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L’Humanité carnivore

de Florence Burgat

récension rédigée parEstelle Deniaud BoüetDocteure en pharmacie (Université de Nantes).

Synopsis

Philosophie

Cet ouvrage s’interroge sur pourquoi et comment l’alimentation carnée est devenue une caractéristique inhérente à l’homme. En dehors des questions actuelles liées à l’écologie et à l’économie agricole, l’auteure passe en revue l’ensemble des données, thèses, théories et hypothèses, qui, au fil des siècles, ont cherché à comprendre pourquoi l’humanité se définit comme carnivore. Les liens intrinsèques entre l’alimentation carnée, la mise à mort de l’animal, la violence, le sacrifice et le mythe sont explorés. Toutes les causes ou raisons capables d’expliquer l’alimentation carnée sont détaillées et critiquées sous l’angle des facteurs nutritionnels, culturels, sociaux et métaphysiques. Et l’hypothèse de la fin de l’alimentation carnée n’est pas non plus oubliée.

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1. Introduction

Pourquoi et comment l’humanité se définit-elle en profondeur comme carnivore ? De nombreux facteurs contribuent à cet état de fait, qui semble caractériser la nature même de l’Homme et de son lien avec l’animal. Alors qu’aujourd’hui l’humanité peut en grande partie se passer de la nourriture animale, elle continue à développer une alimentation carnée, pour des raisons parfois obscures, souvent discutables.

Au travers des âges et des civilisations, l’alimentation carnée et le cannibalisme ont entretenu des relations complexes et diverses. De même, le carnivorisme humain a pu être justifié selon les auteurs par les rites du sacrifice ou la création d’une véritable institution. L’alimentation carnée peut-elle perdurer dans le contexte écologique actuel et face à la montée en puissance des mouvements de défense des animaux ? La question est évidemment évoquée.

2. L’homme est omnivore, mais pas carnivore

À une époque où l’humanité est plus que jamais libre de son alimentation, se pose pour l’auteure une question majeure, pourquoi l’humanité se définit-elle comme carnivore ? Sur le plan purement biologique, l’homme est une espèce omnivore et non pas un carnivore strict, comme le sont certains grands prédateurs. « Un régime omnivore, faut-il le rappeler, est indifféremment composé de végétaux et d’animaux ; c’est un régime qui par définition n’exclut rien puisqu’il inclut tout » (p. 26).

Le caractère omnivore de l’homme explique qu’il soit carnivore à ses heures, mais pas qu’il s’assimile profondément à une espèce carnivore. Pourquoi l’homme serait-il carnivore, par nécessité ou par perversité ? Dans des temps reculés, l’alimentation carnée peut être justifiée par des besoins en protéines. Mais le plaisir de manger de la viande ne peut sans doute pas être totalement dissocié du fait qu’il faut tuer des animaux pour procurer un tel plaisir. L’homme pourrait alors être carnivore, non seulement pour des besoins alimentaires, mais pour démontrer sa toute-puissance face à l’animal. Le rapport à l’animal serait donc à l’origine de la tendance carnivore de l’humanité.

La place accordée à l’alimentation carnée dans l’évolution de l’humanité peut également s’expliquer par la perte des traces archéologiques de l’alimentation végétale. Nombreux sont les auteurs à s’accorder sur le fait que l’homme s’est initialement nourri principalement de végétaux. L’agriculture a rapidement permis de parvenir à l’équilibre nutritionnel, grâce aux protéines végétales des céréales et des légumineuses. La domestication des plantes aurait même pu jouer un rôle plus important dans l’évolution de l’homme que le développement de l’élevage. Les recherches semblent montrer que l’homme aurait progressivement choisi une alimentation carnée, au détriment d’un omnivorisme opportuniste. Et ce choix serait profondément associé à la volonté de dominer l’animal.

3. De la chasse à l’abattage des animaux d’élevage

Dans les années 1960, la chasse est présentée comme un moteur essentiel de l’hominisation, en se basant sur l’idée que l’homme a profondément évolué par rapport aux primates en tuant pour se nourrir. Les chasseurs-cueilleurs sont ainsi définis comme les ancêtres des agriculteurs éleveurs d’aujourd’hui. La finalité étant la même, justifier l’alimentation carnée comme définition de l’humanité.

Même si cette théorie a été depuis largement contestée, la chasse dispose encore aujourd’hui d’une grande importance idéologique. La chasse de loisir a progressivement pris la place de la chasse de subsistance, peut-être en procurant le même plaisir de tuer l’animal. « Toutes deux versent le sang » (p. 69). Pourtant, ces deux modes de chasse ne répondent pas aux mêmes objectifs, aux mêmes moyens, ni à la même philosophie. Les recherches archéologiques sont toujours incapables de déterminer précisément si l’homme préhistorique était un chasseur occasionnel ou s’il passait ses journées à chasser. L’homme serait-il passé d’un mangeur occasionnel de viande à un carnivore institué ?

Si certains auteurs défendent l’hypothèse d’une relation réciproque entre l’homme et l’animal dans la chasse, d’autres y voient un moyen de dominer l’animal, en ritualisant sa mise à mort. Et cette domination s’est systématisée et développée avec l’arrivée de l’élevage. Grâce à la domestication de l’animal, l’homme peut avoir à sa disposition les ressources carnées nécessaires, en quantités suffisantes et à tout moment. « À la violence du chasseur succède, ou s’ajoute, la puissance du berger » (p. 87).

De plus, la domestication sous-entend une dépendance totale de l’animal vis-à-vis de l’homme, ce qui représente un niveau supplémentaire de domination par rapport à l’animal. Et l’homme ne s’est pas arrêté là, en développant la sélection des espèces, la création de races, les techniques d’élevage intensif, les méthodes d’engraissement, les modes d’abattage. L’animal n’est plus seulement bon à tuer, il devient aussi et surtout bon à manger. L’alimentation n’est d’ailleurs pas le seul objectif de cette domination, l’animal étant également utilisé pour le cirque, le combat ou encore le travail.

4. L’alimentation carnée est-elle un mythe basé sur le sacrifice ou une institution ?

Si l’humanité se définit comme carnivore, elle n’existerait donc qu’au travers des crimes qu’elle perpètre envers les animaux. Au-delà du plaisir de manger de la viande, l’homme serait surtout profondément attaché au pouvoir qu’il exerce sur l’animal. Pourtant, les justifications conférées à l’alimentation carnivore sont multiples : diététiques et nutritionnelles, économiques, écologiques, culturelles, sociales, imaginaires et religieuses.

L’alimentation carnée repose en premier lieu sur un crime, la mise à mort d’un animal. Mais quel est le fondement de cette mise à mort ? Chaque société humaine a défini ses propres limites, en déclarant ce qui peut ou non être mangé. Les chiens sont mangés en Chine, tandis que les Anglais considèrent comme répugnant de manger des grenouilles. Mais aucune ne sanctionne la mise à mort de l’animal, qui semble être basée sur un sacrifice de l’animal. Au cours de l’histoire, l’homme a sacrifié en tout temps, en tous lieux et en mille occasions, et pas toujours pour consommer de la viande. D’ailleurs, le sacrifice pouvait indifféremment concerner des animaux, mais aussi des végétaux ou des êtres humains. Il ne revêtait au départ aucune dimension alimentaire, mais surtout une dimension mystique ou religieuse.

Si certains auteurs voient dans le sacrifice l’occasion de consommer de la viande, d’autres considèrent que l’abattage animal à des fins alimentaires est clairement distinct du sacrifice. Pour quelques auteurs, le sacrifice est un moyen de contenir la violence des sociétés, mais comment imaginer qu’une violence empêche une autre violence ? « Le sacrifice ne déjoue pas la violence » (p. 203).

Si le sacrifice n’est pas l’acte fondateur de l’alimentation carnée, il n’en demeure pas moins que la mise à mort de l’animal est devenue une véritable institution. Sacrifice et alimentation carnée partagent un point commun, le droit de tuer un animal sans enfreindre aucun interdit de la société.

5. Entre carnivorisme et cannibalisme … la place de l’animal en question

Si l’auteure associe volontairement sacrifice et alimentation carnée, il ne faut pas oublier le rôle important du cannibalisme. Chez les Aztèques, les sacrifices humains sont difficiles à distinguer du cannibalisme. Des milliers de victimes pouvaient être tuées en un seul sacrifice au soleil. L’origine de l’alimentation carnée pourrait-elle se trouver à la croisée des chemins entre sacrifice et cannibalisme ? Les trois notions semblent avoir été à différents moments des institutions, banalisant la cruauté et la mise à mort associées à la manducation.

L’auteure n’hésite pas à comparer l’alimentation carnée avec le cannibalisme de gourmandise. Elle met en avant le paradoxe des sociétés humaines civilisées qui s’offensent du cannibalisme, mais qui institutionnalisent l’alimentation carnée. Si le cannibalisme constitue aujourd’hui volontiers une frontière entre humanité et sauvagerie, quelle est la véritable différence entre consommer de la viande humaine et consommer de la viande animale ? Pour répondre à cette question, il faut précisément déterminer la place de l’animal par rapport à l’homme.

Si l’homme banalise l’alimentation carnée, c’est sans doute parce que l’animal est totalement dissocié de la viande qu’il produit. « En faisant passer les animaux du statut de possible ressource à celui de propriété, les hommes franchissent un pas considérable, peut-être irréversible, dans leur relation aux animaux de même que dans les relations économiques et sociales qui ont cours entre eux » (p. 85). L’animal est dépossédé de sa caractéristique d’être vivant pour se limiter uniquement au statut de viande. Avec le développement et les dérives de l’élevage intensif, il se trouve aujourd’hui réduit à une simple ressource ou denrée alimentaire, que l’homme peut exploiter quand et comme bon lui semble.

Dès sa naissance, l’animal est conditionné en vue de sa mise à mort. Les techniques d’engraissement sont développées pour les futures recettes de cuisine qui accommoderont au mieux la viande. Selon l’auteure, il est désormais plus qu’urgent d’aborder la question de la définition de l’humanité par rapport à l’animalité.

6. La fin de l’alimentation carnée se profile-t-elle ?

Les grands enjeux écologiques et la montée des mouvements végétariens et végétaliens posent la question suivante : « Quel est l’avenir de l’humanité carnivore, ou plutôt quel est l’avenir carnivore de l’humanité ? (p. 356).

Envisager la fin de l’alimentation carnée est complexe, puisque l’humanité semble s’être définie par ce régime alimentaire. Certains auteurs vont même jusqu’à penser que rompre avec l’alimentation carnée pourrait nous faire perdre notre condition d’être humain. Mais si l’humanité est carnivore, que deviennent les végétariens ? Leur réprobation du meurtre alimentaire les exclut-elle de l’humanité ?

« Il y aurait à l’heure actuelle 550 à 600 millions de végétariens dans le monde » (p. 133). Le végétarisme s’imposerait à tous ceux qui souhaitent respecter la vie animale. Ainsi, le végétarisme ne correspondrait pas à un régime alimentaire particulier, mais serait la conséquence d’une considération morale envers les animaux. Végétarisme et alimentation carnée seraient les deux opposés du rapport entre l’homme et l’animal, et n’auraient aucun lien direct avec les besoins alimentaires. L’humanité pourrait-elle totalement se passer de viande ? Même les végétariens semblent se raccrocher à la notion de viande, grâce aux viandes factices, à l’utilisation de termes dédiés à la viande, au développement des viandes végétales ou même des viandes in vitro.

À l’heure où l’homme risque de devoir stopper sa consommation de viande contre son gré, se pose encore la question du fondement même de son alimentation carnée. Aujourd’hui, rares sont les hommes qui ont encore besoin des ressources animales pour assurer leur équilibre nutritionnel. Il est temps que l’homme s’intéresse à son rapport profond avec l’animal.

L’abattage des animaux, sous couvert de fournir des aliments carnés, ne serait que la démonstration de la domination de l’homme sur l’animal. Une domination qui a évolué depuis plusieurs millénaires pour parvenir aujourd’hui à un point culminant. Établir de nouveaux liens avec l’animal, sans violence et sans rapport de force, pourrait signer la fin de l’alimentation carnée de l’humanité.

7. Conclusion

L’alimentation carnée n’est pas un attribut de l’homme, mais une définition qu’il s’est donnée lui-même, à grands coups de justifications de tous ordres. Progressivement et insidieusement, ce régime alimentaire s’est infiltré dans la nature de l’humanité, jusqu’à la définir. Mais entre mythe et institution, entre cannibalisme et sacrifice, manger de la viande n’est-il pas tout simplement le meilleur moyen pour l’homme d’asseoir sa puissance sur l’animal et sur l’environnement ?

À l’heure du dérèglement climatique et de la multiplication des dérives de l’élevage intensif, l’humanité va certainement devoir repenser son rapport à l’animal, et donc reconsidérer s’il peut continuer ou non à manger de la viande.

8. Zone critique

Cet ouvrage tend à démontrer que l’alimentation carnée n’est pas dans la nature biologique de l’homme, mais plus une démonstration de sa volonté de se différencier en profondeur de l’animal pour mieux le maîtriser et le détruire. Évidemment, une telle conclusion ne fait pas l’unanimité. L’auteure l’avoue d’ailleurs à de multiples reprises dans l’ouvrage, mentionnant le nombre important de théories et d’hypothèses à l’origine de l’alimentation carnée.

En revanche, cet ouvrage trouve un écho à l’essor récent des mouvements végétariens et végétaliens, qui réclament la fin de l’alimentation carnée pour le respect de la vie animale. Mais nombreux sont les auteurs (à l’instar de la préhistorienne Marylène Patou-Mathis) à y opposer un trait naturel de l’homme remontant aux sources de toute civilisation. Le débat reste donc entier.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– L’Humanité carnivore, Paris, Éditions du Seuil, 2017.

De la même auteure– L'animal dans les pratiques de consommation, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1995.– Animal, mon prochain, Paris, Odile Jacob, 1997.– Liberté et inquiétude de la vie animale, Paris, Kimé, 2006.– Une autre existence - La condition animale, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque des Idées », 2012.– La cause des animaux - Pour un destin commun, Paris, Buchet/Chastel, coll. « Dans le vif », 2015.– Avec Jacques Leroy et Jean-Pierre Marguénaud, Le Droit animalier, Paris, PUF, 2016.– L’humanité carnivore, Paris, Le Seuil, 2017.– Être le bien d'un autre, Paris, Éditions Payot et Rivages, 2018.

Autres pistes– Robert Ardrey, The hunting hypothesis. A personal conclusion concerning the evolution of man, New York, Antheneum, 1976.– Olivier Assouly, Les nourritures divines. Essai sur les interdits alimentaires, Arles, Actes Sud, 2002.– Martin Brugel, et Bruno Laurioux, Histoire et identité alimentaire en Europe, Paris, Hachette, « Hachette Littératures », 2002.– Jacques Derrida, Séminaire « La Bête et le Souverain » I (2001-2002), Paris, Galilée, 2008.

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