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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Sodoma

de Frédéric Martel

récension rédigée parKatia SznicerDocteure en Histoire culturelle (Universités Paris 13 et Laval, Québec). Rédactrice indépendante.

Synopsis

Société

Quatre années durant, Frédéric Martel a mené son enquête sulfureuse urbi et orbi : du cœur du Vatican aux quatre coins du monde, il a interrogé, à visage découvert, plus de 1 500 interlocuteurs qui ont pour la plupart accepté de livrer sans ambages leur vision et leur expérience de l’Église catholique. On découvre avec amusement parfois, avec effroi le plus souvent, le rôle central de l’homosexualité dans l’histoire du Vatican, mais aussi les impensables et scandaleuses impostures dont s’est sciemment rendue coupable l’institution catholique depuis le pontificat de Paul VI et qui pourraient se résumer ainsi : « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ».

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1. Introduction

Quand Frédéric Martel entame ses recherches sur le Vatican – qu’il baptise ironiquement « Sodoma » –, il présuppose que derrière la chasteté affichée des prélats catholiques, se cachent souvent des pratiques sexuelles inavouables. Il ne s’agit nullement, pour ce journaliste spécialiste des cultures gays, de juger ce qu’il observe, mais bien de comprendre la sociologie du milieu homosexuel masculin qui prédomine au sein de l’Église catholique.

Cependant, ce qu’il découvre dans les alcôves et les arcanes du pouvoir vaticanesque et qu’il nous dévoile, témoignages à l’appui, dépasse de très loin les simples aventures entre hommes d’Église : l’homosexualité n’est pas un épiphénomène, mais bien une clef fondamentale de compréhension de l’histoire du Vatican, et plus encore, le moteur de sa politique et de ses rouages, pour le meilleur et pour le pire.

Du pontificat de Paul VI (1963-1978) à celui de François, ce sont les soubresauts d’une institution en manque de vérité que nous découvrons au fil des pages, les grands écarts constants entre vie publique et vie privée, allant de simples relations illicites aux liens de hauts dignitaires cléricaux avec la mafia, l’extrême droite, les narcotrafiquants et les sombres réseaux pédophiles.

2. Le Vatican, cité gay

Hormis les cas particuliers des prêtres des Églises des chrétiens d’Orient (les maronites par exemple) et de certains prêtres catholiques de la Communion anglicane auxquels le mariage est permis, les religieux catholiques s’engagent, en théorie, au célibat et à l’abstinence sexuelle.

Or, c’est cette interdiction du mariage qui, selon F. Martel, aurait produit une Église sociologiquement homosexuelle : ce milieu hostile à la tentation de la chair féminine aurait attiré en son sein des hommes aimant la compagnie des hommes. Dans des sociétés – en particulier l’Italie rurale – où l’homosexualité était jadis considérée comme le mal absolu, rejoindre l’Église et l’amour du Christ était un moyen, pour les jeunes homosexuels, de reprendre le pouvoir sur leur propre vie : une fois entrés dans les ordres, ils vivaient entre garçons, dans un monde raffiné de robes, de dentelles et d’encens, à l’abri des anathèmes.

Par un phénomène assez logique de « cooptation homosexuelle », les hétérosexuels sont devenus minoritaires parmi les séminaristes et n’occupent de fait que peu de postes importants dans la hiérarchie catholique. En outre, plus l’on se rapproche du pape, plus la présence homosexuelle est forte : dans le collège cardinalice et au Vatican, l’homosexualité est la règle, l’hétérosexualité l’exception. D’ailleurs, l’homosexualité ou l’homophilie de bien des papes, du Moyen Âge au XXe siècle, est aujourd’hui connue ou fortement soupçonnée : Jean XII, Benoît IX, Boniface VIII, Paul II, Sixte IV, Jules II, Léon X, Jules III, Pie XII, Jean XXIII, Paul VI, jusqu’à Benoît XVI suggère l’auteur.

C’est ce même phénomène qui expliquerait la crise des vocations que connaît actuellement l’Église : les homosexuels pouvant aujourd’hui vivre leur sexualité de plus en plus librement, l’Église n’est plus leur planche de salut.Il convient de souligner que le journaliste établit, tout au long du livre, une distinction entre ceux qui ont des relations sexuelles consenties, légales, avec d’autres hommes et ceux qui agissent en criminels, abusent de leur position de pouvoir pour soumettre enfants, mineurs ou personnes non consentantes.

3. La loi du silence

Qu’un homme d’Église éprouve du désir pour un homme ou pour une femme n’est pas en cause : le problème réside dans le règne de la loi du silence restée longtemps incontournable. L’histoire de Francesco Lepore devenu prêtre en 2000 – année de la World Gay Pride –, brillant traducteur du latin auprès du pape Benoît XVI est digne d’intérêt. Après des années d’abstinence sexuelle, de mortifications et de crise intérieure, il fait le choix de la liberté en écrivant sa vérité au pape. Il est l’un des premiers à rompre l’omerta : mis au ban, il quitte l’Église pour enfin vivre sa sexualité au grand jour.

« Le carnaval est terminé », aurait déclaré quelques années plus tard le pape François à son arrivée, fermement décidé à réformer la curie romaine. Depuis le début de son pontificat, il ne rate pas une occasion de fustiger l’hypocrisie des cardinaux et des évêques, dénonce leur « Alzheimer spirituel », leur « schizophrénie existentielle », leur « médisance » ou encore leur « corruption ». Pourquoi cette haine des homosexuels ? Pourquoi continuer d’interdire le sacrement pour les couples de divorcés ? Pourquoi enfin s’obstiner à nier les crimes pédophiles commis par tant de religieux depuis des décennies, sur tous les continents, en particulier sur de jeunes garçons ? L’affaire est grave, car la loi du silence a en réalité laissé, des décennies durant, la voie libre aux prédateurs.

L’Église est au bord du gouffre et vit l’une des plus grandes crises de son histoire. Loin de faire l’unanimité, le grand nettoyage entamé par le pape François lui vaut d’être haï par une cohorte de religieux rigides, misogynes, comme les membres du Dignitatis Humanae Institute, think tank catholique européen soutenu par Donald Trump et Steve Bannon.

La cabale contre François menée par ces ultra-conservateurs ambigus ne l’empêchera pas de continuer son entreprise d’assainissement du Vatican. Il reste ferme face aux attaques des cardinaux les plus virulents : l’Américain Raymond Burke, les Italiens Carlo Caffarra et Velasio de Paolis, les Allemands Gerhard Ludwig Müller et Walter Brandmüller. Après les synodes sur la famille tenus en 2014 et 2015, il publie, en 2016, sa célèbre exhortation apostolique Amoris laetitia (« La joie de l’amour »), dans laquelle il reconnaît et accepte l’homosexualité. « Chi sono per judicare ?», « Qui suis-je pour juger ?» avait-il déjà déclaré en juillet 2013, dans l’avion qui le ramenait en Italie après un voyage au Brésil. Cette phrase compassionnelle restera certainement l’une des plus célèbres de son pontificat.

4. Sublimations et amour platonique

Si l’homosexualité est, selon F. Martel et ses sources, prévalente au Vatican (80 % des prélats), elle n’est pour autant pas vécue de la même façon par tous. L’auteur distingue les homosexuels « pratiquants », « sortis du placard », des homosexuels ou homophiles qui ont choisi, consciemment ou non, la voie de l’abstinence et ont, pour certains, sublimé leur homosexualité.

Les « pratiquants » choisissent de vivre leur sexualité à l’intérieur du Vatican, dans les alcôves feutrées et les couloirs cachés, les sacristies, les palais épiscopaux et les parloirs ou à l’extérieur des murs de la cité papale, côté italien, dans le monde sordide des bars de nuit et des parcs, autour de la gare de Rome Termini. On découvre les réseaux de la prostitution masculine essentiellement composée de migrants – africains, maghrébins, roumains – qui vendent leur corps pour survivre. Certains « évadés nocturnes » du Vatican dépensent aussi des sommes faramineuses pour s’acheter la compagnie d’un escort de luxe, comme l’a raconté le prostitué napolitain Francesco Mangiacapra dans son livre délateur Preti Gay, publié en 2018.

Quant aux seconds, les « closeted », leur homosexualité trouve selon F. Martel d’autres voies d’expression. Il développe, pour le démontrer, une lecture genrée de l’attirance de nombreux cardinaux et évêques pour le luxe et le raffinement : il décrit avec délectation les habits somptuaires des hauts dignitaires – soies, velours, dentelles et fils d’or –, les couleurs féminines – rose bonbon et vert pistache –, les parfums poudrés et délicats, les penthouses grandioses, les bijoux, les coquetteries de ceux qu’il n’hésite pas à comparer à des « drag queens », des courtisanes, des divas capricieuses.Une autre manifestation – plus spirituelle et moins superficielle – de l’homosexualité sublimée de nombre de religieux résiderait dans ce que Martel nomme « le code Maritain », du nom de ce philosophe ami de grandes figures homosexuelles de son époque, tels Jean Cocteau, Julien Green ou François Mauriac.

Selon le sociologue, Jacques Maritain aurait forgé, à partir de son homosexualité refoulée, une philosophie de l’amitié, l’« amitié d’amour », trouvant ses sources dans la pensée grecque antique et les écrits de Saint-Thomas d’Aquin et fournissant une clef pour mieux comprendre les relations homosexuelles entre ecclésiastiques, mais aussi la pensée des papes Jean XXIII, Paul VI et Benoît XVI.

5. Homophobie suspecte

Joseph Ratzinger (Benoît XVI) était connu pour son homophobie et sa vision traditionaliste de la famille et de la sexualité. Radicalement opposé à l’usage du préservatif, il porte aussi une grande part de responsabilité dans l’aggravation de l’épidémie du sida, notamment en Afrique, sous son pontificat.

À la différence du jésuite Bergoglio (le pape François), il accorde une extrême importance à ses accoutrements pontificaux. Ce qui attire surtout l’attention du journaliste, c’est la relation de grande proximité que ce pape rigide entretient avec son porte-parole, Georg Gänswein, qu’il surnomme affectueusement « Ciorcio ». Gänswein est bel homme, il attise les jalousies et inspire à Donatella Versace sa collection 2007, « Clergyman ». Frédéric Martel éclaire, par le biais de cette relation, l’homosexualité sublimée de Ratzinger, du moins son homophilie ascétique : comme chez tant d’hommes d’Église, l’homophobie de Benoît XVI serait la manifestation de son homosexualité refoulée.

Quant à l’obsession homophobe de Jean-Paul II, elle peut également être lue à la lumière de ses convictions doctrinales intimes, mais aussi expliquée par l’influence de cardinaux et d’archevêques maléfiques et hypocrites qui formaient alors autour du pape un « anneau de luxure » dont l’un des principaux maillons se nommait Angelo Sodano. Au moment où Frédéric Martel mène son enquête, Sodano occupe encore, indûment, un loft somptueux au cœur du Vatican. Ce nonce succède en 1991 à Agostino Casaroli au poste de Premier ministre du pape.

Figure machiavélique, proche de l’Opus Dei, grand ami du général Pinochet, anti-communiste, homophobe et misogyne, c’est lui qui œuvre dans l’ombre à l’organisation de la rencontre controversée du dictateur chilien en disgrâce avec Jean-Paul II. Il aurait également caché les crimes de la mafia gay chilienne et de la dictature pinochetiste et couvert les abus sexuels perpétrés par le prêtre chilien Fernando Karadima afin de protéger sa propre intimité ainsi que ses intérêts financiers. Le sociologue tire une nouvelle règle de ces observations : « Plus un prélat est véhément contre les gays, plus son homophobie est forte, plus il a de chances d’être insincère » (p. 53).

6. Sexe et politique

Révélées entre autres par les Vatileaks I (2012) et II (2015) ou par le film Spotlight (2015) de l’américain Tom McCarthy sur les pratiques pédophiles de la région de Boston, les affaires sexuelles, politiques ou financières qui agitent le Vatican seraient le fait de prélats qui se sont rendu coupables de délits par cupidité, mais aussi pour garder secrète leur homosexualité. Telle est l’une des principales thèses de Sodoma.

Le livre lève ainsi le voile sur une multitude d’accointances douteuses de cardinaux et d’évêques (homosexuels dans l’ombre, homophobes dans la lumière) avec les pouvoirs politiques et financiers.

Benoît XVI et Georg Gänswein étaient ainsi très proches du « réseau de Ratisbonne », cercle bavarois protégé par la richissime comtesse Gloria von Thurn und Taxis, veuve d’un industriel, fantasque grenouille de bénitier. Dans son château se tenaient les réunions de la frange la plus conservatrice de l’Église catholique allemande. Le cardinal Müller, jadis puissant préfet de la Congrégation de la foi, « esthète qui vivait avec son entourage efféminé et majoritairement LGBT » (p. 145) en était une figure centrale.

En France, Frédéric Martel mentionne le cas du cardinal Barbarin accusé d’avoir couvert des actes de pédophilie dans son diocèse. Il éclaire les liens entre Barbarin, « La manif pour tous » et l’extrême droite. Il pointe en particulier l’étrange personnalité de la figure de proue des opposants au mariage homosexuel, Virginie Merle, dite « Frigide Barjot », issue d’un milieu lepéniste qu’elle fréquente assidûment, mais aussi humoriste graveleuse qui a longtemps joué dans les cabarets gays.

Au-delà de cet exemple, c’est l’héritage anti-laïc du cléricalisme français (à savoir l’intervention abusive de l’Église dans les affaires de l’État) qui est rappelé : la contre-révolution, la Restauration, les anti-dreyfusards, la bataille contre la loi de 1905 et le régime de Vichy fondé sur « l’alliance du sabre et du goupillon » (de l’armée et de l’Église).

7. Le cas de l’Amérique latine

La pédophilie est depuis longtemps endémique au Mexique, au Chili, au Pérou, en Colombie, au Brésil et en Argentine, sans parler de Cuba où Benoît XVI a effectué son dernier déplacement papal, avant d’abdiquer, écœuré par ce qu’il y aurait appris.

Frédéric Martel éclaire l’histoire de la lutte acharnée, dans les années 1970-1980, du Vatican, des États-Unis et des États latino-américains contre les partisans de la théologie de la libération, mouvement post-marxiste d’essence communautariste. C’est là qu’entre en scène Alfonso Lopez Trujillo, ex-évêque de Medellín, capitale mondiale du narcotrafic. L’homme est immensément riche. Il mène, la nuit, une vie sulfureuse et est aussi connu pour sa violence et son sadisme. Le jour, il entretient des liens avec les paramilitaires pour éliminer les « prêtres rouges » et fréquente le patron de la drogue, Pablo Escobar.

On citera aussi le cas de l’évêque mexicain Marcial Maciel, « figure la plus démoniaque que l’Église ait pu enfanter et vue grandir depuis 50 ans » (p. 268), fondateur des Légionnaires du Christ, une organisation catholique à visée soi-disant caritative et pédagogique. Cette dernière masquait en réalité une gigantesque machine d’abus sexuels. Maciel conduisait également des entreprises d’achat d’enfants volés. Et pourtant, en 1983, Jean-Paul II, informé des actions néfastes du prélat, adoube son organisation. C’est que le criminel aurait arrosé les proches du pape de généreux pots-de-vin et versé au pontife lui-même des valises d’argent sale afin de financer le parti Solidarno de Lech Walesa et d’affranchir la Pologne du joug communiste.

8. Conclusion : l’immunité, jusqu’à quand ?

Les innombrables scandales sexuels touchant l’Église catholique (le plus souvent perpétrés par des prélats homosexuels) n’ont épargné, au cours du XXe siècle, aucun pays. Ce désastre moral n’aurait pas été possible sans la complicité active et tacite de la cité du Vatican, « parangon de corruption » (p. 304). Pire encore, les affaires étaient documentées, connues de tous dans les hautes sphères du pouvoir religieux.

Des décennies durant, la justice du Vatican a sciemment passé les crimes sous silence. Elle a acquitté des prélats souvent protégés de surcroît par une « immunité vaticane », dévoyée, corrompue. Mais le vernis se craquelle et, réseaux sociaux aidant, la parole se libère : preuve en est la publication de Sodoma, il y a peu encore impensable.

9. Zone critique

Cet ouvrage fourmille de détails (trop peut-être). Grâce à sa méthode d’investigation basée sur le témoignage, il livre des informations qui, d’un point de vue historique et sociologique, marqueront certainement le regard de la société et des chercheurs sur le Vatican dont les archives les plus sensibles sont conservées à la secrétairerie d’État et encore tenues secrètes pour la période couverte par Sodoma, ce qui constitue une obstruction de plus à la recherche de la vérité.

Néanmoins, le pape François a annoncé en mars 2019 que les archives sur le pontificat de Pie XII (1939-1958) seraient ouvertes en mars 2020 ; il y aura là aussi matière à recherche pour les historiens, qui pourront éclairer davantage encore la face obscure du Vatican et le sujet couvert par Frédéric Martel, mais aussi l’attitude de l’Église catholique face à l’antisémitisme européen au XXe siècle et plus particulièrement la position du pape Pie XII devant la Shoah.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Sodoma, Enquête au cœur du Vatican, Paris, Éditions Robert Laffont, 2019

Du même auteur– Smart, Enquête sur les internets, Paris, Stock, 2014.– De la culture en Amérique, Paris, Gallimard, 2006.– Mainstream : enquête sur la guerre globale de la culture et des médias, Paris, Flammarion, 2010.– Global Gay, Paris, Flammarion, 2013.

Autres pistes– Krzysztof Charamsa, La Première Pierre. Moi, prêtre gay, face à l’hypocrisie de l’Église, Paris, La Découverte, 2017– Marie-Christine Tabet, Grâce à Dieu, c’est prescrit. L’affaire Barbarin, Paris, Robert Laffont, 2017.– Adriano Oliva, Amours. L’Église, les divorcés remariés, les couples homosexuels, Paris, Éditions du Cerf, 2015– Paul Williams, Les dossiers noirs du Vatican. L’argent, le crime et la mafia dans l’Église catholique, Paris, H&O, 2010.

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