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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Peau noire, masques blancs

de Frantz Fanon

récension rédigée parMarion AlphonseÉlève de l’ENS de Lyon. Diplômée en histoire de la philosophie et en Études internationales – Amérique Latine.

Synopsis

Société

Peau noire, masques blancs est un essai qui étudie la colonisation afin de proposer des solutions pour la désamorcer. Fanon est un des premiers à montrer que la colonisation est à la fois une structure économique et un système social qui informe les psychologies : les colonisés intériorisent leur prétendue infériorité, tandis que les colons intègrent leur supposée supériorité. Fanon exhorte les dominés à se révolter, à prendre conscience de leur négritude, pour pouvoir, à terme, dépasser les catégories de Blanc et Noir et désamorcer l’assujettissement de l’homme par l’homme.

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1. Introduction

Les années 1950 sont celles d’un éveil anti-colonial dans de nombreux pays colonisés. Ce phénomène est d’autant plus puissant que, lors de la Seconde Guerre mondiale, les soldats issus des territoires colonisés ont été utilisés comme chair à canon. Des tirailleurs sénégalais sont envoyés en Indochine mater les révoltes anti-impérialistes. Cette suite d’événements attise le bouillonnement du mouvement de décolonisation en germe, tandis qu’en Europe retentit la philosophie existentialiste, qui défend l’idée d’une liberté universelle inhérente à tous les êtres humains.

C’est dans ce double contexte idéologique que Frantz Fanon écrit en 1952 Peau noire, masques blancs. Dans cet ouvrage majeur et central dans l’histoire des décolonisations, il analyse le système colonial en le présentant à la fois comme structure économique et comme phénomène psychologique d’intériorisation de la domination. Comprendre les mécanismes de la colonisation, c’est le premier pas pour la détruire. Mais il ne s’agira pas simplement de cela : pour amorcer une décolonisation, il faut également que les colonisés prennent conscience de la domination qu’ils subissent et affirment leur subjectivité. C’est le rôle de la négritude. Enfin, une fois les contraires et les oppositions dépassés, les hommes seront égaux et libres.

Qu’est-ce qu’être Noir ? Qu’est-ce qu’être Blanc ? Les différences entre les peuples sont-elles culturelles ? Sont-elles psychologiques ? Qu’est-ce que la négritude ? Quels sont les rouages du système colonial et comment sortir de celui-ci ?

Autant de questions que pose et résout Frantz Fanon en identifiant, avant tout, le caractère politique et économique des structures du système colonialiste. Nourri par ses études de médecine, Fanon analyse ensuite les mécanismes psychologiques créés par la colonisation, avant de dessiner les voies de la décolonisation.

2. Le système colonialiste

Le colonialisme est une doctrine politique qui prône l’exploitation et la domination d’un territoire par un autre. Jean-Paul Sartre, dans une conférence de 1956, explique par ailleurs que « le colonialisme est un système ».

C’est dire, pour Frantz Fanon, qu’il ne s’agit pas d’un simple phénomène historique : il fait fonctionner le monde d’une certaine manière. Le colonialisme organise l’économie et produit des idéologies, comme le racisme ou le paternalisme (domination d’un territoire par un autre sous couvert d’une prétendue protection), ainsi que des psychologies, comme l’intériorisation de l’infériorité. C’est à travers ces mêmes idéologies et psychologies que ce système se maintient et se reproduit.

Le colonialisme produit notamment des hiérarchies complexes entre les territoires et les peuples. Né à Fort-de-France, Fanon ne se pense pas différent des autres jusqu’à son arrivée en métropole, où il est perçu comme différent. Mais le processus ne s’arrête pas là. Fanon est antillais, il n’est pas africain. Pourtant, pour les Blancs, il est Noir, et dans cette catégorie « Noir », il n’y a pas de distinction. Le racisme oblige les personnes de couleur, explique Fanon, à s’identifier non pas aux autres personnes de couleur mais aux Blancs, qui deviennent la référence.

Cela provoque des rivalités et du racisme entre les personnes de couleur de différentes origines : ainsi, explique Fanon, pour les antillais, les « Noirs » (terme chargé d’une connotation péjorative dans le système colonialiste) sont les Sénégalais. Ces divisions entre les personnes de couleur forment un système social complexe et stratifié qui empêche les personnes de couleur de s’unir pour lutter contre lui.

Montrer que le colonialisme est un système permet à Frantz Fanon de s’opposer au culturalisme. Si le racisme, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, reposait avant tout sur la théorisation de différences génétiques, biologiques et naturelles entre les races, il évolue peu à peu vers une vision culturaliste : les différences entre les peuples sont d’ordre culturel, et certaines cultures sont considérées comme inférieures à d’autres. Fanon s’attache dès lors à démontrer que la dépendance du colonisé envers le colon, par exemple, n’est pas antérieure à la colonisation, mais qu’elle en est le produit.

3. Politique, colonialisme et psychologie

Les études de psychologie et de psychiatrie de Frantz Fanon sont tout particulièrement importantes dans son œuvre. Il apporte aux théories en vogue dans ces disciplines un regard critique et nourrit sa pensée politique de ces savoirs.

L’approche psychologique dominante dans les années 1950 consistait à soutenir que certains traits psychologiques et certaines pathologies sont relatifs à une culture. Fanon introduit une pensée politique dans sa discipline pour montrer qu’au contraire, ces pathologies ne sont pas pré-existantes à tout phénomène historique mais se développent du fait d’un ensemble d’oppressions répétées et constantes subies dans un contexte de colonisation.

Ainsi, il démontre qu’il ne s’agit pas d’une question de culture, de l’essence d’un peuple qui, par nature, développerait plus facilement certaines pathologies, mais d’un phénomène social et sociétal qui résulte de la domination d’un peuple par un autre et qui se construit en réponse à cette oppression. L’introduction d’une dimension politique permet également de mettre en avant certaines structures politiques qui peuvent être invisibles : en montrant qu’une l’intériorisation d’une prétendue infériorité est le produit du phénomène de colonisation plutôt que le fruit du seul vécu individuel, Fanon met l’accent sur la structure de la colonisation et ses méfaits.

Le racisme et la colonisation produisent des structures de domination économiques d’abord, psychologiques ensuite. L’intériorisation de l’infériorité par le colonisé est une conséquence du système colonial, et un des facteurs de son maintien. Reprenant à son compte le concept d’aliénation développé par Karl Marx, pour qui certains facteurs historiques, tels que le travail, asservissent les hommes, Fanon montre que la colonisation rend les dominés étrangers à eux-mêmes.

Ainsi, la structure coloniale oblige les Noirs à se construire en référence aux Blancs placés dans une position de supériorité : « Pour le Noir, il n’y a qu’un destin. Et il est Blanc. » Les colonisés intériorisent le mécanisme imposé par la colonisation du fait d’un rapport de domination installé sur le temps long. En dévoilant cette logique, Fanon vise à « libérer l’homme de couleur de lui-même ». Les dominants, quant à eux, intériorisent également une prétendue supériorité : il faudra expliciter ce mécanisme pour le désamorcer.

4. Démonter l’édifice de la colonisation

Comment déconstruire l’édifice de la colonisation ? Pour Fanon, cela passe par une prise de conscience tant des opprimés que des oppresseurs. Dans les années 1930, Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor développent ensemble le concept de négritude, qui désigne à la fois un courant poétique et une idéologie : il s’agit de revendiquer une identité noire et de la mettre en valeur afin de contrebalancer les discriminations subies dans le système colonial.

Faire une poésie noire, affirmer une politique noire, c’est reprendre une identité qui a été confisquée par la colonisation. Fanon, ami de Césaire, se positionne nécessairement par rapport au concept de négritude : c’est une étape nécessaire pour prendre conscience de l’oppression coloniale. Se relever, s’insurger, affirmer une identité propre : la négritude est une étape du cheminement anticolonial, mais elle n’est pas une fin en soi, dit Fanon, elle est appelée à être dépassée. En quoi cette étape consiste-t-elle ? « Je décidai, puisqu’il m’était impossible de partir d’un complexe inné, de m’affirmer en tant que NOIR. Puisque l’autre hésitait à me reconnaître, il ne restait qu’une solution : me faire connaître. » Revendiquer son identité pour être reconnu, voilà une première étape de l’émancipation.

Cependant, la négritude, pour Fanon, n’est pas une fin en soi. En effet, le Noir n’existe pas plus que le Blanc. En d’autres termes, il n’existe ni essence noire, ni essence blanche ; seules des constructions sociales produites par le processus colonial créent des différences. De ce fait, partant d’une domination des Noirs par les Blancs, les Noirs revendiquent, en deuxième étape, une identité propre qui leur a été confisquée et ainsi, se révoltent contre l’ordre établi. La troisième étape est celle de la résolution du conflit d’opposition : alors, les hommes sont universellement libres et aucun homme n’en asservit aucun autre.

Tel est le but que doit viser la lutte anticoloniale et c’est pour cela qu’il ne faut pas en rester à l’étape de la négritude : « Il ne faut pas essayer de fixer l’homme car son destin est d’être lâché. »

5. Conclusion

Après avoir étudié et contesté les différentes théories psychologiques qui réduisent les oppressions coloniales à des troubles psychiques, Fanon analyse avec précision toutes les facettes des rapports entre les Noirs et les Blancs, et toutes leurs nuances. Il parvient à deux conclusions : le colonialisme est un système qui produit des différences économiques entre les individus, avant de leur faire intérioriser des positions de supériorité ou d’infériorité artificielles. C’est ainsi que ce système s’autoalimente et se maintient. Pour s’en défaire, une prise de conscience est nécessaire tant de la part des dominants que des dominés, afin d’ouvrir la voie à la liberté universelle.

Dans les champs politique, philosophique et médical, l’ouvrage a fait date. Il est, aujourd’hui encore, un outil de référence pour les luttes antiracistes et anticoloniales.

6. Zone critique

Au cours de sa vie, la position de Fanon évolue et l’on ne peut aborder Peau noire, masques blancs, ouvrage de jeunesse, indépendamment de sa dernière œuvre, Les Damnés de la Terre, dans laquelle il affirme la nécessité d’une violence contestataire de la part de l’opprimé : ce serait ne pas rendre justice à la pensée de l’auteur qui a beaucoup évolué, au vu de la guerre d’indépendance d’Algérie à laquelle il a activement participé. En 1961, Fanon revient sur la position universaliste qu’il développait dans son ouvrage de 1952, selon laquelle grâce à l’émancipation politique de l’individu, le système colonial serait désamorcé.

Prenant sans cesse une plus grande mesure, au fil de la décennie qui suivra, de la violence qu’exerce le système colonial sur les dominés et voyant à quel point ce même système est ancré et tenace, Fanon conclut que le monde des colonisés et le monde des dominants sont irréconciliables. La stratégie de la reconnaissance par l’affirmation de l’identité s’avère finalement insuffisante, bien que toujours nécessaire. Dès lors, il n’est plus question de réconciliation universelle (celle-ci est un leurre), mais d’une violence politique stratégique des opprimés en réponse aux oppresseurs.

Ainsi, il développe l’idée de la nécessité de guérillas et de sabotages stratégiques en réponse à la violence coloniale et pour lutter contre celle-ci, en s’appuyant sur une analyse de la guerre d’Algérie.

7. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1965.

Du même auteur– L’An V de la révolution algérienne, Paris, Maspero, 1966.– Pour la révolution africaine, Paris, Maspero, 1969.– Les Damnés de la terre, Paris, Maspero, 1974.

Autres pistes– Saïd Bouamama, Figures de la révolution africaine. De Kenyatta à Sankara, Paris, La Découverte, 2017.– Aimé Césaire, La Révolte de Fanon, Jeune Afrique, 13-19 décembre 1861.– David Macey, Christophe Jaquet et Marc Saint-Upéry, Frantz Fanon, une vie, Paris, La Découverte, 2013.

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