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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Masculin/Féminin (I)

de Françoise Héritier

récension rédigée parMélanie PénicaudDocteure en anthropologie (Université de Poitiers).

Synopsis

Société

Dans cet ouvrage, publié en 1996, Françoise Héritier y montre combien la différence entre les sexes structure, à la fois universellement et avec de nombreuses variations, la pensée humaine. En mettant en évidence les ressorts du profond ancrage de la domination masculine, l’ouvrage envisage des possibles pour tendre vers l’égalité.

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1. Introduction

Le premier tome de Masculin/Féminin réunit douze articles publiés dans différentes revues entre 1979 et 1993. Il s’interroge sur les fondements sociaux de la domination des hommes sur les femmes dans les sociétés humaines. Françoise Héritier, anthropologue de la parenté et africaniste, cherche à « débusquer au sein de chaque société les invariants culturels concernant les représentations du masculin et du féminin » (p. 9). L’ouvrage, très pédagogique, vise au cœur même de l’entreprise anthropologique. À travers de très nombreux exemples, il entreprend de cerner « l’ensemble complexe des idées et valeurs » qui sous-tendent une inégalité considérée comme allant de soi, comme étant naturelle.

Toutefois, si Masculin/Féminin est un ouvrage théorique, son objectif principal est orienté vers l’action : il s’agit de bien connaître les causes de ces disparités et de la domination masculine pour mieux pouvoir les combattre. Françoise Héritier souligne en effet l’urgence d’agir contre la mise en sujétion de la femme.

Pour ce faire, elle entreprend de mettre en évidence des « pivots » de la différence hiérarchique entre les sexes : les thématiques de la fécondité et de la stérilité ; le statut des humeurs du corps ; et les représentations culturelles dominantes de la masculinité et de la féminité. Elle montre que ces thématiques sont étroitement imbriquées et participent de la façon dont l’homme se représente le monde ainsi que sa place dans le monde (cosmogonie, institutions sociales, compréhension et représentation des processus biologiques, etc.).

Enfin, l’anthropologue, qui a été sollicitée par la République française dans le cadre de la réflexion sur le mariage et l’adoption des couples de même sexe, prolonge la réflexion en développant les problématiques engendrées par les techniques de procréation médicalement assistées (P.M.A.).

2. La valence différentielle des sexes

La hiérarchie entre les sexes, Françoise Héritier l’observe d’abord chez les Samo du Burkina Faso, son premier terrain d’étude. Puis, en comparant les différents systèmes de parenté dans le monde, elle détermine les invariants qui définissent les rapports entre le masculin et le féminin. Elle fait notamment la découverte inédite de l’asymétrie du rapport entre germains de sexes différents : dans quelque société que ce soit, une femme ne peut être l’aînée de son frère cadet. C’est à partir de cette découverte que Françoise Héritier développe le concept de « valence différentielle des sexes », désormais incontournable pour penser les logiques de la parenté et de la domination masculine.

Ce concept traduit une représentation hiérarchisée des rapports homme/femme, plaçant les femmes dans une situation de subordination, et partagée par toutes les sociétés. Autrement dit, dans le champ social de la parenté, dans le fonctionnement des différents groupes humains de par le monde, le masculin domine le féminin.

Or, pour expliquer cette inégalité universellement observable, Françoise Héritier écarte rapidement le déterminisme biologique d’une prétendue faiblesse physique féminine : « Il s’agit moins d’un handicap physique du côté féminin (fragilité, moindre poids […]) que de l’expression d’une volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent pas d’un pouvoir si particulier » (p. 25). L’anthropologue soutient donc la thèse suivant laquelle la hiérarchie des genres serait née de l’incapacité des hommes à procréer et de la volonté de maîtriser ce « pouvoir » biologique.

Avec le concept de valence différentielle des sexes, Françoise Héritier, dont les recherches se situent dans le prolongement du structuralisme de Claude Lévi-Strauss, vient compléter les travaux de ce dernier. Lévi-Strauss proposait en effet trois invariants au fonctionnement des sociétés humaines (le « tripode social ») : la prohibition de l’inceste, la répartition sexuelle des tâches et une forme légale ou reconnue d’union stable. Pour Héritier, la valence différentielle des sexes est un quatrième pilier qui vient unir tous les autres. Inscrite au cœur des systèmes de parenté, elle a des conséquences profondes dans l’ensemble des sociétés humaines, à la fois matérielles, cognitives, sociales et culturelles.

3. La domination du corps des femmes

L’explication de la valence différentielle des sexes repose donc pour Françoise Héritier sur la volonté de l’homme d’avoir un contrôle sur sa descendance. En effet, celui-ci se trouve confronté à un invariant biologique incontestable : seules les femmes peuvent mettre au monde des enfants, qu’ils soient filles ou garçons. Pour obtenir la maîtrise de la procréation, il a fallu que les hommes exercent un contrôle sur le corps des femmes.

Nombreux sont les mythes qui expliquent qu’aux origines du monde, les hommes concevaient les enfants mâles et que les femmes engendraient les filles. Ces mythes justifient des représentations sociales répandues dans de nombreuses sociétés, reposant sur la croyance que, si les femmes conçoivent les enfants, elles ne peuvent pas « faire » seules des garçons. Que, dans de nombreuses représentations culturelles de la reproduction, les garçons soient aussi le fait des hommes est une manière de leur redonner une place active dans la procréation. De là ces pensées de la conception impliquant que le sperme de l’homme nourrisse le fœtus pendant la grossesse ou soit à l’origine d’une bonne lactation de la mère quand l’enfant est en bas âge.

C’est donc à partir de cette différence biologique originelle que toutes les sociétés humaines ont construit la domination de l’homme sur la femme. De nombreuses variantes de cette domination sont observables, des plus douces aux plus rudes pour les femmes. Mais ce qui est ici difficile à appréhender, c’est l’universalité de ce principe de domination des femmes, et le fait qu’il soit tout de même une construction sociale. La valence différentielle des sexes se tient alors à la charnière entre l’universalité de la nature humaine et la pluralité des cultures, de la même manière que s’y tient, d’après Lévi-Strauss, l’invariant de la prohibition de l’inceste.

Pour répondre à cette difficulté d’entendement, Françoise Héritier explique qu’il faut considérer qu’il n’existe par ailleurs qu’un nombre fini de systèmes de parenté. Or, parmi ces systèmes possibles, un cas est absolument exclu : celui où le principe féminin l’emporterait sur le masculin (le matriarcat n’existe pas). Aucun système de parenté, aucune terminologie, ne considère la sœur aînée (en âge) de son frère comme son aînée. La sœur, aînée ou non, restera toujours une cadette. Cette remarque rend l’universalité du principe de la domination des femmes plus aisément admissible en apportant une preuve concrète à l’analyse : au-delà de la diversité des cultures, s’il n’existe qu’un nombre fini de systèmes de parenté, celui qui se distinguerait par la prééminence du féminin sur le masculin est bien exclu. Or, cette option est envisageable, elle aurait pu être réalisée ; mais elle ne l’est pas, dans aucune culture.

De toute évidence, la domination féminine est un construit social universellement partagé. La différence biologique des sexes est ainsi devenue, universellement, mais par construction culturelle (d’où ses nombreuses variations), une forme de surpuissance du masculin.

4. Asymétrie, binarité et humeurs du corps

Les recherches de Françoise Héritier ont permis une réévaluation de la place du corps en anthropologie. Le corps et les événements qui touchent au corps sont, pour Héritier, le premier objet de réflexion de la conscience humaine. La naissance, la procréation, la mort, la maladie, etc., sont autant de « butoirs pour la pensée », selon l’expression bien connue de l’anthropologue, autant d’obstacles universels à l’entendement, de thématiques et de questionnements communément partagés autour desquels tourne la pensée humaine.

Telle une grille de lecture, le corps a fourni des catégories de pensée qui ont permis aux individus et aux sociétés de lire le monde. Les humeurs du corps (sang, sperme, lait, sueur, salive) en sont un exemple percutant que le premier tome de Masculin/Féminin analyse dans le détail. Le fait qu’il y ait de toute évidence du masculin et du féminin dans l’humanité et dans la nature est le point de départ d’une représentation binaire du monde. Celle-ci conduit à une association de paires, dont l’un des deux éléments est plus parfait et plus maîtrisé que l’autre : l’homme perd son sang volontairement au combat, tandis que la femme ne peut le retenir pendant ses règles ; le sperme est plus parfait que le lait, etc. Il y a donc de l’universel dans la manière qu’ont les hommes de penser le monde à partir d’oppositions binaires : chaud/froid, haut/bas, dur/mou, actif/passif, rêche/lisse, etc.

Ces oppositions sont hiérarchisées et affectées à un genre (masculin ou féminin). Mais, d’une culture à l’autre, l’attribution des oppositions peut changer de sexe. Les termes sont affectés au masculin ou au féminin et sont alors valorisés ou non. Inerte/actif et faible/fort, sont quasi universellement associés au féminin/masculin. Dans la culture française, l’actif est masculin et valorisé car il symbolise le pouvoir ; dans la culture chinoise, le passif est masculin, mais il est aussi valorisé car il symbolise la maîtrise de soi.

Tout au long de l’ouvrage, Françoise Héritier démontre que ce qui relève de l’universel, autrement dit l’invariant culturel, n’est pas pour autant invariable, puisque tout est culturel et non pas déterminé biologiquement. De nouvelles manières d’envisager la parentalité, la filiation et la procréation sont ainsi toujours possibles. Elles peuvent permettre, et c’est le souhait des féministes, d’évoluer vers des sociétés plus égalitaires.

5. Apport de l’anthropologie sur les nouveaux modes de procréation

La contraception et la maîtrise de leur propre fécondité sont l’exemple d’une évolution essentielle et libératrice pour les femmes. Les deux derniers chapitres de Masculin/Féminin proposent donc quelques réflexions sur la question de la Procréation Médicalement Assistée (P.M.A), pour laquelle l’anthropologue a été sollicitée par le gouvernement français. Elle compare différentes solutions mises en place dans plusieurs sociétés concernant la stérilité et la reproduction aidée par un tiers, avant d’en dégager certaines constantes. Elle rappelle d’abord que, de tous temps et en tous lieux, les sociétés ont cherché à pallier les problèmes de stérilité par leurs moyens propres, en faisant toujours appel à un tiers, puisque la reproduction bisexuée est un impératif biologique.

La première constante relevée est que l’affirmation postulant que le social serait du côté de l’artifice et le biologique du côté de la nature n’a pas de sens. La filiation est en effet toujours sociale (et non pas exclusivement biologique) et il n’est pas possible d’envisager une formule « radicalement différente » de celles répertoriées ; c’est la seconde constante.

En effet, le lien social prime toujours sur le lien biologique, dans toutes les sociétés, et c’est une troisième constante : « Au total, il n’existe pas jusqu’à nos jours de sociétés humaines qui soient fondées sur la seule prise en considération de l’engendrement biologique, ou qui lui auraient reconnu la même portée que celle de la filiation socialement définie » (p. 258). La filiation est donc différente de la pure conception. En ce sens, la déstabilisation et la fragilisation possibles de l’enfant procèderont non pas du type de conception qui aura été à l’origine de son existence, mais du regard d’autrui en cas de non-reconnaissance officielle de sa filiation.

L’anthropologue rappelle aussi que, si toutes les sociétés cherchent à pallier les problèmes de stérilité, c’est que celle-ci est perçue comme un malheur, les enfants comme une richesse et la procréation comme un devoir envers la société, envers les ancêtres et le lignage ainsi qu’envers soi-même. Si elle ne formule aucun jugement, Françoise Héritier ne voit pas d’obstacle anthropologique à la P.M.A., considérant que celle-ci se situe dans la continuité des solutions déjà pratiquées de par le monde par les sociétés humaines pour répondre à la problématique de l’infertilité ou des naissances illégitimes.

6. Conclusion

Masculin/Féminin s’est imposé comme un ouvrage majeur de l’anthropologie. En interrogeant l’universalité de la domination masculine, Françoise Héritier met en évidence le pré-pensé, ce qui est invisible tant il est présent et/ou considéré comme naturel ou évident. La « valence différentielle des sexes » est une découverte centrale qui interroge la domination du corps des femmes et montre à la fois son universalité et la pluralité de ses expressions culturelles.

En prolongeant les recherches de Claude Lévi-Strauss, Françoise Héritier déchiffre le monde à partir d’une conception « matérialiste » de la pensée humaine, qui part du corps comme premier objet d’observation, de questionnement et de représentation du monde. Elle pose le corps et les « butoirs de la pensée » comme des universels : le corps serait au fondement des appareils conceptuels des sociétés. Ce faisant, l’anthropologue replace la thématique corporelle au cœur de la discipline anthropologique.

7. Zone critique

La manière qu’a Françoise Héritier de répondre à la question de la domination masculine est très critiquée par les tenants d’une conception naturaliste. Deux solutions s’offrent en effet à qui veut répondre à une telle question : Françoise Héritier s’attache à démontrer que l’explication de cette domination est d’origine purement sociale. Elle défend une conception constructiviste qui soutient que la domination masculine s’est établie à partir d’une construction sociale.

L’autre représentation, qui s’oppose à celle-ci, est celle des naturalistes, qui soutiennent que cette domination est un fait naturel, biologique. Inspirée des théories de Darwin, cette critique du modèle formulé par Françoise Héritier est celle du darwinisme social. Ce mouvement de pensée, de nature évolutionniste, postule que la compétition pour la vie modifie les groupes sociaux qui composent l’espèce humaine (la famille, l’ethnie, l’État), si bien que des hiérarchies s’établissent. Celles-ci sont la conséquence d’une sélection sociale dans laquelle les plus avantagés l’emportent.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Masculin/Féminin I. La Pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 2015 [1996].

Du même auteur– Masculin/Féminin II. Dissoudre la hiérarchie, Paris, Odile Jacob, 2002.– Françoise Héritier, L’Exercice de la parenté, Paris, EHESS/Gallimard/Seuil, coll. « Hautes Études », 1981.– Françoise Héritier, Le Sel de la vie. Lettre à un ami, Paris, Odile Jacob, 2012.

Autres pistes– Maurice Godelier, Métamorphoses de la parenté, Paris, Flammarion, 2010.– Maurice Godelier, La Production des Grands hommes. Pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Paris, Flammarion, 2009.– Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, Paris/La Haye, Mouton, 1967 (1949).

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