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De l’intime

de François Jullien

récension rédigée parMélanie SemaineEnseignante en philosophie dans le secondaire.

Synopsis

Philosophie

Nous valorisons de nos jours la capacité à créer de l’intime dans nos relations. À l’inverse des mondanités impersonnelles, voire insincères, les relations intimes seraient le signe d’une qualité humaine. Mais savons-nous vraiment ce qu’est cet intime que nous valorisons ? Car comment le distinguer de sa mise en scène, dite intimiste ? Et ne pas le confondre avec la sincérité de la confession, voire du déballage ? Ou avec la tendresse et l’amour ? Dans cet ouvrage, le philosophe François Jullien analyse cette notion, familière et pourtant mal cernée, ainsi que les difficultés qu’elle pose, qui expliquent que le véritable intime soit si rare.

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1. Introduction

Qualifier une relation d’« intime », c’est dire qu’elle est sincère et profonde, qu’elle n’est pas fondée sur des convenances sociales ou sur une entente superficielle. Mais en savons-nous davantage ? Le terme recouvre en réalité deux sens très différents. D’abord, l’intime est ce qu’il y a de plus profond, de plus enfoui en nous.

C’est notamment le sens en jeu dans l’expression « avoir une conviction intime », c’est-à-dire une conviction profondément ancrée, en deçà de laquelle on ne peut remonter pour la justifier ou la mettre à l’épreuve. En ce premier sens, l’intime est donc le superlatif de « en nous ». Le second sens du terme ne renvoie en revanche pas à nous, mais à l’Autre : ce qui est intime, c’est aussi ce qu’on partage avec quelqu’un. Comment expliquer alors cet écart et tenter de concilier ces deux sens ? Comment ce qui est enfoui en nous peut être partagé avec l’Autre, sans perdre sa valeur profonde une fois exposé ? C’est à cette question que le philosophe François Jullien entreprend de répondre dans son ouvrage.

Son sous-titre « Loin du bruyant Amour » nous indique d’emblée que l’auteur oppose cet intime ambivalent au discours reçu sur l’amour. Car nous confondons souvent les deux, alors même que l’intime, contrairement à l’amour sous toutes ses formes, ne peut se dire. Il échappe à toute déclaration et scène théâtrale. Mais si l’intime est un tel partage silencieux, et même quasi ineffable, comment le décrire, le reconnaître et surtout le faire advenir ?

2. Pourquoi la notion d’intimité pose-t-elle problème ?

Il est tout d’abord très difficile de concilier les deux sens de l’intime, qui semblent s’opposer : l’intime est à la fois ce qu’il y a de plus intérieur en nous, et ce qui est radicalement extérieur et nous échappe, à savoir l’Autre. Le terme du « partage » analysé par l’auteur permet toutefois de réconcilier les deux et de mieux définir l’intime. Partager, c’est en effet prendre une part (de l’Autre, en l’occurrence) et en donner une (de soi). C’est donc un échange. Mais c’est également avoir part à, participer. C’est-à-dire que dans cet échange, nous prenons part à un mouvement commun qui crée quelque chose entre soi et l’autre. Et c’est précisément parce qu’on peut se retirer au plus profond de soi qu’un partage peut être sollicité et acquiert de la valeur. On peut donc penser que c’est cela, l’intime : cet échange entre soi et l’autre, qui prend en chacun ce qu’il a de plus profond et qu’il pourrait très bien garder pour lui.

L’auteur montre toutefois que cette analyse de l’intime pose problème en philosophie, car elle va à l’encontre de la conception classique de la conscience comme représentation. La philosophie classique, essentiellement depuis Descartes, a en effet défini la conscience comme la faculté que des êtres humains auraient (et qui les distinguerait des animaux) de non seulement agir et parler mais de toujours immédiatement se représenter leurs actions. Alors qu’un animal se contente par exemple de percevoir la présence d’un objet et de se diriger vers lui, l’être humain perçoit l’objet, se met en mouvement, mais surtout se représente le fait qu’il a perçu un objet et est en train de se diriger vers lui.

Or, si notre conscience se fonde vraiment sur cette capacité à nous représenter nous-mêmes et le monde, cela signifie que l’accès à l’Autre ne serait qu’un accès indirect, par représentation, comme si nous peignions l’Autre dans notre tête. Et une telle conception empêche tout partage tel que l’a analysé François Jullien. Croire en la possibilité de l’intime impose donc, d’un point de vue philosophique, de cesser de croire en une conscience représentative.

Enfin, l’intime n’empêche-t-elle pas la rencontre et le désir ? Dans un ouvrage ultérieur, Près d’elle : présence intime, François Jullien analyse la présence dans ce qu’elle peut avoir d’opaque. La présence peut empêcher la rencontre, car celle-ci a besoin d’un espace sans l’Autre pour pouvoir survenir. Et de la même manière, on peut se demander si l’intime n’empêche pas le désir, dans ce qu’on appelle généralement la fusion avec l’Autre. Lorsqu’on crée cet espace entre soi et l’autre, lorsque ce que l’Autre a de plus profond est déjà en nous, comment ressentir encore l’appel du désir ?

En philosophie, on définit classiquement celui-ci comme l’expression d’un manque. Or, lorsque l’Autre s’est risqué au partage avec nous, cette situation de manque semble bel et bien abolie. Alors comment pouvoir encore désirer ? La psychologie a également pu montrer que le désir supposait une tension vers son objet. L’intime est précisément un lieu d’abandon des tensions relatives à tout type de rapports de forces. Pour résoudre ce problème, l’auteur propose donc de ménager dans toute relation intime une part de ce qu’il nomme « extime », c’est-à-dire de ne pas tomber dans la fusion complète avec l’Autre mais de toujours ménager une part d’extériorité.

3. Comment faire advenir de l’intime avec l’Autre ?

Suffit-il de parler de soi-même, de se confier à l’Autre, pour être intime avec lui ? Non. Prenons le cas du projet de Montaigne dans les Essais, qui ambitionnait de tout dire de lui : pour François Jullien, l’intime ne peut précisément pas se déployer dans un tel projet.

L’ouvrage de Montaigne est un ensemble de confessions de la plus grande sincérité mais qui se présentent comme un exemplum, c’est-à-dire comme un exemple valant pour tout homme en général. Les confessions pratiquées par Montaigne tiennent donc davantage de l’enseignement. Elles ressemblent à ce que les stoïciens nommaient la parrêsia : littéralement le « tout dire », devant servir d’édification morale. Et c’est effectivement une telle ambition éducatrice qui motive Montaigne à avouer toutes ses erreurs. Mais l’intime suppose d’oser dévoiler sa singularité, c’est-à-dire ce qui fait de nous un être unique en notre genre, avec le risque et la fragilité que cela implique. Tout dire sur soi ne suffit donc pas à faire advenir l’intime.

Pour cela, on ne peut pas non plus rester dans sa perspective singulière. Car sinon, on manque l’Autre. Le roman La Princesse de Clèves en est un exemple éclairant. Les deux personnages épris l’un de l’autre, Mme de Clèves et M. de Nemours, vivent un moment de complicité, à l’écart de la cour, durant lequel ils peuvent même partager les secrets de ses intrigues. Ils sont seuls dans une pièce et réunis par un mystère, dévoilé dans l’obscurité.

Mais pour autant, l’intime ne surgit pas à ce moment-là d’après l’auteur. Car aucun des deux ne prend le risque de la dépossession de soi par l’autre. Chacun reste résolument soi-même. Le débordement de soi hors de soi n’est risqué par aucun des deux personnages. Or il faut se déposséder de soi-même pour pouvoir rencontrer intimement l’autre. Il est à ce titre significatif que dans la scène finale du roman, où tout a été arrangé pour qu’ils se retrouvent « dans l’intimité », Nemours et la princesse de Clèves ne disent jamais « nous ».

Enfin, on ne peut ni forcer ni théâtraliser l’intime, d’où la difficulté à (se) le représenter. C’est ce qui fait toute la différence entre l’intime et l’intimiste : créer une atmosphère dite « intimiste » dans un restaurant ou sur un plateau de télévision, afin d’encourager la confidence, ne peut créer que l’apparat de l’intime et éloigner celui-ci. L’intime ferait alors partie des choses paradoxales, qu’on n’atteint qu’en cessant de tenter de les obtenir, comme le sommeil ou encore l’oubli…

4. Quand a-t-on commencé à penser la notion d’intime ?

On peut supposer que l’intime a toujours existé, mais la notion n’est apparue que tardivement. En effet, les multiples conditions nécessaires à l’avènement de l’intime entre deux personnes, et le fait que ni l’honnêteté de la confession ni la complicité ne suffisent à le créer, expliquent d’une part sa rareté et d’autre part la longue période qu’il fallût pour le cerner. On se serait attendu à la retrouver tôt dans la littérature romanesque, et pourtant, la pensée de l’intime s’est formée autrement.

Tout d’abord, Saint Augustin marque la naissance de l’intériorité et de l’altérité en soi, dans ses Confessions (397-401). On peut notamment penser à l’extrait des Confessions (I, 8) dans lequel Saint Augustin raconte la manière dont il a appris à parler. Il aurait observé silencieusement les paroles des adultes et appris à établir des correspondances entre les mots et les choses. Or, cet apprentissage suppose que l’enfant ait déjà une forme de langage intérieur qui lui permette de d’observer, de s’interroger puis de tenter d’extérioriser ce qu’il a retenu sous forme de nouveaux mots appris. Et c’est précisément cela, l’intériorité qui naît sous la plume d’Augustin : un dialogue intérieur avec soi. Une fois cette intériorité pensée, il devient possible de concevoir en elle un endroit plus reculé, l’endroit le plus intérieur de cette intériorité, échappant presque à notre propre dialogue intérieur. Cet endroit, c’est précisément l’intime, en son premier sens.

Mais pour que l’intime soit pensable en son second sens, encore faut-il que ce qu’il y a de plus intérieur en nous puisse se partager avec l’autre, et réciproquement. C’est Rousseau qui nous permet de penser ce partage. Le dialogue intérieur conçu par Augustin était un dialogue chrétien, en rapport avec Dieu : au plus profond de lui, l’homme découvrait une ouverture à Dieu et son dialogue avec lui formait son intériorité. Rousseau reprend ce dispositif des Confessions d’Augustin mais enlève ce qu’il y avait de divin pour le transférer à l’humain. Au plus profond de nous, nous ne découvririons pas Dieu mais l’Autre. On aboutit alors bien aux deux caractéristiques de l’intime : à la fois intériorité de soi-même et ouverture à l’Autre. Pour François Jullien, cette pensée de l’intime est visible à de nombreuses occasions dans les récits de Rousseau.

On peut en retenir un : lorsque Rousseau tente de se remémorer une chanson d’enfance, jadis chantée par sa tante, et confie l’émoi qui le saisit, cela fait entrer dans l’intime. Car ce n’est pas modélisé ni exemplifié (comme chez Montaigne) mais confié de manière singulière. Ce souvenir et cette émotion ne pourraient appartenir à aucun autre et ne livrent aucun message, aucune leçon morale. Ce qui est délivré est même quasiment dépourvu de sens. En effet, qu’en retenir et qu’en penser ? Peu de choses. Et c’est, entre autres, ce à quoi on reconnaît l’intime.

5. Finalement, quelle est la différence entre l’intime et l’amour ?

Dès le sous-titre de son ouvrage, François Jullien oppose les deux termes. Et à l’issue de son analyse de l’intime, de ses implications et de son histoire, on peut finalement comprendre pour quelles raisons.

Tout d’abord, l’amour se dit, se déclare. Et généralement bruyamment, comme le rappelle le sous-titre : par des intrigues, des scènes, des débordements d’émotion et des déclarations orales ou écrites. Tandis que l’intime est discret, voire ineffable, c’est-à-dire impossible à verbaliser. On peut même aller plus loin et penser que l’intime menace de disparaître lorsqu’on le verbalise. Car le risque pris par chacun de laisser pénétrer l’Autre, une fois exposé et figé par des mots et des scènes, devient un masque, une comédie de fragilité. D’autre part, l’amour connaît une part importante de projection. Et celle-ci prend toujours le risque de ne pas être réciproque. On peut en effet souvent être en décalage dans le cas de l’amour : on peut tomber amoureux d’une personne qui nous a à peine remarqué, ne plus être amoureux d’une personne qui nous aime comme au premier jour, etc. À l’inverse, ces situations ne pourraient jamais advenir dans le cas de l’intime, car celui-ci est nécessairement réciproque. Il implique en effet un moi et un toi, et un double mouvement de dévoilement consenti. Enfin, l’intime élève l’individu humainement, ce que ne fait pas nécessairement l’amour. En effet, il n’est atteint que lorsqu’on sort à la fois de la projection de soi sur l’autre, et du rapport de force. Car l’intime est trop fragile et nous appartient trop peu pour être forcé ou même contrôlé, tandis que dans l’amour, on fait de l’autre un objet auquel on se rapporte.

6. Conclusion

François Jullien réussit à analyser dans son ouvrage une notion qui, par définition, ne se dit pas et ne se représente pas, ou très peu.

Il y parvient en allant puiser dans des références littéraires, classiques et accessibles, des scènes qui vont lui permettre de ramener cette expérience à une notion de philosophie. Il contourne ainsi toute la difficulté qu’il y a à décrire l’intime.

7. Zone critique

On pourrait cependant reprocher à l’ouvrage de s’emparer d’un motif caractéristique de la société contemporaine et de contribuer par-là à le valoriser encore davantage.

Et il est vrai qu’il ne permet pas d’effectuer un pas de côté et de regarder avec davantage de neutralité cette sacro-sainte intimité, vantée par la psychologie, les œuvres de fiction et les pratiques sociales depuis plusieurs décennies. Mais l’ouvrage permet toutefois d’y voir plus clair dans cette notion et de comprendre que ce que nous valorisons sous l’appellation d’« intime » ne l’est que rarement.

Si l’on pense par exemple aux « tyrannies de l’intimité » dénoncées par Richard Sennett dans son ouvrage éponyme des années 1970, on peut désormais comprendre qu’il s’agissait plutôt de tyrannies de l’ego, se manifestant à travers des mises en scène intimistes. Mais le véritable intime, lui, ne saurait ni s’exiger ni se donner en spectacle.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– De l’intime, Paris, Éditions Grasset, coll. « biblio essais », 2013.

Du même auteur– Près d’elle : présence opaque, présence intime, Paris, Éditions Galilée, coll. « Incises », 2016.– Si près, tout autre : de l’écart et de la rencontre, Paris, Éditions Grasset, coll. « Essai français », 2018.

Autres pistes– Richard Sennett, Les tyrannies de l’intimité, trad. par A. Berman et R. Folkman, Paris, Éditions du Seuil, coll. « La couleur des idées », 1979. – Saint Augustin, Les Confessions, trad. par J. Trabucco, Paris, Éditions Flammarion, coll. « GF Flammarion », 1993.– Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Folio classique », 2009.

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