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Médias

de François Jost

récension rédigée parKarine ValletProfesseure certifiée de Lettres Modernes.

Synopsis

Société

Depuis quelques décennies, la confiance que les citoyens accordaient aux médias s’est étiolée. Accusés de ne plus être en phase avec les attentes des Français, voire de manipuler l’information, ils ont perdu toute crédibilité aux yeux de certains. À tel point qu’avec le mouvement des Gilets jaunes, les journalistes ont fait l’objet d’attaques verbales et physiques. Comment en est-on arrivé là ? François Jost analyse ce phénomène à la lumière des évolutions sociologiques et des pratiques médiatiques.

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1. Introduction

À l’heure où les fake news se multiplient sur les réseaux sociaux, les médias devraient être considérés comme des sources fiables et sérieuses. Pourtant, ils n’ont jamais eu aussi mauvaise presse qu’aujourd’hui en France.

Suspectés de subir les manœuvres des représentants politiques et de la haute finance, ils sont étrangement perçus par certains comme une menace pour la démocratie, alors qu’ils sont censés en être les garants. Sans compter que leur tendance à la dramatisation dans le traitement de l’actualité semble avoir entamé leur crédit. Comment expliquer ce glissement vers une vision contre-nature du travail des médias ? Assiste-t-on à des dérives éthiques de la part des journalistes eux-mêmes ? Quelles solutions faudrait-il mettre en place pour rétablir la confiance de la population dans les contenus journalistiques ?

Spécialiste des médias, François Jost revient sur l’histoire médiatique pour en comprendre les arcanes et décrypter le rejet auquel sont confrontés les journalistes.

2. Les médias, garants de la démocratie ?

En tant que représentants de la liberté d’expression, les journalistes ont pour mission d’informer. Ils ont un devoir d’objectivité, qui doit les empêcher de tomber dans le militantisme. Leur valeur première est la vérité, dont ils se portent garants grâce au fact-checking, à savoir l’obtention de preuves et la vérification des sources. Mais cette vérité ne doit pas être rendue publique à n’importe quel prix, selon François Jost. Le journaliste doit être investi d’une éthique de la responsabilité qui l’amène à prendre en considération les conséquences de ses révélations. Il doit être conscient de la dimension performative des mots et des images, c’est-à-dire leur capacité à agir sur la réalité et à en modifier le cours. En 2015, lors de l’attentat de l’Hyper Cacher, les révélations de BFM TV ont parfaitement illustré cet aspect : en indiquant en direct la présence d’otages cachés dans la chambre froide du magasin, la chaîne a sérieusement mis en danger ces personnes.

Si les médias représentent la clé de voûte de toute démocratie, il est à noter que leur indépendance n’a pas toujours été totale. Sous De Gaulle, un ministère de l’Information et un service de liaison interministériel pour l’information (SLII) avaient la mainmise sur l’ORTF. Ces instances d’État avaient pour vocation de vérifier les programmes, d’encadrer les procédures de communication et d’organiser les invitations télévisuelles des personnalités politiques. Le gouvernement s’opposait même à toute communication sur les manifestations étudiantes de mai 68, en retirant les moyens accordés à la radio et la télévision, licenciant les journalistes contestataires ou supprimant les émissions bravant l’interdiction.

À la suite de leur privatisation à la fin des années 1980, certains médias devinrent des entreprises soumises à des enjeux économiques. Ils se retrouvèrent sous la houlette de dirigeants qui imposaient leurs décisions, à l’instar de Vincent Bolloré qui choisit les programmes de Canal+ en fonction de ses intérêts personnels ou de Robert Hersant et Serge Dassault qui imposèrent leur ligne de conduite politique à la rédaction du Figaro. Plus récemment, les agissements de Nicolas Sarkozy durant sa présidence révèlent bien aussi une volonté d’intervenir dans les décisions des médias audiovisuels. Jouant de son statut, il tenta d’obtenir des faveurs pour des amis et de faire renvoyer certains présentateurs ou journalistes qui ne lui plaisaient pas.

3. Comment s’explique le rejet des médias ?

Selon une étude de 2019, 42 % des Français considèrent que les médias livrent une vision trop pessimiste de l’actualité. La tendance au sensationnalisme et la prédominance de sujets dramatiques, que l’on montre en boucle, conduisent certains à se détourner de la presse ou des journaux télévisés traditionnels.

En outre, les journalistes ne donneraient pas assez la parole à certaines catégories sociales. Les classes populaires, comme les ouvriers ou les agriculteurs, sont en effet nettement sous-représentées sur les plateaux de télévision. Pour Sébastien Rouquette, cette inégalité médiatique tient au fait que les journalistes sont en partie déconnectés de la réalité sociale d’une frange de la population. Ils abordent les sujets selon leur point de vue, en se prenant pour référence ou s’appuyant sur une conception érudite des groupes sociaux, issue de livres de sociologie.

Ce décalage a pour effet de créer la suspicion chez certains, qui accusent les journalistes de déformer la réalité et de mentir. Les médias donneraient une version officielle des faits, dictée par les puissants, qu’il convient de décrypter pour éviter toute manipulation. Cette théorie, spécifiquement française selon l’historien Patrick Éveno, repose sur la soumission présupposée des médias aux pouvoirs financiers ou politiques. Comme l’affirmait déjà Jean-Marie Le Pen en son temps, ils constitueraient une « caste médiatique », dont le rôle est de diffuser la propagande du gouvernement ou des grands patrons. Pour les Gilets jaunes, l’appartenance de certains médias à de grands groupes privés en est la preuve. Jean-Luc Mélenchon va plus loin, en affirmant que les médias ont pour but « d’empêcher les autres de penser et de les maintenir en rang dans le troupeau » (p.124).

Avec l’actualité récente, l’hostilité à l’égard des journalistes s’est transformée chez certains en mépris ou en haine. Du côté des citoyens comme des politiques, les médias sont devenus des boucs émissaires, chacun se plaignant que leurs reportages ou articles desservent leurs intérêts. Les insultes, telles que « merdias » ou « journalopes », ont été monnaie courante durant le mouvement des Gilets jaunes. Plus inhabituel, elles fusent aussi parmi les politiques. Donald Trump s’en est notamment fait une spécialité, de même que Jean-Luc Mélenchon qui traite les journalistes de « voyeuristes » faisant un « métier pourri » lors d’une interview en 2010. Pire, les médias sont accusés d’être antidémocratiques. Pour François Jost, on assiste à un renversement de la réalité visant à cautionner les propos injurieux et les violences auxquels sont confrontés les journalistes.

4. Les journalistes sont-ils irréprochables ?

Le contrat tacite qui lie un journaliste à ses lecteurs ou auditeurs suppose la confiance dans les informations fournies. Or, plusieurs dérives journalistiques ont entamé la foi du public dans les médias.

Par exemple, la rétention d’informations opérée par les Américains, durant la guerre du Golfe, a été préjudiciable aux journalistes. Leur acharnement à communiquer des informations à tout prix, en dépit de toute règle morale et dans le seul but d’assurer la meilleure audience, fait également partie des travers qui ont conduit les médias à se discréditer. Pendant la révolution roumaine contre Ceausescu en 1989, les journalistes se sont fait berner par une photographie de vingt cadavres de prétendus rebelles, que TF1 a présentés comme un charnier de 5000 corps, tandis qu’Antenne 2 surenchérissait en annonçant 12 000 morts.

Le manque de neutralité de certains journalistes joue aussi en leur défaveur. Dans les années 2000, au mépris de toute présomption d’innocence, les médias portèrent atteinte à des personnes innocentes dans le procès d’Outreau, en se substituant à l’autorité judiciaire. Dans l’affaire de Rugy, accusé d’utiliser les fonds publics pour mener grand train, Mediapart attisa la haine des citoyens en s’appuyant sur des convictions populistes, telles que la corruption des puissants, ou des photos fournies par des sources présentant un conflit d’intérêts. Cette absence de déontologie professionnelle ne peut qu’alimenter les théories conspirationnistes.

Au lieu d’apporter une connaissance objective des événements, ces médias exploitent les croyances des gens et créent des « vérités alternatives », à savoir des vérités qui servent les intérêts de ceux qui les formulent. Ils laissent penser que la réalité qu’on nous donne à voir en cache toujours une autre, moins reluisante, qu’il convient de mettre au jour. Ces dérives journalistiques sont propices à la propagation des fake news, d’autant que nous avons tendance à adhérer aux informations qui confortent nos convictions : c’est ce que l’on appelle le biais de confirmation.

5. L’image, un support d’information objectif ?

Par essence, l’image reflète la réalité. Hervé Bazin note que la photographie a la particularité de reproduire une chose, sans que l’homme s’en fasse l’intermédiaire comme dans les arts. Dans le cas du reportage, il précise que l’unité spatiale conditionne l’adhésion du public à ce qu’il voit : cela signifie que l’on doit s’interdire tout montage qui pourrait scinder les éléments qui interagissent pour donner du sens à une scène.

Cette conception rejoint celle des Gilets jaunes, qui prônent le direct sans découpage, sous forme de longs plans-séquences. Cette supériorité attribuée aux données visuelles est parfaitement représentée par le choix de leurs supports de communication sur Facebook : les textes sont minoritaires par rapport aux photos et vidéos. Pour la majorité des gens, l’image est à tel point synonyme de vérité que, lorsque la télévision belge crée en 2006 un canular annonçant l’indépendance de la Flandre, seuls 5 % des téléspectateurs n’y ont pas cru du tout.

Pourtant, à l’heure où les « mèmes », ces photos de journalistes falsifiées, circulent abondamment sur le Net, la valeur dévolue à l’image devient quelque peu soumise à caution. Même sans volonté de manipuler la réalité, François Jost souligne qu’il est illusoire de croire à l’objectivité d’une photographie ou d’une vidéo, dans la mesure où elles sont soumises à des choix d’angle de vue et de traitement du sujet. Ainsi, les séquences filmées par les Gilets jaunes occultent les scènes de violence perpétrées par les casseurs ou contre les CRS, tandis que BFM TV se focalise sur les agressions commises contre les journalistes. Toute image résulte donc d’un point de vue adopté par celui qui en est à l’origine : en ce sens, elle traduit une vision subjective d’un événement. C’est pourquoi la confrontation entre différentes sources et points de vue est la clé pour construire une information qui s’approche le plus possible de la vérité.

6. Comment rétablir la confiance dans les médias ?

Il est indispensable de lutter contre les préjugés à l’égard des médias. François Jost rappelle que nous ne sommes plus à l’ère de l’ORTF. L’exposition médiatique accordée aux personnalités politiques de l’opposition en témoigne concrètement. Nos médias donnent la voix aux partis de tout bord. Force est même de constater que les représentants de l’opposition ou des extrêmes sont invités à s’exprimer plus souvent que les membres du gouvernement.

Par ailleurs, la pression de l’exécutif sur la communication médiatique est moindre si l’on en juge par les retransmissions en continu des manifestations des Gilets jaunes sur plusieurs chaînes. De même, il n’est pas rare de voir les ministres invités sur les plateaux télévisés mis en difficulté par les questions des journalistes, ce qui témoigne bien de la liberté dont ils jouissent dans l’exercice de leur profession. En 2013, la suppression du délit d’offense au chef de l’État est certainement le fait le plus représentatif de cette volonté de ne pas museler les médias.

L’éthique doit être replacée au cœur des pratiques journalistiques. La constitution d’instances spécialisées est un excellent garde-fou pour éviter les dérapages. Le Conseil de déontologie journalistique et de médiation, ainsi que le Code de bonne conduite relatif à la couverture audiovisuelle d’actes terroristes viennent compléter le travail du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Ces initiatives sont indispensables pour éviter les débordements médiatiques auxquels on a pu assister lors de l’attentat de Nice ou de Charlie Hebdo. La lutte contre les infox constitue aussi un enjeu crucial, qui exige une collaboration étroite avec les plateformes comme Facebook. Les citoyens ont également un rôle à jouer. C’est en leur apprenant à détecter les fake news et à vérifier la validité des informations qu’on les rend moins vulnérables aux théories du complot.

Le développement d’alternatives aux médias traditionnels peut être une solution. Le journalisme amateur qui foisonne sur les réseaux sociaux ne peut constituer une option viable, dans la mesure où il est dépourvu de l’approche objective et des moyens financiers nécessaires à une investigation de qualité. Lorsqu’il est pratiqué dans le respect de l’éthique, il peut néanmoins offrir une alternative intéressante répondant aux attentes des plus jeunes, comme le site Hugo décrypte qui joue sur l’humour et différents modes de communication tels que les pictogrammes et les vidéos.

Dans un registre plus professionnel, le journalisme constructif, initié au Danemark par Ulrik Haagerup, s’inspire de la psychologie positive pour trouver un équilibre satisfaisant entre bonnes et mauvaises nouvelles. Il vise à éviter les écueils du journalisme d’investigation, qui ne cherche qu’à dénoncer sans proposer de solution, ainsi que ceux des breaking news, qui jouent sur le scoop plutôt que sur la richesse de l’information.

7. Conclusion

La frontière entre journalisme et militantisme est si ténue que l’activité journalistique est devenue un métier de funambule. À cela s’ajoute la concurrence des réseaux médias sociaux, qui s’avère d’autant plus déloyale que, dans la majorité des cas, elle se départit de toute éthique et ne vise pas à informer, mais à déformer la réalité pour la faire coller à ses convictions.

De là à diffuser des fake news et théories complotistes, il n’y a qu’un pas que les journalistes amateurs et certains médias professionnels n’hésitent pas à franchir. Face à cette multiplicité de sources plus ou moins fiables, le récepteur ne peut plus se contenter d’une lecture passive de l’information. Il doit exercer son esprit critique à en repérer les failles et les limites, afin de ne pas se laisser influencer.

8. Zone critique

Pierre Bourdieu est à l’origine d’une critique des médias qui pointe le manque d’objectivité des journalistes. Selon lui, c’est à travers leur conception du monde qu’ils donnent à voir les événements qu’ils relatent. Sur ce point, il rejoint en partie François Jost pour qui la façon de traiter un sujet et de le filmer est déjà une prise de position idéologique plus ou moins marquée. Pour le sociologue, Theodor W. Adorno, la radio ou la télévision vont à l’encontre de leur fonction démocratique, en aliénant les auditeurs et les empêchant de penser, ce qui n’est pas sans rappeler les critiques de Jean-Luc Mélenchon qui considère que les journalistes font du lavage de cerveau.Paul Lazarsfeld conteste cette pression idéologique ou morale des médias.

Dans les années 1940, il réalise des études qui révèlent la faible influence des médias sur les intentions de vote des électeurs. François Jost fait le même constat, en notant que l’extrême droite et l’extrême gauche n’ont pas remporté l’élection présidentielle de 2017, bien que leurs représentants aient été davantage sollicités que la République en marche pour venir défendre leurs idées à la radio ou sur les plateaux de télévision.

Selon Noam Chomsky, la soumission des médias à des exigences de rentabilité les pousse néanmoins à développer des stratégies de communication pour intéresser et fidéliser les lecteurs ou téléspectateurs. Pierre Bourdieu note que cette logique économique ne peut qu’avoir une incidence négative sur la qualité des contenus. La dimension démocratique des médias est pourtant bien réelle, pour Sébastien Rouquette et Dominique Wolton. Elle trouve son apogée dans la création d’espaces d’expression libre sur Internet, destinés à ceux qui souhaitent réagir à des articles ou vidéos.

Le risque étant que ces informations soient exploitées à des fins politiques et de manipulation des citoyens, comme l’affaire Cambridge Analytica a pu le révéler à l’occasion du référendum pour le Brexit ou de l’élection présidentielle de Donald Trump.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– François Jost, Médias : sortir de la haine ?, Paris, CNRS, 2020,

Du même auteur– Le Culte du banal, Paris, CNRS, 2020.– Pour une éthique des médias. Les images sont aussi des actes, La Tour-d’Aigues, L’Aube, 2016.

Autres pistes– Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Raisons d’agir, 1996.– Noam Chomsky et Edward Herman, La Fabrication du consentement – De la propagande médiatique en démocratie, Marseille, Agone, 2008.– Elihu Katz et Paul Lazarsfeld, Influence personnelle – Ce que les gens font des médias, Paris, Armand Colin, 2008.– Sébastien Rouquette, L’Impopulaire Télévision populaire, Paris, L’Harmattan, 2001.

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