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La Défaite électorale

de Frédéric Louault et Cédric Pellen (dir.)

récension rédigée parMarine RaffiniDoctorante en études politiques (EHESS).

Synopsis

Histoire

Militants, collaborateurs politiques ou candidats, rares sont ceux qui n’ont jamais subi une défaite électorale. Omniprésente et menaçante dans le paysage politique, la défaite électorale et ses conséquences sur les carrières des battus font pourtant l’objet de peu d’analyses. Quels sont les enjeux symboliques et matériels, individuel et collectif, de cet « accident biographique » ? L’ouvrage dirigé par Frédéric Louault et Cédric Pellen se propose d’y répondre pour mieux saisir les dynamiques de construction et déconstruction des carrières et engagements politiques.

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1. Introduction

Avec l’avènement de la démocratie dans de nombreux pays, l’élection devient le principal mode de sélection et de légitimation des gouvernants. Les démocraties sont en réalité des compétitions pacifiques d’accès aux positions de pouvoir politique. Or, qui dit compétition dit victoire pour les uns et défaite pour les autres.

L’ouvrage codirigé par Frédéric Louault et Cédric Pellen, avec la contribution de plusieurs chercheurs et doctorants en science politique, entend montrer l’intérêt d’une véritable « sociologie politique de la défaite ». Plutôt que d’étudier les causes et prévisibilités de la défaite électorale, souvent privilégiées dans la recherche, ils s’intéressent aux « dynamiques constitutives d’une défaite, [aux] modalités de sa réception par les différents acteurs » et aux « incidences potentielles sur les carrières ». Ces recherches s’appuient sur des travaux menés en France, mais aussi sur des études de cas au Mexique comme en Pologne ou au Brésil.

Afin de mieux saisir les enjeux soulevés aux niveaux individuel et collectif par la défaite électorale, il convient d’abord de la définir. Chaque candidat ou parti battu caractérise différemment la défaite en fonction de ses attendus, avant de se l’approprier pour s’efforcer de lui donner un sens.

2. Qu’est-ce qu’une défaite électorale ?

Le terme « défaite » désigne d’abord un phénomène militaire : une mise en déroute, un revers, qui évolue pour signifier la perte d’une bataille. Il n’est utilisé dans d’autres domaines qu’à partir du XXe siècle, en particulier dans le sport et la politique. Une défaite n’étant possible qu’avec des adversaires jouant le même jeu, elle suppose un cadre relationnel. Les auteurs de l’ouvrage en donne la définition suivante : « reconnaissance par une partie de l’issue d’une compétition qui ne lui permet pas de prendre le dessus sur la ou les autre(s) partie(s) engagée(s) dans la compétition, selon les règles établies par cette compétition et préalablement acceptées par l’ensemble des parties ».

La production du verdict est un facteur clef pour la reconnaissance de la défaite, qui met fin à la compétition. La compétition électorale est spéciale dès lors que son issue ne dépend pas des compétiteurs eux-mêmes, mais d’une tierce-partie, le corps électoral.Avant d’être un fait social, la défaite électorale existe dans une configuration précise. En effet, elle suppose une candidature publique.

Qu’est-ce qu’une défaite lorsque l’on n’est pas officiellement candidat ou qu’aucun élément publicisé n’atteste d’une candidature, comme ce fut souvent le cas sous la Monarchie de Juillet ? Effectivement, seules les candidatures choisies par les préfets sont alors considérées comme « candidatures officielles », empêchant les opposants de mener une véritable campagne publique. Il convient de distinguer la notion de défaite, de verdict et de résultat.

Le résultat est une traduction arithmétique des suffrages exprimés en fonction des règles de comptabilisation en vigueur. Le verdict est l’ensemble des conséquences politiques liées aux aspirations électorales. La défaite, elle, est une variété de verdicts qui prend sens à partir d’une candidature préalable. C’est une modalité d’objectivation du réel.

La production du « verdict des urnes » et sa validation collective relèvent d’un rituel de construction qui s’est institutionnalisé. La codification et la procéduralisation des opérations électorales permettent de garantir la fiabilité du vote et ainsi de produire un consensus sur la légitimité des élections et de ceux en sortant vainqueurs, y compris parmi les candidats battus. Cependant, l’introduction partielle au début des années 2000 du dispositif du vote électronique perturbe ce consensus en ayant l’effet inverse de celui attendu par ses partisans : en vidant le rituel de dépouillement de son sens social pour les citoyens, il transfère la responsabilité du résultat à une machine au fonctionnement opaque et peut rendre son acceptation plus difficile.

3. La défaite n’est pas toujours un échec

L’ouvrage de Frédéric Louault et Cédric Pellen prend le parti de distinguer défaite électorale et échec politique. En effet, tandis que la défaite est une donnée objective, l’un des résultats possibles de la compétition, l’échec fait appel à un jugement subjectif et relève d’une évaluation personnelle. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’un échec politique n’est pas, le plus souvent, corrélé à une défaite électorale. La confrontation à la défaite est différente en fonction des attendus des candidats battus.

Ainsi, trois facteurs permettent de définir le « coût » de la défaite : son ampleur, qu’elle s’accompagne ou non d’un changement de situation notamment concernant une position de pouvoir, la temporalité et l’inscription dans le parcours de vie de celui ou celle qui la subit.

En effet, les modalités de la défaite varient selon la place accordée à la compétition électorale et aux profits extra-électoraux engendrés par la campagne (visibilité médiatique et outils de propagande). Pour des partis comme Lutte ouvrière ou le Nouveau Parti anticapitaliste, une campagne électorale est très souvent plus importante que l’issue du scrutin, parce qu’elle permet une diffusion inédite de leurs idées.

C’est pourquoi parfois, « participer c’est déjà gagner ». Les petits partis qui parviennent à acquérir le parrainage de 500 élus pour pouvoir présenter leur candidat aux élections présidentielles ont une conception différenciée de la participation aux élections par rapport aux candidats dont l’objectif est la seule victoire par le nombre de suffrages exprimés.

Mener une campagne électorale comporte également un risque financier, qui peut fragiliser l’équilibre du parti si le résultat ne permet pas d’obtenir un remboursement ou d’accéder au financement public. La modération des dépenses par anticipation conditionne donc aussi, parmi d’autres variables, le rapport des partis et des candidats à la compétition électorale, et par extension leur capacité à traduire une défaite en succès ou en échec politique. Enfin, la réception d’une défaite, qu’elle soit renforcée ou non par un échec politique, ne dépend pas seulement du résultat obtenu, mais aussi de la culture d’organisation propre à chaque parti.

4. Un moment déterminant dans le cursus politique

Les appropriations partisanes de la défaite sont multiples. Les logiques de réception, d’acceptation et d’interprétation de la défaite électorale sont conditionnées à la fois par « le contexte de son advenue, et par les caractéristiques et trajectoires de ceux qui y sont confrontés ». Le consentement à la défaite et l’adaptation des acteurs du jeu politique aux évolutions des rapports de force constituent un élément central de la stabilité démocratique.

Au Mexique en 2006, le climat de défiance qui a régné sur l’élection présidentielle a durablement fragilisé les institutions démocratiques. Le déroulement de cette élection est un des épisodes les plus controversés de l’histoire politique contemporaine du pays. Dès la campagne, différents éléments laissaient présager des différences d’acceptations du résultat : le potentiel contestataire du principal candidat d’opposition, Andrés Manuel López Obrador, qui avait déjà refusé de reconnaître les résultats de plusieurs scrutins auparavant, les incertitudes qui entourent le résultat d’après les différentes enquêtes pré-électorales et le développement d’un climat de tensions qui exacerbe les défiances entre partisans.

Dans ce contexte de démocratisation, le candidat battu, Andrés Manuel López Obrador, fit un usage politique de la fraude en refusant de reconnaître la défaite. Malgré ses dénonciations répétées, il a continué de jouer le jeu de la compétition électorale pour accéder au pouvoir et se placer en garant de la démocratie.

C’est ainsi qu’il est parvenu à « durer » en politique, à consolider son capital malgré les défaites, et, par les votes, à devenir président du Mexique en 2018. Considéré comme un héraut malheureux de la démocratie pour certains, comme un mauvais perdant pour d’autres, Andrés Manuel López Obrador a structuré sa carrière politique sur les défaites et leur non-reconnaissance avant de remporter la victoire.

Les défaites électorales sont des éléments perturbateurs susceptibles d’influencer les carrières des candidats, mais aussi le personnel politique. En effet, les battus et leurs équipes doivent « s’adapter aux redéfinitions du champ des possibles engendrées par la reconfiguration des positions de pouvoir ».

Si elle reste un facteur parmi d’autres de circulation du personnel, la défaite électorale, quand elle implique la perte de positions de pouvoir, de mandats électifs et des avantages qui en dépendent, peut entraîner trois types de bifurcations : un reclassement par le bas (repli de carrières), un reclassement horizontal (relocalisation) ou un reclassement par le haut (« prime à la défaite »). Ces « défaites de retrait » représentent ainsi des enjeux cruciaux pour les collectifs partisans et le personnel politique.

5. Accepter la défaite et ses conséquences

Les incidences biographiques des défaites sur les candidats sont multiples et entraînent de potentielles bifurcations. Parfois, la défaite électorale constitue une étape à franchir avant d’accéder à une position de pouvoir. Prenons l’exemple de Georges Clemenceau.

Battu aux élections législatives de 1893 après 22 ans de mandat, il abandonne tout rôle politique, prend du temps pour sa reconstruction personnelle et se consacre à une nouvelle carrière de journaliste. C’est finalement après une longue « traversée du désert » que la réhabilitation politique de celui surnommé « le Tigre » intervient en 1902 : il enchaînera alors les positions de pouvoir, de sénateur à président du Conseil en passant par ministre de l’Intérieur et ministre de la Guerre.

La propension à durer en politique nécessite ainsi la capacité à « survivre » à la défaite et à poursuivre une activité politique pour que la défaite ne constitue qu’une « péripétie aux implications passagères et limitées sur la poursuite de leur engagement ».

Néanmoins, la capacité de résilience à la défaite dépend largement des ressources et soutiens du candidat battu. Le multiengagement partisan et syndical de l’agriculteur polonais Andrzej Lepper l’aide à affronter plusieurs défaites sans les considérer comme telles, et à s’obstiner jusqu’à une victoire de son parti, Samoobrona, qui lui permet d’accéder au poste de vice-président de la Diète. Les incidences de la confrontation à la défaite sont variables, cependant l’étude de la carrière militante d’Andrzej Lepper montre que les transformations biographiques induites par un engagement de longue durée peuvent accroître le coût de la défaite, en particulier pour les candidats comme lui issus de milieux sociaux peu représentés.

En effet, les premières défaites d’Andrzej Lepper ont permis à son mouvement de se positionner sur l’échiquier politique polonais, mais n’impliquaient aucun changement de statut ni de rôle pour lui-même. Ses dernières défaites, en revanche, ont entraîné la perte d’un mandat électif, c’est-à-dire d’une position de pouvoir et des avantages qui en dépendent.

Or, pendant ces années d’élu, Andrzej Lepper s’est éloigné de son quotidien d’agriculteur, rendant le retour à cette vie difficile, voire impossible. Pour les candidats battus après une longue carrière politique, la défaite électorale représente ainsi un arrêt brutal de leur « routine » dont il faut réussir à faire le deuil.

6. Faire de la défaite l’occasion d’un nouveau départ

Pour les partis, une défaite électorale est l’occasion d’un « retour à la base », d’une introspection collective et d’un appel à l’autocritique pour porter des constats sur les (dys)fonctionnements de l’organisation partisane. C’est le temps des impératifs de changements, des « refondations » et des « rénovations » pour retrouver son électorat et renouer avec l’opinion publique.

L’objectif de ces phases, qui procèdent de ressorts internes, mais obéissent aussi à des logiques de communications externes, est de donner un sens à la défaite.

Le Parti socialiste « solde » généralement cette séquence de défaite par l’organisation d’un congrès, qui amène parfois à réinterpréter le sens donné à la défaite : ainsi, alors que la défaite de Lionel Jospin dès le 1er tour de l’élection présidentielle de 2002 est d’abord attribuée à un oubli des catégories populaires, elle est requalifiée en « accident » après la victoire des socialistes aux élections régionales et cantonales de 2004. Étudier les partis sous le prisme de la défaite permet ainsi d’interroger les phénomènes de résistance et de résilience de l’institution partisane, mais aussi les temporalités et les effets de cycle dans lesquels les partis sont pris.

Depuis 1981 et l’élection de François Mitterrand comme président de la République, les principaux espaces de pouvoir politique en France alternent entre parti de droite et parti de gauche. Ces revirements réguliers se confirment depuis l’inversion du calendrier électoral et la mise en place du quinquennat en 2002.

La victoire électorale n’est donc plus l’apanage d’un parti. Chacun d’entre eux peut être amené, suite à un scrutin, à se remettre en question et à devoir donner un sens à leur défaite afin de repartir sur le marché électoral convaincre des votants. Dans ce contexte de professionnalisation politique, où l’alternance amène un plus grand nombre de personnes à exercer une position de pouvoir, les partis « préparent » et anticipent leur défaite autant que leur victoire.

7. Conclusion

Avec la mise en place d’un marché électoral et la professionnalisation de l’activité politique, la IIIe République consacre la victoire ou la défaite à une élection comme un moment déterminant du cursus politique. Le vote fait désormais figure de rite et les victoires électorales représentent la plus importante source de légitimité pour les élus. On constate pourtant une banalisation progressive de la défaite, qui participe de la professionnalisation politique : lors des élections législatives de 2017, plus de 7 000 personnes étaient candidates pour 577 mandats d’élus à pourvoir.

S’approprier la défaite électorale, lui donner un sens sont des enjeux déterminants pour les battus. Il s’agit de « défaire la défaite en fixant son sens ». En ayant l’objectif de s’intéresser moins aux résultats qu’à ses implications pour les acteurs qui la vivent, l’ouvrage dirigé par Frédéric Louault et Cédric Pellen contribue à mettre en lumière les différentes acceptations ou non de la défaite électorale et leurs incidences biographiques sur les battus, candidats comme partis.

8. Zone critique

La défaite électorale est un phénomène structurant de la vie politique. Elle est pourtant peu étudiée, notamment en France, contrairement à la défaite militaire dont les ouvrages sont nombreux.

Cet ouvrage dirigé par Frédéric Louault et Cédric Pellen défend l’intérêt de coupler l’analyse des interprétations de la défaite à l’analyse de ses implications matérielles, pour l’appréhender dans toute sa dimension subjective et objective. Cette contribution s’inscrit ainsi dans le prolongement des premiers travaux sur les expériences individuelles et collectives de la défaite électorale.

Reste à prolonger ces recherches en investissant de nouvelles disciplines, telles qu’une sociohistoire du consentement à la défaite, et en sollicitant de nouvelles sources, notamment iconographiques, comme le suggère Michel Hastings dans sa postface.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– La défaite électorale. Productions, appropriations, bifurcations, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 2019.

Autres pistes– Marc Abélès, L’échec en politique, Paris, Circé, 2005.– Patrick Cabanel, Laborie Pierre (dir.), Penser la défaite, Toulouse, Édition Privat, 2002.– Christian Delporte, Come back ! Ou l’art de revenir en politique, Paris, Flammarion, 2014.

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