisme linguistique.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– La Raison populiste, Paris, Seuil, 2008.

Du même auteur– Avec Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une radicalisation de la démocratie, Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2019.

Autres pistes– Judith Butler, Ernesto Laclau et Slavoj Žižek, Après l’émancipation. Trois voix pour penser la gauche, Paris, Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 2017.– Nancy Fraser, « Repenser la sphère publique : contribution à la critique de la démocratie telle qu’elle existe réellement », Hermes, n°31, 2001, p. 125-157.– Chantal Mouffe, L’Illusion du consensus, Paris, Albin Michel, 2016.

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