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Le Sens du social

de Franck Fischbach

récension rédigée parMahaut RitzDocteure en philosophie (Grenoble Alpes-Berlin) et actuellement chercheuse associée au Centre Marc Bloch de Berlin.

Synopsis

Philosophie

Le Sens du social analyse la notion complexe de « social », dont le sens dépasse ce qui est relatif à la vie en société. Selon la manière dont sont organisées les sociétés, le social n’obtient pas le même sens (conflictuel, individualiste, coopératif, etc.) et certaines sociétés peuvent être plus « sociales » que d’autres. Défendant un tel sens normatif du social reposant sur la valeur de la coopération et, en ce sens, du travail, Fischbach déploie dans cet ouvrage les enjeux du social au sens fort et livre une critique de la société capitaliste actuelle, désocialisante.

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1. Introduction

Cet ouvrage part d’un double constat critique : nos sociétés capitalistes post-fordistes sont en train de perdre le sens du social et il y a urgence à reconstruire celui-ci.

Cette perte de sens est directement liée aux structures de l’organisation sociale qui, avec le tournant néolibéral amorcé autour des années 1970-1980, connaît une nouvelle vague de privatisation du social : par exemple, l’essor des nouvelles formes précaires d’emploi segmente le collectif de travail qui s’était relativement établi durant la période d’après-guerre fordiste et les anciens droits collectifs s’individualisent en fonction des nouveaux statuts de l’emploi ; on remarque la tendance à la privatisation des risques (maladie, accident, vieillesse) qui avaient pourtant été socialisés après-guerre à travers l’institution de la Sécurité sociale.

Au-delà de ces transformations qui marquent la phase du capitalisme dans laquelle nous vivons, la logique fondamentale du capital prive les travailleurs de l’expression de leur être social, obtenue dans et par le travail.

Pourtant, les potentialités de la coopération sont toujours présentes et à même de fonder une société qui vise, contrairement à la société marchande capitaliste, une intensification de la vie sociale comme lieu d’accomplissement et de réalisation des individus. Ceux-là, tout en étant divers, peuvent multiplier des intérêts partagés.

Fischbach voit même dans la fin du compromis fordiste – qui avait eu l’avantage de permettre le développement de droits collectifs, mais en acceptant dès le départ que la domination s’exerce sur le travailleur salarié – des chances réelles de libération des travailleurs et, partant, du social. Si le travail s’est assurément précarisé aujourd’hui, il n’accepte plus comme à l’époque fordiste d’être vécu comme une parenthèse durant laquelle il est demandé au travailleur d’oublier qu’il est aussi un individu porteur de droits personnels. Les exigences démocratiques de participation aux décisions et à la codétermination du procès de travail, c’est-à-dire de la manière dont le travail est organisé et exécuté, se trouvent désormais au cœur même du travail, ouvrant une brèche vers un espace démocratique de coopération.

2. La coopération inventée et aliénée sous le capital

Le social auquel Fischbach se réfère renferme un sens historique : celui de la coopération, comprise comme travail coopératif, qui a été inventée à un certain moment de l’histoire à l’initiative du capital. Avec le capitalisme, pour la première fois, est instauré le travail coopératif de masse, par lequel est maximisée la force productive de chaque travailleur individuel.

Autrement dit, via la transformation proprement capitaliste du procès de production, les travailleurs voient augmenter leur capacité individuelle de produire. Reprenant l’analyse du Capital de Marx, Fischbach explique que cette transformation d’un grand nombre de procès de travail, individuels et disséminés, en un procès de travail social combiné n’est pas hasardeuse, mais poursuit l’objectif d’autovalorisation du capital. Si le capital a l’initiative de la coopération, il en a aussi les bénéfices.

Il existe en effet une efficience du travail coopératif de masse et celle-ci est captée par le capital : à partir d’un même nombre de travailleurs et d’heures de travail, on n’obtient pas le même produit du travail si ces travailleurs œuvrent de manière coopérative, simultanée, combinée ou s’ils travaillent isolément.

Par la fusion de nombreuses forces de travail en une seule force globale, le produit global des heures de travail combinées est définitivement supérieur à celui obtenu par des procès de production non reliés les uns aux autres. Cette force productive sociale du travail, puisqu’elle est un effet du travail dès lors qu’il est rendu coopératif, se développe gratuitement et augmente donc la quantité de survaleur. En achetant individuellement chaque force de travail tout en se donnant le droit d’utiliser ensuite ces forces dans des conditions coopératives, le capital s’approprie ce surplus de valeur.

Cette survaleur extraite du travail coopératif de masse par le capital semble lui appartenir dans la mesure où il est l’instance qui a rendu possible ce travail coopératif. Face à cela, Fischbach n’hésite pas à parler de « captation » de la coopération, qu’on saisit autrement par le concept d’« aliénation ». En s’appropriant la survaleur, le capital prive les forces individuelles de leur propre effet utile collectif, soit, précise Fischbach, d’un effet qui ne peut pourtant être engendré que par le travail. La coopération sociale passe par les travailleurs, mais elle n’est pas réellement la leur.

3. Travail coopératif et puissance sociale

Fischbach retient d’une telle analyse deux éléments en particulier : la puissance sociale que renferme le travail coopératif et l’impératif qu’il y a à la libérer. Pour le philosophe, il ne fait aucun doute que les pratiques sociales de coopération impliquées par le travail renferment un sens et une portée politiques et démocratiques, occultés et rendus invisibles par les stratégies capitalistes de captation de la coopération.

Contre Hannah Arendt qui ne voyait dans le travail que du répétitif et du cyclique et le distinguait ainsi fortement des sphères de la politique et de l’action, Fischbach défend l’idée que les aptitudes au travail influent sur la vie politique et sociale et que c’est à partir de lui que s’inventent non seulement les actions communes, mais également les significations partagées. L’autonomie des acteurs, la coopération qu’ils mettent en œuvre et les décisions qu’ils prennent ensemble à propos du travail font du collectif de travail un espace public de nature foncièrement démocratique.

Cette idée du travail fondamentalement coopératif est loin d’être évidente lorsqu’on envisage la réalité du travail, son fonctionnement hiérarchique, ses rapports d’exploitation et ses souffrances. Fischbach en est parfaitement conscient et interroge la pérennité du lien entre émancipation et travail, défendu par des penseurs comme Marx et ses héritiers. Tout en faisant une place aux considérations d’André Gorz, auteur en 1980 des Adieux au prolétariat, qui affirme que le travail a cessé d’être une contribution individuelle à une production sociale pour devenir un ensemble d’activités précaires et aléatoires résultant de l’« appareil de domination universelle », Fischbach affirme avec force l’actualité de la centralité du travail.

Non seulement le travail continue aujourd’hui à jouer un rôle structurant dans la vie des individus, mais ceux-ci investissent toujours normativement le travail, dont ils attendent l’accès à une vie sociale digne et une existence sociale reconnue. Bien plus, le travail demeure pour Fischbach le terrain où le vivant se met en pratique, où celui-ci est produit et, par conséquent, où l’on donne une forme à l’existence. Il n’est pas, comme le prétendait Gorz, « un temps mort en marge de la vie », car la vie continue à s’y jouer et c’est d’ailleurs pour cette raison que les travailleurs doivent se réapproprier le travail. Contre la captation (l’aliénation) du travail, il faut réunifier le travail et la vie.

4. Logique coopérative et logique marchande

L’enjeu du social, soit l’enjeu de la coopération ou du travail coopératif, réside dans la manière dont les individus se lient les uns avec les autres. Au-delà de la captation des puissances de la coopération, le capitalisme a établi une logique marchande qui détermine de manière dominante les rapports entre les individus et qui est à l’opposé d’une logique de lien social. La différence essentielle entre ces deux logiques réside dans le fait que, pour maximiser la portée des actions individuelles, l’une s’appuie sur l’association alors que l’autre s’en remet au marché, sur lequel des individus privés sont placés en concurrence.

Ce second paradigme, inauguré au XIXe siècle par la grande transformation libérale ayant permis la création d’un unique marché mondial concurrentiel et autorégulé, est devenu tel aujourd’hui que les individus se conçoivent eux-mêmes comme des micro-entreprises toutes placées en concurrence les unes avec les autres.

En outre, la mise en concurrence des acteurs sur le marché tend à occulter ce qui, dans le travail, relève de la mise en œuvre d’une dynamique de coopération (et non d’une simple coordination) qui, même si elle est finalement écrasée par l’organisation actuelle du travail, n’a pas complètement disparu. À l’entrepreneur de lui-même, il faudrait opposer l’individu acteur de l’association formée avec d’autres au service de fins collectives librement choisies.

La logique capitaliste marchande rend abstraits les objets, les actions et les services, fruits du travail, dans la mesure où ils sont transformés en marchandises. La valeur marchande est une abstraction qui procure à la marchandise un caractère double, mis en avant par Marx dans Le Capital : une marchandise est à la fois une chose utile socialement en tant que chose particulière et une chose porteuse de valeur, chose générale et abstraite qui porte son propre caractère social mais sous une forme dissimulée et travestie, celle de la valeur. Ainsi, les agents ne reçoivent pas le caractère social de leurs propres travaux et des produits de leur travail directement, mais de manière indirecte et médiée, sous la forme de l’échange des marchandises en tant qu’elles sont porteuses de valeur.

Autrement dit, la valeur marchande vient s’intercaler entre l’activité des agents et ses effets ou conséquences sociales. Par-là, les agents se trouvent empêchés de viser directement les effets sociaux de leurs actions.

5. Au-delà du consensus politique

Outre l’opposition à la logique marchande, le social tel que le conçoit Fischbach dans cet ouvrage a un sens exigeant et profond, par rapport à des conceptions qui le situeraient uniquement au niveau du consensus politique. Il doit inaugurer un monde dans lequel il est possible de dire « nous » et « je » à la fois, dans lequel l’intérêt commun du « nous » n’est pas séparé de l’intérêt des individus, mais où le « nous » signifie quelque chose de supérieur à une collection de « je ». À l’aide de distinctions conceptuelles, l’ouvrage met en avant une certaine conception du social plus « sociale » que d’autres.

Fischbach, s’appuyant sur les travaux de John Dewey, affirme que le social au sens fort, admettant l’idée d’intérêts communs, d’actions et de pratiques communes, dépasse le simplement associatif. Le simplement associatif est la base à partir de laquelle peut se produire un saut qualitatif qui fait passer des comportements associatifs, que l’on observe également chez d’autres espèces animales, aux formes proprement humaines de l’association.

Il explique que ce saut peut s’effectuer par le biais d’une prise de conscience portant sur les conséquences du comportement en association, par laquelle on se perçoit comme affecté et concerné par les actions des autres. L’auteur désigne un opérateur concret de cette conversion de l’associatif au social : le travail coopératif, en tant qu’il est une véritable communauté d’action s’organisant autour de significations partagées par un intérêt mutuel.

Le véritablement social dépasse donc le simplement associatif, mais sans s’y opposer comme l’ont prétendu certaines philosophies, à commencer par celle d’Hannah Arendt. Elles y méprisent le social au profit du commun, au nom d’une supériorité de l’être ou du politique, le social tombant du côté des pratiques, des conduites et des rapports.

Contre ce discours répandu sur le commun, qui relève pour Fischbach d’une conception statique de la communauté comme communio, il défend une conception dynamique du commercium, du « commerce », entendu comme rapports réciproques susceptibles de constituer et de modifier les termes de ces rapports. En ce sens, augmenter le dynamisme de notre commercium signifie accroître notre puissance d’engendrer notre vie sociale. En tant que terrain de la production du monde, des rapports, des objets, des idées, le social doit être, plutôt que la politique, le terrain de la réappropriation du monde.

6. L’horizon de la démocratie comme forme sociale

L’apparente opposition entre politique et social ne signifie pas qu’il ne se passe rien de politique dans le social, bien au contraire. Le débat central situé au cœur de cette opposition, qui sépare depuis les années 1980 la « philosophie politique » de la « philosophie sociale », concerne justement le terrain des transformations sociales : contre la politique programmatique, qui impose d’en haut la « vie bonne », la philosophie sociale défend l’idée d’une immanence de la critique sociale et des transformations. Celles-ci ne sont pas dans les produits d’accords et de négociations, mais bien dans la négociation elle-même, dans la coopération elle-même, etc. Pour la philosophie sociale, la politique est une pratique, un agir au sein du social, et non pas un ordre à part et substantiel de phénomènes qui seraient distincts du social.

C’est sur cette distinction conceptuelle que Fischbach défend la démocratie comme régime de vie, ressource, forme de vie sociale, plutôt que comme régime politique, forme de gouvernement, forme d’État. Une telle distinction prend en compte d’une part le fait que régime de gouvernement démocratique ne signifie pas automatiquement démocratie réelle : la philosophie sociale doit savoir mettre au jour le caractère illusoire d’un intérêt dit « commun » lorsqu’il est en fait séparé et différent de l’intérêt des individus, car il n’est en réalité que l’intérêt de ceux à qui bénéficie la division du travail. De plus, la démocratie comme régime de vie renvoie au fait qu’elle doit être pratiquée et vécue : elle est en soi l’agir coopératif, qui mobilise pour fonctionner des capacités démocratiques et politiques.

Au-delà de l’immanence que devrait constituer la démocratie, Fischbach ne veut pas nier le fait que, dans notre réalité sociale, elle prend la forme de dispositifs démocratiques notamment juridiques, qui correspondent peut-être à la seule ressource que nous possédons encore aujourd’hui pour lutter contre les forces captatrices de la vie sociale que représentent « l’overclass » capitaliste actuelle, composée des ultra-riches de la planète. L’enjeu reste celui de l’autonomie, c’est-à-dire celui de développer notre puissance de produire nous-mêmes les formes de notre propre vie sociale.

7. Conclusion

Fischbach cherche dans ce livre à ré-établir la « valeur » du social, en fonction de laquelle nos sociétés devraient s’orienter. Il défend un sens du social incarné dans la coopération, par laquelle des individus différents œuvrent ensemble à des projets communs. Ce sens du social normatif, qui dit ce qui devrait être, n’existe évidemment pas tel quel dans nos sociétés capitalistes actuelles.

Cependant, plus que de l’ordre de l’utopie, il est de l’ordre de la potentialité : ce sont les développements historiques liés à la mise en place des sociétés capitalistes après l’Ancien Régime qui inaugurent la possibilité d’une telle organisation sociale de la coopération en fonction des formes historiques réelles que prend le travail. Si le travailleur postfordiste d’aujourd’hui arrive mieux que son précurseur fordiste à concevoir son travail comme une activité vivante émanant de lui, il sera plus à même de libérer de la domination capitaliste les puissances de la coopération.

8. Zone critique

Cet ouvrage est riche de références à de nombreuses philosophies qui ont pensé le social et sur lesquelles Fischbach s’appuie pour développer son propos, en les critiquant ou en les reprenant à son compte. De cette manière, il introduit des distinctions conceptuelles importantes pour comprendre l’enjeu du social qu’il défend dans ce livre et il situe en même temps sa pensée parmi les diverses conceptions du social, y compris celles que portent différentes idéologies politiques, néolibérale, communiste, socialiste.

D’ailleurs, si ce livre est consacré au sens du social, aux modalités par lesquelles les individus se lient les uns avec les autres et produisent les formes de leur vie sociale, Fischbach s’intéresse plus en profondeur dans son livre suivant au socialisme (Qu’est-ce qu’un gouvernement socialiste ?, 2017). La présent ouvrage offre des bases solides à la critique sociale, à partir desquelles elle pourrait interroger plus en profondeur le rapport au travail du « travailleur jetable » interchangeable.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Le Sens du social. Les puissances de la coopération, Montréal, Lux Éditeur, 2015.

Du même auteur– Manifeste pour une philosophie sociale, Paris, La Découverte, 2009.

Autres pistes– Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, trad. par G. Fradier, Paris, Presse-Pocket Agora, 1994.– John Dewey, Le Public et ses problèmes, trad. par J. Zask, Publications de l’Université de Pau, Farrago/Éditions Léo Scheer, 2003.– Karl Marx, Le Capital, trad. sous la direction de J.-P. Lefebvre, Paris, PUF, 1993.

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