dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Généalogie de la morale

de Friedrich Nietzsche

récension rédigée parMélanie SemaineEnseignante en philosophie dans le secondaire.

Synopsis

Philosophie

Selon notre éducation et notre culture, nous ne formons pas les mêmes jugements sur ce qu’il est bien de faire ; mais nous valorisons tous le bien, et nous formons tous des valeurs. Pourquoi ? Quand cela a-t-il commencé ? Est-ce dans notre nature de le faire ? Nietzsche entreprend par une méthode inédite de révéler les mécanismes cachés derrière les valeurs qu’on auréole et qui fondent notre civilisation.

google_play_download_badge

1. Introduction

La plupart des philosophes réfléchissant sur la morale ont une approche que l’on peut qualifier de normative, c’est-à-dire qu’ils justifient, établissent ou remettent en question les normes sous lesquelles nous vivons.

Mais Nietzsche constitue une exception parmi ces penseurs. Il ne cherche pas à détrôner une valeur au profit d’une autre : c’est à l’intégralité de nos valeurs qu’il s’attaque. Celles-ci sont pour lui des « préjugés moraux » (p. 8). Or, pour sortir d’un préjugé (littéralement ce qui vient avant le jugement), il faut réfléchir. Mais en quel sens nos normes et valeurs ne seraient-elles pas réfléchies ? À en juger par l’abondante littérature philosophique sur le sujet, on pourrait penser qu’agir instinctivement ne nécessite aucune réflexion tandis qu’agir moralement implique de penser et de se référer aux nombreuses règles et raisonnements sur le sujet. Mais, pour Nietzsche, réfléchir sur la morale ne consiste pas à utiliser sa raison pour bien agir. Cela consiste à enquêter sur l’origine des phénomènes moraux.

D’où proviennent nos valeurs ? Pourquoi les a-t-on initialement créées ? À l’origine, le bien avait-il le même sens qu’il a aujourd’hui ? Voici les questions que le philosophe veut résoudre, dans une approche résolument descriptive. Dépeindre l’origine des valeurs qui cimentent notre civilisation aura également pour but de révéler la nature profonde de l’homme, celle qui était la sienne à l’origine, avant qu’il ne la transforme et ne l’éduque en s’imposant les normes et les valeurs.

2. La méthode généalogique

La méthode de réflexion mise en place par Nietzsche dans l’ouvrage et annoncée dès le titre est sa célèbre généalogie. Étymologiquement, la généalogie désigne l’étude de l’origine, que ce soit celle des personnes (retrouver leurs ancêtres) ou des phénomènes (retrouver les circonstances de leur formation). La démarche peut sembler banale, surtout pour un discours philosophique.

Car, dès lors que l’on argumente, on remonte nécessairement des chaînes de raisonnements jusqu’à trouver soit une erreur chez l’adversaire, soit un fondement solide pour justifier sa propre thèse. Mais Nietzsche ne cherche précisément pas à défendre une thèse morale qu’il s’agirait de justifier (ce serait alors une démarche normative). Il cherche à expliquer l’origine des valeurs, aux deux sens du terme origine. Au sens historique : il s’agit d’enquêter sur le moment de la naissance de nos jugements moraux. Au sens psychologique : il s’agit de sonder la profondeur de nos mécanismes psychiques pour comprendre ce qui nous motive à former ces jugements. Sa généalogie de la morale cherche donc le début chronologique, qui permet de se représenter le développement des normes et valeurs, et l’origine psychologique, qui constitue un fondement pour expliquer leur développement.

Le terrain de cette généalogie historico-psychologique est la langue : avant de se dire philosophe, Nietzsche se définit comme philologue, c’est-à-dire comme spécialiste de l’étude des langues. Cinq ans avant la parution de l’ouvrage, dans Le Gai Savoir, il affirmait déjà que la manière dont on nommait les choses comptait davantage que ce qu’elles étaient (Le Gai Savoir, § 58). La justification de cette idée se trouve au fil de son œuvre : les choses n’ont que des apparences, et pas d’essence permanente.

Nous interprétons ces apparences en les nommant, ce qui leur donne une nature aux yeux de tous. Étudier les étymologies des termes et enquêter sur l’usage qui en a été fait dans les différentes langues n’est donc pas un travail d’érudition. C’est une méthode d’analyse permettant de comprendre la façon dont on a interprété les phénomènes. Finalement, de la même manière que les autres philosophes veulent dépasser l’écran de fumée constitué par la doxa (l’opinion commune) grâce à la réflexion logique, Nietzsche veut dépasser nos usages communs du langage grâce à l’analyse philologique.

3. Qu’appelle-t-on le bien et le mal ?

Cette méthode inédite permet à Nietzsche de comprendre la raison pour laquelle nous valorisons certaines choses. Valoriser une chose, c’est trouver qu’elle est « bien ». Il faut donc enquêter sur cette notion de bien. L’enquête débute, comme le veut sa méthode, par une étude des mots eux-mêmes. Lorsqu’on se penche sur la signification étymologique de « bon » dans plusieurs langues, on constate d’après lui la même transformation des concepts. « Bon » signifie d’abord « distingué » ou « noble », au sens du rang social, puis, à partir de ce sens, finit par signifier « distingué » ou « noble » au sens de la qualité supérieure de l’âme.

La conclusion qu’en tire Nietzsche est qu’à l’origine le jugement moral ne venait pas évaluer et éventuellement récompenser les actions en général : ceux qui étaient de rang social supérieur valorisaient leurs propres représentations et actions, celles qui leur avaient permis d’acquérir cette position sociale. Pour le philosophe, seule la méthode généalogique pouvait ainsi permettre de dépasser le préjugé démocratique, qui empêche de voir le lien existant entre statut aristocratique et création de valeurs morales.

À partir de cette thèse, on a beaucoup retenu de Nietzsche la formule de « morale aristocratique », qui a souffert de contresens. Nietzsche ne prône aucune morale : il décrit simplement le mécanisme de création de la morale par les aristocrates, qui sont pour lui ceux qui réussissent en société. On pourrait lui opposer que la réussite n’a pas de sens absolu.

L’analyse de Nietzsche ainsi que le langage actuel – qui n’hésite pas à parler, à grand renfort d’anglicismes, de « loosers » et de « winners » – ne recouvriraient aucune réalité. Sauf à donner à ces expressions un sens nietzschéen : réussir, c’est pour lui bien vivre, affirmer la vie en soi sans être obligé de se réfréner. L’analyse est alors plus convaincante : lorsqu’on vit bien et que plus rien ne s’oppose à nous, on pense que ce qu’on fait est forcément bon et on est tenté de le prescrire aux autres.

4. Contre l’utilitarisme

Cette thèse audacieuse s’oppose à l’utilitarisme qui, quelques décennies avant Nietzsche, avait également critiqué la tradition morale. Ces penseurs, tels Jeremy Bentham ou John Stuart Mill, avaient remarqué que l’adjectif « bon », relatif au bien, s’opposait à deux choses différentes : à « mauvais » et à « méchant ».

On les assimile aujourd’hui : être mauvais, c’est ne pas avoir un comportement altruiste, c’est donc être méchant avec autrui. Mais partant de cette analyse, ils en avaient tiré une conclusion normative et non descriptive. Selon eux, l’altruisme était plus utile à la société, il lui permettait de prospérer et il fallait donc le valoriser. Dès lors, tout ce qui était utile au groupe était considéré comme bon, et tout ce qui lui était nuisible, comme mauvais. Selon ces mêmes penseurs, cette origine aurait par la suite été oubliée.

Mais pour Nietzsche, cette thèse ne tient pas : l’utilité des actions altruistes n’ayant pas cessé d’exister, nous n’avons pu cesser de nous en apercevoir. Et une analyse philologique plus poussée aurait permis de comprendre que, chronologiquement, « bon » s’était d’abord opposé à « mauvais » (au sens de socialement inférieur), conduisant à la véritable origine du concept de « bon ».

5. Ne commet-on alors jamais de fautes morales ?

Si les valeurs sont historiquement construites, on peut les déconstruire. Mais cela signifie-t-il qu’il n’y a jamais de bonnes et surtout de mauvaises actions objectives ? Nietzsche va jusqu’à critiquer la notion de faute. En appliquant sa méthode généalogique, il montre que ce concept remonte à celui de dette : à l’origine, celui qui n’avait pas payé sa dette devait accepter de souffrir, donnant alors un plaisir cruel à celui qui n’avait pas été remboursé, plaisir qui compensait en partie l’argent perdu. Se sentir en faute, c’est donc s’infliger à soi-même une souffrance pour compenser une dette non honorée.

Et ce mécanisme aurait été étendu à la communauté entière : toute action lésant la société dans son fonctionnement demande souffrance du débiteur en compensation. Mais il ne s’est pas seulement étendu, il a également trouvé une légitimation en se confondant avec les actions ou paroles elles-mêmes : on pense que la nature même d’un acte est fautive, alors qu’en réalité il lèse simplement la communauté, dans certaines circonstances, et que celle-ci exige une souffrance volontaire, la culpabilité et la mauvaise conscience, en compensation.

Si on ne commet jamais véritablement de fautes morales en soi, mais qu’on lèse la communauté, ne doit-on jamais être puni ? La conséquence que tire le philosophe de son analyse est effectivement que le lien entre la punition et la responsabilité, qui nous paraît aujourd’hui évident, a une histoire et pourrait donc être remis en question ou disparaître. Il semble aujourd’hui légitime d’être puni si on a commis une faute. Mais pendant des siècles on aurait puni par colère, parce qu’on avait subi un dommage et que la douleur infligée à son auteur compensait le dommage.

La punition, qui nous semble si civilisée et moralement légitime, est donc à son origine une simple vengeance exercée sous le coup de la blessure et de la colère. Cela a de quoi faire s’effondrer notre système judiciaire et l’organisation de la société, car alors comment interdire aux individus de se faire justice eux-mêmes par la vengeance, si la justice légale à laquelle on leur demande de se plier est à l’origine elle-même une vengeance ? Il faut toutefois se souvenir que Nietzsche ne prescrit aucun comportement : il tente de mieux comprendre le système judiciaire et le discours que l’on tient communément sur lui.

6. La critique de la civilisation

La mise au jour de l’origine de nos valeurs permet également de révéler la nature humaine et de critiquer la civilisation qui l’étouffe. Notre nature originelle est pour Nietzsche une constellation conflictuelle, instable, où tel ensemble de pulsions l’emporte tour à tour sur tel autre. Il s’oppose ainsi à plusieurs traditions philosophiques, et notamment à la tradition cartésienne, pour qui la nature de l’homme pouvait être réduite à une substance unie et permanente.

On peut en revanche le rapprocher de Freud, qui montrera également dans sa deuxième topique (l’appareil psychique compris comme ça, moi et surmoi) que notre nature psychique n’est pas stable mais s’explique au contraire par une lutte permanente de pulsions antagonistes. C’est pour cette raison que, lorsque Nietzsche se pose en psychologue, il utilise une métaphore à première vue surprenante : celle de l’attrapeur de rats. Les rats symbolisent le monde souterrain, ils sont répugnants, agressifs et c’est l’un des rares animaux qui attaquent sans motif. Nietzsche veut ainsi montrer que des rats sont tapis au fond de chaque homme, à travers ses pulsions, et qu’il est dangereux de les ignorer.

Cette description de la nature humaine nous paraît affreusement sauvage, voire animale. Pour Nietzsche, c’est normal : la civilisation dans laquelle nous vivons est décadente et ne nous rend plus aptes à faire face à notre propre nature. Il emprunte cette notion de décadence à Paul Bourget qui entendait par là, dans ses Essais de psychologie contemporaine, une incapacité, dans le domaine poétique, à faire un travail d’unification. Et Nietzsche applique cette définition à la psychologie humaine : le décadent ne parvient pas à donner un équilibre et une unité à ses affects. Il se trouve donc dans des situations d’impuissance, de déséquilibre par rapport à lui-même, à ses instincts et ses affects.

Or, quand on est incapable d’avoir en soi-même la discipline nécessaire pour s’orienter, on fait appel à un tyran qui le fait à sa place. Et le tyran que la civilisation occidentale s’est trouvé pour l’orienter n’est autre que la raison, en particulier l’usage moral de celle-ci. Pour Nietzsche, la morale est donc la façon qu’a l’Occident de nier la sensibilité, les affects, au nom de la raison. Les idéaux moraux qu’elle promeut appartiennent à ceux qui sont incapables de maîtriser leur chaos intérieur.

7. Conclusion

Cet ouvrage de Nietzsche concentre un certain nombre de thèmes déjà croisés dans son œuvre. Et on peut le dire audacieux à deux titres.

D’un point de vue thématique, il défend des thèses qui ont de quoi horrifier le lecteur civilisé et désireux de le devenir encore davantage par la réflexion philosophique, et, avec sa méthode généalogique inédite, retranscrite dans un style incisif, il déroute et marque à jamais la philosophie.

8. Zone critique

La méthode est inédite, mais est-elle aussi neutre que Nietzsche le prétend ? On comprend à l’issue de l’ouvrage qu’une hypothèse fait lien entre la mise au jour de l’origine des valeurs et la révélation de la nature humaine : celle du déclin de l’homme dans la civilisation occidentale, qui étouffe sa nature avec des valeurs niant la vie naturelle et chaotique en lui. On peut même repérer les moments où cette hypothèse intervient : lorsqu’il retrouve l’origine d’une notion, Nietzsche ne se contente pas de la décrire, il l’interprète.

Et ce qui l’aide dans ses interprétations est l’hypothèse qu’il a en tête. Si son hypothèse avait été différente, il y a fort à parier que ses conclusions l’auraient été tout autant, à partir pourtant des mêmes analyses étymologiques. Mais le philosophe répondrait probablement qu’il n’y a rien là de plus normal, en vertu de ce qu’on a appelé son « perspectivisme » : rien n’existe en soi, tout n’est que perspective sur les choses, tout n’est qu’interprétation.

Cette nuance permet quoi qu’il en soi d’affiner la compréhension de sa méthode généalogique : si elle ressemble beaucoup à une analyse psychologique (fondée, comme elle, sur les paroles de l’individu, et mettant au jour sa nature pulsionnelle), elle en diffère en ce qu’elle ajoute une interprétation, destinée à montrer le lien entre les pulsions et la morale actuelle (qui les restreint et les étouffe).

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Généalogie de la morale, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2012 [1887].

Du même auteur– Le Gai Savoir, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2007 [1882].– Par-delà bien et mal, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2011 [1886].

Autres piste– Patrick Wotling, Nietzsche et le problème de la civilisation, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2016.

© 2020, Dygest