dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Ecce Homo

de Friedrich Nietzsche

récension rédigée parNicolas DelforgeDocteur en épistémologie. Chercheur associé au sein du laboratoire AHP-PReST (CNRS, UMR7117).

Synopsis

Philosophie

Friedrich Nietzsche livre ici son autobiographie intellectuelle. À 44 ans seulement, il sent le besoin de se raconter pour fournir quelques clés d’accès à sa pensée. Celui qui se conçoit comme un psychologue et incite à découvrir les types d’hommes qui se cachent sous la science, la philosophie, la morale et la religion, applique ici cette exigence à son propre cas. Il évoque son histoire familiale, ses habitudes et, surtout, ses livres. Or Nietzsche n’est pas du genre modeste : il est certain qu’en lui, par lui et par son œuvre, naîtra une profonde remise en question des fondements de la civilisation occidentale.

google_play_download_badge

1. Introduction

Rédigé en 1888, la même année que Le Crépuscule des Idoles, Ecce Homo constitue l’autobiographie intellectuelle de Nietzsche. Le livre est composé de quatorze chapitres. Le premier chapitre s’intitule « Pourquoi je suis si sage » ; le deuxième, « Pourquoi j’en sais si long ». Du troisième au treizième chapitre, l’intitulé « Pourquoi j’écris de si bons livres » se décline en fonction des titres de ses ouvrages ; « Pourquoi je suis une fatalité », quatorzième et dernier chapitre, clôt l’ensemble.

Le livre Ainsi parlait Zarathoustra est conçu comme l’événement principal de cette trajectoire intellectuelle : il y a un avant et un après le Zarathoustra. Ce livre est spécial à ses yeux car il y est parvenu à élaborer sa pensée positive, exposant sa vision dionysiaque du monde et de l’homme. C’est l’écrit de la maturité dans lequel le philosophe rassemble ses principaux concepts et les lie entre eux. Avec Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche avait le sentiment profond d’avoir accompli avec succès sa tâche créatrice.

On s’aperçoit aussi, dans Ecce homo, à quel point la maladie est une composante capitale de la vie et des œuvres de Nietzsche. Depuis le début de sa vie adulte, celui-ci doit affronter des problèmes de santé divers. Devenu professeur de philologie classique à l’université à Bâle à l’âge de 24 ans, il en démissionne quelques années plus tard, suite à une grave crise. Rétrospectivement, le philosophe y voit un avantage certain : sa maladie l’a libéré de son rôle de savant. Il peut enfin se consacrer à l’écriture créatrice. Les écrits se succèdent à un rythme effréné – une dizaine d’ouvrages en à peine 20 ans. Ecce Homo est rédigé deux ans avant la crise qui laissera Nietzsche hors du monde, peu à peu enfermé dans l’apathie.

2. La maladie et les habitudes

Dans Ecce Homo, Nietzsche se dit suffisamment accoutumé à la souffrance pour ne pas succomber au désespoir. Au contraire, celle-ci lui insuffle une énergie renouvelée. Il sait naturellement se remettre dans le mouvement positif de l’existence. La maladie affûte ses aptitudes : « Est-il besoin […] de dire que j'ai l'expérience des problèmes de la décadence ? Je les ai épelés de A jusqu'à Z et de Z jusqu'à A. Mon doigté de filigraniste, mes antennes de penseur, mon instinct de la nuance, ma divination de psychologue et tout ce qui me caractérise c'est seulement à cette époque que je l'ai acquis ; c'est le vrai présent de cette période où tout en moi devint plus subtil, l'observation comme tous ses organes » (« Pourquoi je suis si sage », §1).

C’est sur la base de l’expérience de la maladie que Nietzsche construit une pensée du corps et des pratiques corporelles. Pour créer, il faut réguler, adapter son corps comme un instrument de haute précision ; un instrument qui risque de se détraquer à la moindre occasion. Il faut, dit-il, considérer avec une attention toute particulière le régime alimentaire et le lieu de résidence. Il proscrit par exemple de son alimentation le café et l’alcool qui altèrent le jugement, et conseille de ne boire que de l’eau. Nietzsche voyage par ailleurs à la recherche d’endroits agréables, à l’air vif, où résider ; il aime particulièrement les Alpes et la Méditerranée.

Le philosophe s’intéresse aussi à ce qu’il nomme ses récréations. La lecture en est la principale. Le créateur de concepts redoute toutefois la contamination par les pensées d’autrui que celle-ci impose ; lorsqu’on lit, on est contraint à la réaction, on fait des hypothèses sur la lecture, on compare des pensées étrangères, etc. C’est pourquoi il conseille de ne surtout pas lire le matin, lorsqu’on est énergique et particulièrement apte à créer. Il s’agit d’éviter à tout prix d’attraper la maladie des savants qui consiste à se borner aux sollicitations venues des livres et à la résolution de petits problèmes textuels.

3. La Naissance de la Tragédie

Nietzsche publie son premier ouvrage à 28 ans, lorsqu’il est encore professeur : La Naissance de la Tragédie (1872). L’étude est consacrée à la tragédie grecque antique et l’originalité de l’ouvrage consiste à analyser celle-ci à partir de sa double composante dionysiaque et apollinienne. Dans Ecce homo, Nietzsche retient deux nouveautés décisives de cette œuvre, qui deviendront des thèmes centraux de son œuvre postérieure : l’interprétation du phénomène dionysiaque et l’analyse du socratisme.

D’un côté, le philosophe affirme la vie dans son innocence en employant l’image symbolique de Dionysos. Dans La Naissance de la Tragédie, il oppose Dionysos à Apollon comme l’ivresse au rêve. Plus tard, Dionysos deviendra la figure centrale permettant à Nietzsche d’affirmer l’amor fati (amour du destin) et le retour à la terre, contre tout idéalisme. Ecce homo se termine d’ailleurs par ces termes : « M’a-t-on compris ? Dionysos contre le crucifié… ». Nietzsche oppose l’amour de la vie terrestre à l’idéalisme religieux, promoteur d’outres-mondes.

La critique de la morale socratique participe d’un même constat. La morale socratique est décadente ; elle rejette la vie phénoménale (pour Nietzsche, il n’y a pas d’essence en-deçà ou au-delà des phénomènes). Avant le Christ, Socrate a inventé la morale et détourné le pathos grec du tragique. Le christianisme amplifiera cette tendance nocive. Ainsi Socrate est, pour Nietzsche, le point de départ d’un vaste mouvement de décadence de la culture occidentale, mouvement qui se poursuit jusqu’à nos jours et se transforme en nihilisme.

4. L’esprit allemand

Dans Ecce homo, Nietzsche revient sur certains propos tenus dans La Naissance de la Tragédie et dans ses Considérations inactuelles, rédigées pour partie en même temps. Il s’attaque à ce qu’il nomme l’esprit allemand. Pour lui, le peuple allemand s’est perdu en recherchant la puissance politique au détriment de la culture ; cet esprit allemand tant vanté n’est pour lui qu’une idéologie patriotique et chrétienne qui sent la bière. D’origine polonaise, Nietzsche admet n’avoir jamais su se faire à la discipline lustrée de la bonne société allemande. Il préfère marquer clairement sa différence et ses préférences pour d’autres peuples : les Russes et les Français en tête.C’est d’ailleurs dans ce cadre qu’on peut appréhender la dégradation de la relation entre Nietzsche et Wagner.

Dans Ecce homo, le philosophe reconnaît avoir porté une grande admiration au compositeur, avec qui il fut un temps ami. Lorsqu’ils étaient jeunes, ils partageaient le même goût pour le sens du tragique et pour le renouvellement de la culture. Pourtant Wagner – selon Nietzsche – s’est progressivement soumis à l’esprit allemand : sa musique, si révolutionnaire au départ, est devenue la musique officielle de l’État glorifiée à Bayreuth. C’est cela surtout que Nietzsche reproche à Wagner et qu’il combat dans plusieurs de ses écrits.

5. Le Gai Savoir

Outre La Naissance de la Tragédie et les Considérations inactuelles, Nietzsche écrit quatre livres avant 1883 : Aurore, Humain, trop humain, Le voyageur et son ombre et Le Gai Savoir. Dans ces quatre ouvrages s’exprime une philosophie parcourue par la souffrance et les périodes de rémission, mais qui se veut avant tout libre et aventureuse. On y sent l’air frais et la clarté des sommets que Nietzsche aime tant. Ce sont aussi les premiers ouvrages où le penseur combat ouvertement la morale et affirme un sain égoïsme, celui qui interdit tout mépris du corps, de soi et de la vie telle qu’elle se donne.

Le Gai Savoir (Gaya Scienza) en particulier célèbre la joie d’un savoir affirmatif dégagé de toute pesanteur morale et religieuse. Nietzsche y fait, notamment, l’éloge de la culture provençale. L’ouvrage préfigure Ainsi parlait Zarathoustra et peut avantageusement être lu comme son commentaire « précurseur ». Il y développe le personnage conceptuel de l’esprit libre : « [I]l y aurait lieu d’imaginer […] une joie et une force de souveraineté individuelle, une liberté du vouloir, où l’esprit abandonnerait toute foi, tout désir de certitude, exercé comme il l’est à se tenir sur les cordes légères de toutes les possibilités, à danser même au bord de l’abîme. Un tel esprit serait l’esprit libre par excellence » (Gai savoir, §347). C’est la préfiguration du surhomme.

6. Les masques

Nietzsche a besoin de masques et de personnages conceptuels, de symboles et d’images pour « faire voir » sa pensée, mais aussi pour occulter partiellement ce qu’il veut dire. Il considère d’autre part que les éloges qu’il a prononcé durant sa période de jeunesse seraient en fait des éloges cachés de lui-même : inconscient de parler de lui, Nietzsche aurait transposé en d’autres – des personnalités l’ayant influencé – les qualités qu’il s’attribuerait plus tard en propre.

Le premier de ces masques n’est autre que Wagner lui-même. Dans ses premiers écrits, Nietzsche reconnaît dans le compositeur le génie capable d’inventer la musique qui renouvellera le pathos tragique et avec lui l’amour de la vie propre à une vision dionysiaque du monde. La naissance de la tragédie (son premier livre) lui est d’ailleurs dédié. Pourtant, Nietzsche reconsidère ce propos en 1888 : c’est de lui qu’il parlerait en réalité, Wagner n’étant que l’instrument de l’affirmation de sa propre pensée. Un autre masque évoqué dans Ecce Homo est celui de Schopenhauer. Nietzsche transforme l’éloge qu’il lui avait dédié dans Naissance de la Tragédie à son avantage et affirme que c’est déjà sa propre philosophie qui s’y cherche et s’exprime.

Il y a également des masques plus positifs, et plus tardifs, tels que l’esprit libre, Dionysos ou encore Zarathoustra. Dans Ecce homo, Nietzsche s’étonne d’ailleurs qu’on ne lui ait pas posé la question du choix de ce personnage. Pourquoi, en effet, avoir opté pour cette figure ? Zarathoustra n’est-il pas le premier à avoir érigé la distinction entre le bien et le mal en principe métaphysique ? Justement, dit Nietzsche : c’est pour cela qu’il doit être le premier à reconnaître son erreur et à se transformer. Symboliquement, c’est à Zarathoustra qu’il revient d’enseigner la doctrine de l’éternel retour, affirmant l’innocence de tout devenir, par-delà le bien et le mal.

7. Ainsi parlait Zarathoustra

Cet ouvrage comporte quatre livres distincts. Il n’est pas composé d’aphorismes comme les autres livres de Nietzsche, mais plutôt de dithyrambes qui s’articulent autour du récit de la descente de Zarathoustra, alors isolé dans la montagne, auprès des hommes. Avec le philosophe Eugen Fink, on peut diviser les quatre livres à partir des différents concepts nietzschéens.

La première partie traite du surhomme et la mort de Dieu. Zarathoustra, redescendant de la montagne, s’adresse à tous les hommes, les exhortant à refuser tout idéalisme et à chercher, dans cette vie même à se surpasser. L’idéalisme (la croyance en Dieu, en un outre-monde, en la morale du bien et du mal) doit être remplacée par une affirmation de la terre et des capacités humaines, créatrices de valeurs.

La deuxième partie porte sur la volonté de puissance. Zarathoustra, en chemin, s’adresse au petit nombre de ceux qui le suivent. L’idéalisme considère les êtres à partir de leur essence ; la pensée terrestre de Nietzsche les considère depuis leur mouvement, leur déclin et leur émergence. Chaque être cherche à devenir plus grand, plus complet. En première approche, c’est cela la volonté de puissance ; une force ontologique de dépassement de soi.

La troisième partie aborde la question décisive de l’éternel retour du même, dont Nietzsche dit dans Ecce homo qu’il est le concept central de l’œuvre. Zarathoustra, reparti dans la montagne, est seul avec cette pensée. Aperçus depuis la volonté de puissance, les êtres sont des émergences qui fluent et refluent incessamment. Tout revient parce qu’il n’y a pas d’ailleurs, pas d’extériorité au monde. La notion de l’éternel retour s’entend de différentes façons dans les écrits de Nietzsche, et celui-ci peine parfois à lui donner la clarté du concept.

Dans la quatrième partie, Zarathoustra marche et parle avec les « hommes supérieurs », qui sont les derniers tenants de l’idéalisme défait. Ils cherchent en Zarathoustra des réponses et peut-être un nouveau prophète. Mais Zarathoustra se refuse à générer une nouvelle religion. Sa sagesse ne requiert ni église, ni maître à penser.

8. Les livres postérieurs au Zarathoustra

Tandis que le Zarathoustra constitue la partie affirmative de l’œuvre, les ouvrages postérieurs sont ceux « de la grande guerre », « l’œuvre de la destruction ». Nietzsche souhaite attaquer frontalement les idéaux pour participer à leur décomposition plus rapide. Par-delà le bien et le mal, La Généalogie de la Morale, Le Crépuscule des Idoles, Le cas Wagner (ainsi que L’antéchrist qui est écrit presque simultanément à Ecce homo et qui, pour cela, ne figure pas dans ce dernier) sont en effet des livres où s’exercent une critique sans pitié de la morale et du christianisme.

Il s’agit de faire place nette pour de nouveaux horizons dégagés de tout idéalisme. Ainsi qu’il l’affirme : « Une tâche dionysiaque exige au premier chef qu’on ait la violence du marteau, qu’on aime la volupté de détruire. Il faut dire « Devenez durs » ; être certain que toutes les créateurs sont durs, voilà le signe de la nature dionysiaque » (« Pourquoi j’écris de si bons livres – Ainsi parlait Zarathoustra », §8).

9. Conclusion

Ecce homo – Voici l’homme. Ce titre indique que Nietzsche annonce le surhomme, mais qu’il se sait quant à lui humain, trop humain. Avec ce thème du surhomme, Nietzsche en appelle à un type d’homme exceptionnel, capable d’approuver pleinement le tragique de l’existence sous son expression la plus haute, à savoir l’éternel retour. Il n’y a pas d’essence générale et abstraite de l’homme, mais des modes d’existence plus ou moins susceptibles d’affronter la question du nihilisme, c’est-à-dire de la mort de Dieu (nihilisme négatif) et de la création de nouvelles valeurs (nihilisme positif).

L’amor fati est la formule pour ce type d’homme, capable de courage devant le terrible de l’existence ; capable aussi de promettre et de créer sans renoncer à la Terre, c’est-à-dire à la vie telle qu’elle se donne. C’est aussi cela l’expérience du dionysiaque : « Ma formule pour ce qu'il y a de grand dans l'homme est amor fati : ne rien vouloir d'autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l'inéluctable, et encore moins se le dissimuler – tout idéalisme est une manière de se mentir devant l'inéluctable – mais l'aimer » (Ecce Homo, « Pourquoi je suis si avisé », §10).

10. Zone critique

Ecce Homo donne des clefs de lecture importantes pour lire ou relire l’œuvre nietzschéenne, mais c’est aussi une sorte de philosophie pratique de la création. En revenant sur ses livres, Nietzsche explore le processus créatif : la façon de se sonder soi-même, l’usage de masques, mais aussi le sentiment de se laisser emporter par l’inspiration et de devoir en payer le prix physique. Ce sont aussi les périodes de gestation durant lesquelles un thème ou une idée se prépare, se conçoit dans l’ombre et les replis des muscles, qui sont ici décrites.

Une phrase-clé d’Ainsi parlait Zarathoustra indique une méthode pour « devenir ce que l’on est » (Comment devenir ce que l’on est est le sous-titre d’Ecce homo) : « Et comment supporterais-je d’être un homme si l’homme n’était pas aussi poète et devineur d’énigmes et racheteur de hasard ? Racheter le passé ; de tous les « il y avait » faire des « je voulais qu’il y eût » – c’est cela seul que j’appellerais le salut. » (« Pourquoi j’écris de si bons livres – Ainsi parlait Zarathoustra », §7). Devenir une fatalité à partir de la contingence et malgré la décadence ; se surmonter, tel est bien l’enjeu.

11. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Friedrich Nietzsche, Ecce homo (traduction d’Alexandre Vialatte), Œuvres ouvertes, 2011 [1888].

Du même auteur– Ainsi Parlait Zarathoustra (traduction de Maurice de Gandillac) Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1985 [1883].– Le Gai Savoir (traduction de Pierre Klossowski), Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1989 [1882].

Autres pistes – Collectif, Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens, Paris, Grasset, coll. « Le collège de philosophie », 1991. Eugen Fink, La philosophie de Nietzsche (traduction de Hans Hildenbrand et Alex Lindenberg), Paris, Les Éditions de Minuit, 1965 (1960).– Gilles Deleuze, Nietzsche, Paris, PUF, coll. « Quadridge », 2015 [1965)]. – Patrick Wotling, Nietzsche et le problème de la civilisation, PUF, coll. « Questions », 1995.– Patrick Wotling, Le vocabulaire de Nietzsche, Paris, Ellipses, 2001.

© 2021, Dygest