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Cours de linguistique générale

de Ferdinand de Saussure

récension rédigée parPierre-Yves TestenoireMaître de conférences en sciences du langage à l’Université Paris-Sorbonne/ESPE de Paris.

Synopsis

Philosophie

Quel est l’objet de la linguistique ? Qu’est-ce qu’une langue ? Quels sont les principes qui doivent guider son étude ? C’est à ce type de questions que cherche à répondre le Cours de linguistique générale. Le livre est issu d’un enseignement : son objectif est d’introduire à la linguistique en définissant ses objets et ses méthodes. Si l’influence de cet ouvrage sur l’ensemble des sciences humaines au XXe siècle est immense, c’est que la qualité de sa réflexion épistémologique et l’efficacité de ses concepts valent bien au-delà des sciences du langage.

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1. Introduction

Le Cours de linguistique générale n’a pas été écrit par Ferdinand de Saussure. Il a été publié, à titre posthume, en 1916 par deux disciples du linguiste : Charles Bally et Albert Sechehaye à partir de notes prises par des étudiants à trois cours que Saussure donne entre 1907 et 1911. Les deux éditeurs n’ont pas suivi l’organisation de chacun des cours de Saussure, mais ils ont fusionné et réorganisé la matière de son enseignement.

L’ouvrage se présente comme un manuel, écrit dans une langue accessible avec des schémas, ce qui a fait son succès. Parmi ses nombreux apports, on peut en retenir quatre : 1. La définition de l’objet de la linguistique ; 2. La théorie du signe linguistique ; 3. La prise en compte du facteur Temps avec la distinction de la synchronie et de la diachronie ; 4. La conception de la langue comme un système de valeur.

2. Quel est l’objet de la linguistique ?

L’un des premiers objectifs du Cours de linguistique générale est de définir la linguistique comme science. Cette démarche prend place à une époque où la linguistique n’a pas acquis une autonomie institutionnelle et où elle reste confondue avec d’autres disciplines, comme la philologie ou la psychologie. Pour définir la linguistique, la première étape est de déterminer quel est son objet d’étude. Saussure récuse le langage comme objet d’étude, car il le considère comme trop hétérogène. Le langage peut être étudié par une multitude de points de vue : psychologique, médical, historique, anthropologique, etc. D’autres sciences peuvent donc légitimement le revendiquer comme objet d’étude. Saussure en vient à définir un objet plus précis, mais surtout homogène : la langue.

Le concept de langue, qui est un des apports majeurs du Cours de linguistique générale, est obtenu grâce à un travail de distinction à l’intérieur des phénomènes langagiers. Saussure distingue deux éléments dans le fonctionnement d’un échange linguistique entre des individus : ce qui relève de la langue – le code linguistique déposé dans l’esprit des sujets parlants qui permet l’échange – et ce qui relève de la parole : l’usage que les individus font de ce code. La langue est un objet purement psychique, dont est exclu tout ce qui est physique ou physiologique dans le langage. Saussure la définit comme « la partie sociale du langage, extérieure à l’individu, qui à lui seul ne peut la créer ni la modifier ; elle n’existe qu’en vertu d’une sorte de contrat passé entre les membres de la collectivité » (p. 31).

Elle présente deux caractéristiques : elle est sociale, c’est-à-dire qu’elle est partagée par une communauté, et elle est passive : c’est le code que l’on reçoit et qu’un individu ne peut pas changer. Chaque locuteur porte en lui la langue que partage la collectivité. La parole, inversement, est individuelle et active : elle est la mise en action par un individu de la langue. Cette mise en action se manifeste dans deux dimensions : la production sonore des éléments de la langue et l’usage singulier qu’en fait chaque locuteur pour produire des énoncés nouveaux. Ces deux sphères, langue et parole, doivent absolument être distinguées pour que le linguiste se concentre sur un objet d’étude homogène. C’est ainsi qu’à côté d’une linguistique de la langue, dont le Cours de linguistique générale expose les principes, Saussure envisage l’existence d’une linguistique de la parole.

Après avoir défini l’objet de la linguistique, Saussure entreprend de situer cette science au sein des autres domaines scientifiques existants. La langue est un système de signes et une institution sociale parmi d’autres. On peut dès lors envisager que la linguistique fasse partie d’une science plus large dont la mission serait d’étudier « la vie des signes au sein de la vie sociale » (p. 33). À cette science des signes, encore à venir, Saussure donne le nom de sémiologie. Ainsi le Cours de linguistique générale prend position dans les débats sur la classification des sciences du tournant des XIXe et XXe siècles en donnant à la linguistique un domaine déterminé, avec un objet clairement défini, au sein des sciences sociales. Il dessine également un programme scientifique : la construction d’une science générale des signes.

3. Nature du signe linguistique

La langue est un système de signes parmi d’autres. Le Cours de linguistique générale mentionne l’écriture, l’alphabet des sourds-muets, les rites symboliques, les formes de politesse, les signaux militaires, mais il précise que de tous ces systèmes de signes, la langue est le plus important et qu’il est un « système spécial » (p. 33).

L’une des tâches du linguiste est de déterminer ce qui fait la spécificité de la langue parmi les autres systèmes sémiologiques. Cette spécificité tient largement à la nature des signes de la langue. Saussure rejette la définition traditionnelle du signe comme l’association d’un nom (par exemple le mot cheval) et d’une chose (l’animal cheval). Il définit le signe linguistique comme l’association de deux éléments : une image acoustique, qu’il appelle le signifiant et un concept, qu’il appelle le signifié. Il donne l’exemple du mot arbre. Ce mot est un signe linguistique par l’association de l’empreinte psychique du son arbre (le signifiant) et le concept d’arbre (le signifié). Ainsi défini, le signe est une entité purement psychique, qui ne fait pas intervenir le monde extérieur.

Le signe linguistique présente, selon Saussure, deux caractères primordiaux. Le premier est le caractère arbitraire de l’association entre le signifiant et le signifié. Ce premier principe est une prise de position sur un des plus vieux débats de la philosophie du langage depuis le Cratyle de Platon. Le débat oppose ceux qui croient en la motivation du langage, c’est-à-dire à un lien naturel entre le son et le sens, et ceux qui pensent que le langage est une pure convention dépourvue de raison. Saussure fait partie des seconds. Lorsqu’il dit que le signe linguistique est arbitraire, il faut d’abord entendre qu’il n’y aucune raison pour que tel signifiant soit associé à tel signifié, aucune raison, par exemple, pour que la suite de son s–ö–r soit associée, en français, au concept de sœur.

Mais le mot « arbitraire » a également chez Saussure une seconde signification : c’est le fait que cette association est donnée ainsi et qu’on ne peut pas la changer. Un individu ne peut pas décider de désigner le concept d’arbre par une autre suite acoustique que celle imposée par la langue qu’il reçoit. L’association du signifiant et du signifié s’impose aux locuteurs : elle est arbitraire au sens où un pouvoir est arbitraire.

Le second caractère primordial du signe linguistique est ce que Saussure appelle le caractère linéaire du signifiant. Comme le signifiant est de nature auditive, il se déroule dans le temps. Saussure propose de représenter cette temporalité propre au signifiant par une ligne. Ce caractère linéaire, dû à la dimension acoustique du signifiant, a des conséquences : ainsi deux signes linguistiques ne peuvent pas être prononcés en même temps. Ils doivent nécessairement se succéder dans une émission de parole.

C’est une caractéristique qui distingue les signes linguistiques d’autres systèmes de signes, par exemple, des signes graphiques, comme des dessins ou des panneaux de signalisation, qui ne sont pas nécessairement soumis au temps et qui peuvent donc être perçus simultanément. Cette dimension temporelle du signe linguistique forme, avec l’arbitraire de l’association signifiant/signifié, deux caractéristiques qui expliquent la spécificité de la langue parmi les systèmes de signes.

4. L’effet du facteur temps : synchronie et diachronie

Le rôle du facteur temps dans le fonctionnement de la langue est un des points centraux du Cours de linguistique générale. Saussure est un spécialiste de linguistique historique et il travaille à une époque, la charnière du XIXe et du XXe siècle, où la question du changement de la langue à travers le temps est au cœur du travail des linguistes. Que la langue soit, par essence, temporelle est une évidence : la langue se transmet à travers les générations. Or, cette transmission à travers le temps a plusieurs effets sur elle. Le premier constat est qu’en se transmettant la langue change.

Saussure décrit ce phénomène en parlant de mutabilité du signe linguistique. Le signe ne reste pas immuable à travers le temps, mais on observe des « déplacements du rapport entre signifiant et signifié » (p. 109). Ainsi pour expliquer que le verbe latin necare, signifiant « tuer » soit devenu en français noyer, avec une autre signification, il est nécessaire de postuler que le signifiant et le signifié aient changé tous deux et que leurs rapports se soient déplacés. La transmission à travers le temps implique donc le changement, par des déplacements incessants des rapports entre signifiant et signifié.

Le temps a cependant un autre effet, en apparence, contradictoire sur la langue : il assure sa continuité. La langue, qui est toujours héritée des générations précédentes, ne peut être changée du tout au tout par la volonté de la masse parlante. « Nous disons homme et chien parce qu’avant nous on a dit homme et chien » (p. 108). Et on ne peut pas changer cet état de fait par décret comme on pourrait le faire pour une autre institution sociale. Le signe linguistique, du fait de son caractère arbitraire, a donc aussi un caractère immuable. La prise en compte du facteur Temps révèle ces deux aspects du signe linguistique : son immutabilité (le système de la langue s’impose à une collectivité qui la parle, sans qu’elle puisse la changer) et sa mutabilité (la langue change à travers le temps, et ses changements s’effectuent à l’insu de ceux qui la parlent).

Saussure observe également que les individus qui parlent une langue n’ont pas conscience de son histoire. Il prend l’exemple des deux adjectifs décrépi (un mur décrépi) et décrépit (un homme décrépit). Ces adjectifs viennent de deux mots différents. Or, cette diversité d’origine est indifférente pour la plupart des locuteurs d’aujourd’hui qui ne perçoivent qu’un seul et même adjectif. Cela montre qu’en ce qui concerne la langue, deux ordres de faits s’ignorent mutuellement : les faits d’évolution à travers le temps et les faits à un moment T tels qu’ils sont perçus par les sujets parlants une langue.

Ces deux ordres de faits, Saussure propose de les appeler diachronie et synchronie. Deux branches de la linguistique doivent s’y consacrer : la linguistique diachronique a pour mission d’étudier l’évolution des langues à travers le temps, tandis que la linguistique synchronique décrit un état de langue à un moment donné, tel qu’il est perçu par la conscience des sujets parlants.

5. La langue est un système de valeur

Pour montrer que ces deux branches de la linguistique doivent être radicalement séparées, Saussure compare la langue à un jeu d’échecs. L’état d’une langue à un instant T dépend de la relation des éléments qui la composent comme une partie d’échec à un moment T dépend du rapport entre les pièces disposées sur le plateau.

Chaque coup de la partie peut être comparé à l’intervention du temps sur la langue : le déplacement d’une pièce à chaque coup modifie le rapport entre ces pièces. Deux points de vue sont possibles sur un jeu d’échecs comme sur la langue. On peut suivre l’évolution de la partie et observer comment chaque coup modifie le rapport entre les pièces : ce serait l’approche diachronique. Mais on peut aussi décrire le jeu à un moment T – c’est l’approche synchronique – et dans ce cas, les états antérieurs et les coups qui ont été joués n’ont aucune utilité. Pour l’approche synchronique, les faits diachroniques ne sont pas pertinents : c’est pour cela que les deux perspectives doivent être séparées.

Ce que Saussure veut également montrer avec la comparaison du jeu d’échecs, c’est la solidarité qui unit les éléments qui composent un état de langue. Une pièce d’un jeu d’échecs n’a pas de valeur en soi : c’est sa position par rapport aux autres pièces qui lui attribue une valeur à un moment du jeu. Il en est de même des signes de la langue. La signification d’un mot est déterminée par opposition avec la signification des autres mots présents dans la langue. Saussure prend l’exemple des synonymes redouter, craindre, avoir peur. Il observe que ces verbes « n’ont de valeur propre que par leur opposition ; si redouter n’existait pas, tout son contenu irait à ses concurrents » (p. 160). La signification d’un mot, qui est produit par l’association d’un signifiant et d’un signifié, dépend des autres signifiants et des autres signifiés présents dans la langue.

Le signe linguistique n’a une valeur propre que par opposition. Saussure conçoit donc la langue comme un système d’entités qu’il dit négatives, c’est-à-dire qui n’existent que par différence. Le signe linguistique est inséparable du système dans lequel il s’intègre et qui le détermine. Cette conception systémique est cohérente avec le postulat de la nature arbitraire du lien entre signifiant et signifié. Puisque aucune association entre signifiant et signifié n’est fixée d’avance par un lien naturel ou logique, chaque signe se détermine par rapport aux autres associations entre signifiants et signifiés existant dans la langue.

6. Conclusion

Le Cours de linguistique générale a fourni une batterie de concepts (langue/parole ; signifiant/signifié ; synchronie/diachronie ; rapports associatifs/rapports syntagmatiques ; valeur linguistique, etc.) qui sont devenus le langage commun des linguistes au XXe siècle. Ce livre expose, en des termes accessibles, une conception systématique de la langue où chaque élément ne se définit que par opposition avec les autres éléments du système. Ses principes vont servir de base au développement, entre les deux guerres, de la linguistique structurale.

Après-guerre, certains de ses concepts vont aussi été importés dans d’autres sciences humaines : Claude Lévi-Strauss emploie les méthodes exposées dans le Cours de linguistique générale pour étudier des systèmes de parenté ; Roland Barthes les utilise pour l’analyse du système de la mode ; Jacques Lacan revisite la théorie saussurienne du signe dans le cadre psychanalytique.

7. Zone critique

Le Cours de linguistique générale est devenu au cours du XXe siècle le livre de référence de la linguistique moderne. Il continue à servir d’introduction à son enseignement. Tous les grands linguistes du XXe siècle – Nikolaï Troubetzkoï, Roman Jakobson, Louis Hjemslev, Émile Benveniste, Noam Chomsky – se sont positionnés par rapport à lui, pour le prolonger ou le dépasser.

À partir de la fin des années 1960, le Cours de linguistique générale a fait l’objet de plusieurs critiques. On lui a notamment reproché de réduire la linguistique à l’étude d’un code abstrait qui ignorerait la dimension sociale du langage et le rôle des sujets parlants. Ces critiques s’appuient en particulier sur la dernière phrase du Cours : « La linguistique a pour unique et véritable objet la langue envisagée en elle-même et pour elle-même » (p. 317). Or, cette dernière phrase n’est pas de Saussure, mais a été ajoutée par les éditeurs, Bally et Sechehaye.

Depuis la découverte dans les années 1950 des manuscrits de Saussure, tout un courant de recherche s’attache à reconstituer la pensée du linguiste d’après ses écrits originaux : une pensée différente, moins dogmatique, que l’image qu’en donne le Cours de linguistique générale.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, édition critique de Tullio de Mauro, Paris, Payot, 1967.

Autres pistes

– Simon Bouquet, Introduction à la lecture de Saussure, Paris, Payot, 1997. – John Joseph, Saussure, Oxford, Oxford University Press, 2012. – Françoise Gadet, Saussure : une science de la langue, Paris, Presses Universitaires de France, 1987. – Robert Godel, Les sources manuscrites du Cours de linguistique générale, Genève, Droz, 1957.

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